LE BONHEUR
Ils vécurent à Kerallarec tout un été de délices.
Leurs gens étaient venus les attendre à une lieue lu pays, au pied d'un grand calvaire où toute la ^assion de Notre-Seigneur est sculptée autour de a croix. A genoux devant la lande, ils prièrent en îommun tout haut, puis ils se remirent en route 'n chantant des cantiques.
Leur entrée fut charmante et triomphale. Les femmes avaient fait toilette. Elles avaient leurs iabliers de couleur, leurs grandes coiflfes blanches,
leurs fichus croisés, et, presque toutes, ces yeux couleur de ciel que Ton rencontre communément au pays breton.
Toutes reconnurent leur beau Monsieur Jean, qu'elles ne croyaient pas revoir si tôt, — il y avait cinq ans à peine qu'il avait quitté Kerallarec; — toutes voulurent voir de près et saluer sa jolie compagne.
Elles firent à Louise leurs compliments en breton que son mari traduisait à mesure.
— Soyez aussi bonue que belle, ma chérie, dit une vieille, et nous aurons le Paradis.
— Touchez ma petiote pour qu'elle vous ressemble, dit une mère en présentant son nouirisson
— Nous sommes vos servantes, ordonnt^z, nous savons obéir, dit, au nom de tout un groupe, une belle fille aux yeux loyaux.
-^ Je suis la vachère.
— C'est moi qui boulange.
Le défilé ne finissait pas. L'orgueil de Louise renaissait. C'était sur un tout petit royaume qu'elle allait pouvoir régner, et quel dévouement 1 quelle amitié respectueuse ! elle lisait
LE BOMAN DE LA VINGTIÈUï: ANNEE ÔÔD
déjà dans tous ces regards. Alors elle tourna vers Jean un regard radieux.
Ils se comprirent.
— Nous leur donnerons...
— ...du bonheur !
Quand ils se trouvèrent seuls, ils allèrent à la recherche de leur logis. Jean guida sa femme dans les hauts escaliers aux marches de granit. De loin en loin, le jour venait les caresser, puis c'était la nuit, et leurs pas se faisaient plus sonores. Ils atteignirent d'abord une grande salle où le feu flambait en leur honneur. Un homme s'y chauffait le visage. C'était un très vieux domestique, et, comme il était sourd, il ne les avait pas entendus venir. Il parlait tout haut.
— Bien sûr, le bon Dieu m'a oublié, m'a oublié, m'a oublié... A quoi que j'sers d'être ici bas. J'suis pus bon à rien... Il m'a oublié 1
Ils firent encore deux tours dans un escalier en colimaçon et arrivèrent chez eux. Les tables, les fauteuils, le grand lit à baldaquin et son crucifix d'or les émurent. Ainsi, c'était à cet endroit qu'ils allaient vivre, de longues années peut-être, c^était là que leurs enfants leur succé-
deraient... Les générations, saisons humaines, recommencent à jamais.
— Tâchons, dit Louise, d'être parmi les meilleurs des Gastréau.
Puis ils s'approchèrent de la haute fenêtre qui éclairait la salle, et, les carreaux levés, apparut tout à coup, par-dessus les arbres du domaine, l'immensité étincelante de la mer, que Louise ne connaissait pas.
Le soleil allait s'y plonger, et il parut à la jeune femme qu'un chemin d'or et de rubis se traçait pour eux de la terre à l'astre superbe. Il les aveuglait et leur souriait.
— C'est le roi d'ici, dit Louise de Gastréau qui avait besoin de s'incliner.
Ils restèrent un long temps, l'un près de l'autre, à la fenêtre.
La féerie se poursuivait.
Gomme un énorme disque écarlate, le soleil maintenant se laissait regarder, et, de tous les points du ciel et de la mer, de la fine pointe des arbres, monta comme une adoration. Tout était calme, tout était pur, dans le silence grandiose... Puis le soleil entra dans la mer... Alors de tous
JJE BOMilN DE LA YINGTIÀME ANNÉE 2Ô7
côtés des lueurs rouges apparurent... La terre, les nuages, les eaux s'unirent à la magnifique igonie.
