‹ Le roman de la vingtième annéeChapitre 3 sur 18 · DANS LA CHAMBRE DU ROI · texte numérisé non relu

DANS LA CHAMBRE DU ROI

Plusieurs des jeunes amis de Louis XV l'avaient imité en se mariant, mais la plupart étaient restés célibataires et frondeurs. Jean de Castréau n'était point sans redouter Taccueil qui allait lui être fait par ses jeunes compagnons. Et en traversant, ce matin-là, la cour de marbre, où l'or se marie au ton de la chair, il mêlait dans son cerveau un peu fatigué, — car le jeune homme n'avait pas dormi de la ùuit — le roi catégorique, l'évanouissement de ïhérèse de Bonségur, les propos étranges de la

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charmante Louise de Monincourt, et, au-dessus de cela, par anticipation, les mines des menins ironiques.

Mais lorsque, le salon de l'Œil de Beuf traversé, parmi Tattente des courtisans, il arriva dans la chambre du roi, le bruit de volière des menins ; réunis détourna le cours de ses pensées. Les menins étaient seuls.

Les menins fulminaient.

Les mots sortaient drus de leurs lèvres, et, tandis que leur manteau court voletait, leurs talons, peints en rouge, martelaient le parquet. Le lit royal avait les rideaux fermés, derrière son balustre d'or, et, de chaque côté, le Saint Jean, de Raphaël, et le David, du Dominiquin, représentaient la foi et le courage, — qui ne manquaient point à Castréau.

Le jeune homme s'avançait sans que ses amis prissent garde à lui. Il entendait mal.

— Cet homme arrive à ses fins, qui sont de nous piétiner.

— Vous verrez qu'il en trébuchera.

— Il est trop habile. N'y comptez pas !

— C'est un équilibriste.

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— Il abuse de son talent, et, un jour, il choira.

— Le roi est avec lui : que peut-il craindre ?

— Le roi est aussi avec nous, affirmaient, les yeux hors de la tête, les deux frères Saint-Firmin.

Et d'Ëpernon surenchérit :

— Il nous a fait des confidences dont il a frustré son précepteur.

— Fleury l'assomme, affirme Gesvres. C'est nous qui l'amusons..

— C'est nous qu'il aime, continue Bonségur qui glisse et tourne sans cesse, mais il craint Fleury.

Chateaufort, le gringalet aux yeux de vipère, ne dit rien. Il va de groupe en groupe et un petit sifflement sort de ses lèvres. On ne sait qui il va mordre, mais ses yeux disent que ses dents sont aiguës et qu'il a besoin de s'en servir.

Puybarral, toujours à quelques lieues des préoccupations, demande « où l'on ira chasser demain ».

Gesvres et d'Ëpernon prennent à témoin Castréau qu'ils viennent d'apercevoir.

— Il n'en est pas moins vrai que nous sommes joués, et, sans le moindre égard, mis à la porte du roi par ce valet enjuponné !...

Castréau est grave; il songe aux propos de sa nouvelle amie, de sa fiancée :

— Il ne faut pas tant parler, mieux vaudrait agir,

— Est-ce que vous avez un avis, beau favori d'hier, dit Bonségur. Les amoureux, d'ordinaire, ne pensent qu'à leurs petites affaires...

Une étrange ironie perçait dans le ton.

Castréau n'y prit point garde, et, comme tous les jeunes gens faisaient cercle autour de lui, il croisa les bras et s'enhardit, les dominant de la tête :

— J'ai, parmi vous, la renommée d'être le plus raisonnable, ce qui me valut souvent des moqueries. Peut-être, aujourd'hui, grâce à mou défaut, pourrais-je vous donner un bon conseil. Nous amusons le roi, a dit Gesvres. Sommesnous sûrs qu'il désire encore être amusé ? Il n'est plus un enfant, et nous avons, nous-mêmes, vieilli.

— Quelle infamie ! murmura Bonségur. Dites

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tout de suite que nous sommes cacochymes, bons à jeter à l'hôpital...