Le monde entier semblait saigner, et en res- ^3ntir une joie farouche.
Des larmes, à ce moment, s'échappèrent des feux de Louise de Gastréau, un frisson la parcourut tout entière, et ces mots mystérieux s'échappèrent de ses lèvres.
— Pourquoi déjà ?
Jean la serra plus étroitement sur sa poitrine. Lui aussi se sentait attristé par ce premier crépuscule, mais ce ne fut qu'une rapide impres* >ioQ; et, peu d'instants après, ils soupaient joyeusement aux flambeaux, dans une salle du château.
Ils vécurent à Kerallarec tout un été de délices.
Lorsque Jean quitta le château pour la cour, il n'était qu'un enfant qui joue à la vie. Il était un homme maintenant, et toutes les choses, à mesure qu'il les reconnaissait, avaient changé d'aspect.
Avec Louise, il visita toutes les maisons de son domaine et du village voisin. Ils avaient charge d'âmes, et voulurent connaître tous les gens qui vivaient autour d'eux, et qui allaient vivre pour eux, par eux. <
C'était une brave population qui, durant la semaine, ne pensait qu'à son labeur, et le dimanche, à Dieu, ou, tout au moins, à la peur du châtiment. Il y avait beaucoup de misère. Dans plusieurs chaumines, vivaient des esprits simples se livrant à des besognes d'où ils ne pouvaient tirer aucun bénéfice. Gomment leur dire qu'il convenait de penser davantage à la nourriture et aux vêtements, quand l'Evangile dit si nettement que cela n'est pas le principal et qu'à ceux qui écoutent la parole de Dieu ces choses seront , données par surcroit?
Ils se turent donc et firent l'aumône.
Même, iïs tirèrent pour eux un enseignement des scènes auxquelles il leur fut donné d'assister.
— Ces pauvres gens sont nos maîtres... ils sa laissent aller sur la bonne sente qui mène à la mort sans angoisses...
— A compliquer la vie, on compromet son salut...
— Et, cependant, comment nous plaindre de ce qui donne un charme nouveau à l'existence, comprendre celle d'autrui ?
Ils s'émerveillèrent des avantages qui leur étaient accordés, et, plus chrétiens de jour en jour, d'heure en heure, au milieu de la nature sincère et sublime, parmi ces petites gens sans malice, ils bénissaient leur bonne fortune.
— Nous avons la meilleure part...
— Aussi est-ce à nous à partager !
Ils se tenaient parfois, avec leurs gens, dans la grande cuisine du rez-de-chaussée. Après le repas du soir, par les fenêtres qui donnaient sur les douves, la bonne fraîcheur apaisante entrait familièrement.
On écoutait les rossignols chanter leurs amours fidèles, ou le vieux Guillaume, le chef branlant, redire ses campagnes.
D'autres fois, Louise ouvrait un livre et lisait la vie d'un saint :
<( Boniface naquit en Angleterre, vers l'an 680. Dès l'âge de quatre ans, il prenait plaisir à en-
tendre parler des choses de Dieu, et il demandait ce qu'il fallait faire pour être sauvé... »
Tout le inonde était attentif et chacun s'apprêtait à faire son profit des aventures et des conseils du saint évêque gui évangélisa les pays d'outre- Rhin.
« Comme on lui demandait un jour s'il était permis de se servir de calice de bois, il se contenta de répondre : « Autrefois l'Eglise avait des prêtres d'or qui sacrifiaient dans des calices de bois et maintenant elle a des prêtres de bois qui sacrifient dans des calices d'or. »
Le martyre de saint Boniface arriva le 5 juin de l'an de Jésus-Christ 755. Refusant de se défendre, il ne pensa qu'à sauver son âme et celle de ses compagnons qui, au nombre de cinquantedeux, furent tués avec lui.
« Leur forfait accompli, les païens pillèrent le camp; ils s'emparèrent des bagages et des châsses aux reliques, pensant y trouver de l'or et de l'argent. Quand ils en vinrent aux partages ils se querellèrent, s'accusant les uns les autres d'avoir volé les richesses et plusieurs furent tués. Ceux qui restèrent coururent au coffre, espérant y dé-
LE BOMAl^ DE LA VINGTIEME A>'N££ 261
couvrir enfin de quoi satisfaire leur cupidité : ils n'y trouvèrent que des livres qu'ils lancèrent furieusement autour d'eux et qu'ils piétinèrent.
<c Parmi ces livres, il y avait le traité de saint Ambroise : De Vutilité de la mort. »
Et Jean de Gastréau, prenant à son tour la parole, tirait une rapide morale :
— Qui connaît aujourd'hui le nom de ces mécréants ? qui oserait admirer leur sotte méchanceté? Pensant anéantir la religion nouvelle, ils tuèrent seulement des hommes et cette mort acheva de glorifier ceux qu'ils voulaient perdre. Il ne faut jamais se plaindre de la fortune ; la plus misérable est peut-être destinée à servir d'exemple et à ramener dans la bonne voie du bien ce qu'on appelle les heureux de ce monde et qui ne sont souvent que de pauvres gens recouverts d'un manteau éblouissant. )>
Et il s'établissait alors un respectueux silence. Chacun méditait les paroles du saint, les paroles du maître.
Dans cette salle basse, il n'y avait ni seigneur, ni valets : il n'y avait que des hommes»
Ils vécurent à Kerallarec tout un été de délices.
L'un près de l'autre, à travers bois ou sur les grèves, ils marchèrent sans souci de la chaleur, des ronces ou des rochers. Ils marchèrent à la découverte de leur âme et de leur mutuelle amitié. Bientôt, ils distinguèrent, dans leur forêt, une source au délicat murmure, et, sur la mer, un promontoire qui s'élançait résolument au-devant des flots courroucés.
. Au fond d'eux-mêmes, Louise préférait le cap, Jean la source au doux babil, mais quand ils étaient ensemble, et ils ne se quittaient plus, leurs cœurs unis se confondaient, et Jean menait Louise vers le promontoire marin et Louise attirait Jean vers la source bocagère.
l'homme qui rode
Vers la fin du mois de septembre, il y eut une rumeur dans le pays.
Un petit pâtre, qui gardait quelques moutons dans une lande d'ajoncs, revint un jour en courant, il avait vu, rampant vers lui, un gros serpent à tête d'homme.
Le lendemain ce fut une femme qui, pendant qu'elle lavait quelques hardes au ruisseau^ aperçut devant elle une forme étrange qui res* semblait à un grand singe méchant, comme on
en voit enchaînés dans les ports où s'arrêtent les vaisseaux qui reviennent des Indes.
D'autres gens virent mieux, et l'on sut que c'était un homme étranger au pays qui ne parlait jamais à personne et qui devait coucher dans quelque grotte et se nourrir de fruits et de coquilles.
Quelqu'un voulut lui parler» mais il poussa un cri rauque et disparut soudain sans qu'on eût pu voir de quel côté il s'était enfui.
Les femmes eurent peur. Les vachères n'osaient plus sortir leurs bêtes. Les mères empêchaient leurs petits d'aller jouer loin des cours.
*^ Maître, dit un matin Thierry, veillez sur vous et sur Madame Louise. Depuis quelques jours il y a dans le pays un homme qui rôde.
Je ne l'ai point vu, mais d'autres l'ont rencontré. Ils l'ont, de loin, aperçu les regarder, puis disparaître. Il n'est jamais deux jours de suite au même endroit. Il tourne autour de nous, à cinq cents toises d'ici, préférant les bois à la plaine. On dirait qu'il attend quelqu'un.
— Allons donc au-devant de lui, dit Jean de
UB KOHAN D£ LA VIKOTIÈME ANNEE 265
Castréau à son fidèle Thierry, et sachons à qui il en a.
Us trouvèrent assemblés dans la cour une dizaine d'hommes prêts à marcher.
— A nous voir si nombreux, le malotru restera
DOi,
— Il ne faut pas qu'il nous échappe 1
Ils partirent, Jean de Castréau à cheval, suivi de ses gens armés de bfttons et de piques.
L'automne avait déjà, de son souffle aigre, dépouillé les arbres, et les sentiers étaient jonchés de feuilles sèches.
La petite troupe, dispersée, battit en vain la vallée du Kléder, le ruisseau du pays, et les bois de Kerallarec qui, des deux côtés, ferment l'horizon. Toutes les pierres furent remuées, les buissons ouverts; on regarda dans les branches des chênes, dans les terriers de lapins.
Il fallut s'arrêter pour manger.
Il ne restait plus à fouiller que les trous des dunes et certain bois de sapins et de chênes mêlés, qui a grandi parmi les roches de granit. II était abrité du nord-ouest par le promontoire où
266 LE ROMAK DE LA VIXGTIÈKE ANNÉE
Jean et Louise aimaient à aller écouler la mer furieuse.
— Maître, dit Thierry, attendez-nous ctens ce ravin. Nous allons vous rabattre le drôle, il trou vera ainsi à qui causer.
— Je veux être de la chasse, s'écria Jean que l'aventure commençait à passionner. Nous ne sommes pas faits pour les affûts, n'est-ce pas, la Belle? ajouta-t-il en flattant de la main l'en colure de sa jument.
La Belle, au blanc pelage, hennit et s'élança sous les grands chênes séculaires, entre le£ roches de granit.
Avec la marée, le temps s'était chargé de bru mes, et sous le dais des arbres, on allait à l'aveuglette. Le froid aussi était venu et la petite: troupe marchait en silence.
Soudain, un tas de feuilles, sur le sentier, remua.
— Maudite soit la vipère qui se cache! di^ Jean soudain, à haute voix.
Il avait à peine achevé ces mots qu'un siffle^ ment se fit entendre, strident, suivi. d'un rird diabolique, et qu'une sorte de larve se détacha
du chemin et sauta à la tête de la Belle qui se cabra et, prise de peur, emporta Jean au galop à travers bois.
Les hommes s'étaient précipités, et le fantôme, BD un instant, fut attaché à un arbre. C'était un petit homme bossu, au nez aplati, au regard faux, à la lèvre pendante.
Us lui crachèrent au visage.
Thierry s'était élancé derrière la jument emballée.
Elle n'écoutait plus la voix de son maître. Elle s'enfuyait droit devant elle, sautant par dessus les rochers, frôlant les troncs des arbres, plongeant dans les fourrés.
Jean, penché sur l'encolure, cherchait à protéger son visage.
— Le pays a raison, c'est certainement le idiable, s'était dit Jean tandis que sa jument s'élançait, prise de paûique. Mais maintenant il ne plaisantait plus.
La forêt était finie.
Ils débouchaient dans un chaos de rochers.
La Belle semblait attirée vers la mer comme si elle eût voulu aller s'y plonger, s'y cacher... Jean
laissait flotter les rênes inutiles et attendait son sort.
— Mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes!.
Les rochers sous lui fuyaient, montrant leurs
pointes aiguës comme autant d'armes menaçantes.
La bête, tout à fait folle, escaladait les rocs les moins faits pour la recevoir, s'élançait vers les derniers récifs.
Au delà, c'était l'abîme.
Thierry, au loin, avait renoncé à la poursuite. II était tombé à genoux, les mains au visage. L'instant d'après, un cri ayant retenti, il releva brusquement la tête, et ne vit plus que la jument. Son élan s'était sans doute brisé contre un dernier rocher, et, dégrisée de sa peur, elle errait, boitant et hennissante.
Thierry reprit sa course. Un des hommes l'avait rattrapé. Ils s'encourageaient l'un et l'autre, puis se désespéraient.
— Il n'a poussé qu'un cri.
— Il est mort.
Ils arrivèrent enfin dans le cirque funèbre où,
sur trois membres, la jument de Jean de Gastréau tournait en gémissant.
Tout de suite, ils aperçurent leur maître.
Il était étendu sur le sable fin, au pied d'un rocher de granit, le front ouvert, ses traits étaient calmes, et on devinait qu'avant la minute suprême ses mains s'étaient cherchées pour la prière.
Autour de lui, les roches aiguës continuaient leurs menaces. Mais le ciel, par enchantement, avait chassé les brumes qui le voilaient et il dominait tout entier, très pur, très pâle, comme attristé.
De grandes mouettes, troublées, poussaient des cris en voletant.
Thierry tremblait en touchant le jeune homme. Le cœur ne battait plus. La pauvre Belle s'était arrêtée et regardait. On eût dit qu'elle regrettait son crime.
On porta vers la forêt le cadavre du jeune seigneur de Kerallarec. On le coucha sur l'herbe en face de l'arbre où l'on avait lié le fou, cause dé tout ce drame.
Thierry, soudain, le reconnut.
— Lui, c'est encore lui !
On fit cercle autour d'eux.
— Tu connais ce monstre ?
S'il le connaissait, ah! ouil C'était bien ce vilain cavalier de la forêt de Goulonges, celui qui avait mené l'attaque contre la voiture, celui qui, à coups de sifflet, avait voulu l'enrôler dans l'escouade du crime. Il fouilla les poches du traître.
Mais on ne trouva rien qui pût renseigner sur son compte.
— Pourquoi as-tu tué notre maître ?
— Je ne voulais pas le tuer, dit le bossu qui commençait à trembler.
— Et que désirais-tu donc, insensé ?
— Lui faire peur.
— Pauvre dessein !
— Et, dans sa chute, qu'il se défigurât I
— Et pourquoi, que t'a-t-il fait ?
— Il était beau...
Et l'homme essaya encore de ricaner, bassement. Thierry fit ranger, en tribunal, les gens de Kerallarec et les interrogea :
— Cet homme est bien celui qui, depuis quel-
ques jours, effrayait nos femmes, nos enfants et nos bêtes ?
— C'est bien lui.
— Cet homme est bien celui qui a tué notre maître ?
— C'est lui.
— Qu'a-t-il mérité ?
— La mort.
— La mort.
— Oui, oui, trois fois oui ! la mort
— Confesse tes fautes I
Rentrant en lui-même, l'homme fit une terrible grimace. Sur son front, la sueur perlait. Il avait peur.
Cependant, avec les rênes de la jument qui avait suivr le triste cortège, les justiciers firent un nœud coulant et, sans pitié, ils pendirent le méchant bossu à l'endroit même où il avait accompli son forfait.
Puis, ils se mirent en quête de branchages avec quoi former une civière pour leur maître défunt.
— Madame ! Madame I s'écria brusquement la Catherine, dès qu'elle eut poussé la porte.
Pour qui sait entendre, le ton donne une couleur aux mots. Ce « Madame ! Madame I » était habillé de noir et taché de sang.
— Madame I répéta la vieille femme sur un ton plaintif.
Et Louise de Castréau devina qu'elle-même allait pleurer. Avant d'avoir rien appris, elle savait tout.
— Mon mari !
La vieille femme, dont les mains tremblaient et qui avait oublié le beau discours qu'elle avait préparé, allait tout dire en trois mots : Il est mort ! et tuer, peut-être, par maladresse, la jeune châtelaine, quand survint Thierry, le visage blême, certes, mais porteur de meilleures nouvelles.
— Il ne faut pas désespérer encore, Madame, i La chute est grave, mais le maître est robuste, et il n'est pas près de nous quitter. Dieu merci !
Accoutumée au malheur, Mme Louise ne pleura pas, tant qu'elle n'eut pas vu son mari, mais, (ïuand la civière de feuillage apparut sous T allée d'ormes, un gémissemnt partit de sa poitrine.
C'était un cri d'une âme blessée mortellement.'
LE BOBIAN DE LA YINGTIÈME ANNÉE 273
Les hommes allaient lentement, d'un pas égal, la tête baissé vers le sol. Aucun geste ne révélait que celui qu'ils portaient vécût encore.
Louise de Castréau avait besoin d'être sûre.
Cela choquait à la fois son orgueil et son amour, de rester ainsi à côté de ces gens qui, eux, n'ignoraient rien.
Elle se pencha en avant, et, de toutes les forces qui lui restaient, elle cria :
— Jean !
Sur la civière, rien ne bougea. Les hommes qui la portaient ne levèrent pas les yeux de peur de se trahir par un regard.
Mais Mme Louise n'avait plus besoin d'interroger .Si faible qu'il eût pu être, son Jean aurait répondu à son appel désespéré.
Tout son pauvre corps trembla, ses mains battirent l'air, cherchant un appui, ses yeux se renversèrent et elle tomba en arrière, doucement, comme un épi fauché tombe sur l'épi voisin, sans bruit, comme il le doit de toute éternité.
Les deux corps sans vie furent déposés côte A côte sur le grand lit à baldaquin, où les atnés flos Castréau couchaient de père en fils depuis
274 LE ROMAK DE LA VINGTIEMS JLSSiB
trois siècles, Mme Louise toute blanche, M. Jean le front sanglant.
On mit entre eux le crucifix, par dessus leurs mains unies, et les domestiques assemblés pleurèrent en silence. Il n'y avait personne pour les écouter, et ils songeaient surtout à leur malheur, à eux, d'avoir perdu de si bons maîtres.
Thierry, qui avait vécu davantage par le cœur, songeait que plus grand paraît le malheur qui atteint les maîtres, parce qu'ils sont les pères des petites gens, et un peu sur terre, quand ils savent bien vivre, les envoyés de Dieu.
Le soir tombait. Le silence était coupé (te soupirs. Un homme appcNrta une torche dont les reflets incendièrent les armures, les vases précieux et le crucifix d'or que l'on avait couché entre les deux malheureux.
— Pourquoi pas moi ? murmura le vieux Guil-, laume. On m'a oublié, bien sûr, on m'a oublié. |
Thierry regardait tour à tour ses deux maîtrei et le crucifix d'or, comme s'il avait ainsi, par le yeux, prié Dieu de leur pardonner leurs péché et de continuer d'unir à jamais, au ciel, les deu) époux qu'il avait commencé d'unir ici bas. Tou
LE BJOUAN DE LA VINGTIÈlfE ANNEE 275
à coup, il porta la main à son front et fit un rapide signe de croix, comme s'il eût voulu chasser une mauvaise idée, qui avait traversé son esprit et que le démon peut-être lui avait inspirée...
Ses yeux se fixèrent davantage sur le crucifix d'or, qu'il avait lui-même posé sur les mains des jeunes morts et, pour la seconde fois, il le vit remuer.
— Insensés que nous sommes, dit-il à voix basse et précipitée, l'un des deux est vivant. Eteignez la torche I Eteignez la torche !
Mais il était trop tard. Dans le tragique silence, on perçut, venant du lit, un long soupir, et Louise de Castréau se souleva à demi, plus blême encore que quand on la croyait trépassée.
— Pardon, Maîtresse, pardon ! gémit la Catherine.
— Eteignez la torche, répétait d'une voix sourde le pauvre Thierry.
Celui qui portait la torche, paralysé de peur et de joie, n'entendait pas l'ordre et ne comprenait point les angoisses de Thierry. Et il arriva ce que le serviteur redoutait.
Après avoir porté les yeux sur la torche et sur toute sa maison assemblée autour d'elle, à genoux, Louise de Gastréau regarda le crucifix d'or que sa main droite avait saisi, puis, à côté d'elle, le long corps de celui qui n'était plus. Mais la crise était passée. La force était revenue. Elle comprit qu'on l'avait crue morte.
— Plût à Dieu I murmura-t-elle. Et penchée sur son mari, elle déposa le crucifix sur sa poitrine et un long baiser sur la blessure séchée.