— Aussi, continua Castréau, il conviendrait peut-être de nous concerter, non plus pour amuser d'autre sorte le roi, mais pour le servir mieux, et, ainsi, de le garder à nous.

— Que tous nous singions Fleury, et lui fassions des remontrances ! Pauvre Louis 1 II en mourra d'ennui...

— Ne forçons pas notre talent... Nous sommes gens d'esprit, pas plus, affirma Bonségur.

— Expliquez-vous, Castréau, dit l'un des Saint-Firmin.

— En effet, tout cela n'est pas très clair, conclut Puybarral.

— Je ne viens pas, reprit Castréau, vous proposer tout un plan de réformes, mais vous soumettre la pensée qu'il devient nécessaire d'en avoir un. Il y a plus de sagesse en vous tous qu'en moi seul.

^ Bien dit, s'écria d'Epemon. Il calcule comme un ange.

Toute la compagnie se mit à rire. Chateaufort

lui-même leva ses sourcils et fit saillir les pommettes de ses joues, ce qui constituait son plus gracieux sourire.

Mais il était dit que Castréau ne se décontenancerait pas.

— Sauf d'Epernon, et encore il ne prend pas toujours sa charge au sérieux, nous ne sommes rien dans l'Etat. A peine des baladins royaux...

— Je n'ambitionne pas d'autre titre; celui-ci m'agrée, dit Bonségur qui n'avait jamais tant parlé.

— Nous pourrions être tout. Nous devrions être au moins quelque chose. Pourquoi, ajouta Castréau, en baissant la voix et en attirant en un petit tas, près du balustre d'or, tous les menins que la curiosité piqua, pourquoi ne nous insur- | gerions-nous pas ouvertement contre les menées j de Fleury ? Pourquoi ne lui soufflerions-nous pas ' le roi ?

— Pfutt... passez muscade!

— Mais oui. Les prestidigitateurs sont, aussi, des gens d'esprit. Fleury est puissant parce qu'il a près de lui la main du roi pour signer. Suppo-

sons que nous enlevions le roi et que, dans une ville quelconque, bien gardée par des troupes à nous, nous établissions un gouvernement nouveau, avec le roi, mais sans Fleury, que pourrait le Cardinal ? Dites.

Il se fit un silence. Des yeux se tournèrent vers les portes et plus particulièrement vers celle du cabinet du roi.

Les Saint-Finnin étaient cramoisis, ChateauforC "était jaune serin.

Les autres souriaient en hochant la tête à petits coups, incrédules; Bonségur faisait une moue dédaigneuse.

— Allons, Messieurs, pour un jour, soyons braves, dit Gastréau dont la main tremblait, et que chacun donne son avis.

Toute droite, les doigts unis, les yeux bien appuyés sur lui, telle le jeune seigneur apercevait Louise de Monincourt si bien dessinée dans sa mémoire, qu'il fit mine de s'incliner pour la saluer et qu'elle-même, vivante, lui sourit, comme si elle approuvait ses paroles et ce premier acte de leur convention.

— Au fond, dit enfin Gesvres, c'est ce que

nous disions avant l'arrivée de Gastréau. Il faut supprimer Fleury...

— ...Sans lui faire de mal, acheva d'Epernon.

— Nous le déposons.

— Il a, certes, l'âge de la retraite.

— Il sera très heureux, débarrassé du souci des affaires. Il se fatiguait...

— Nous lui ferons visite ...

— N'allons pas si vite en besogne. Il n'est pas encore à terre, ni même dans ses terres, dit Castréau. Et puis, Messieurs, il ne s'agit pas tant de lui que du roi... Que le projet soit de vous ou de moi ou de nous tous, peu importe.

Ce qu'il convient de savoir, c'est s'il vous agrée encore, et s'il faut le mettre à exécution. Il n'y a pas de temps à perdre. Les murs ouvrent les oreilles et nous ne sommes pas tous assez discrets pour ne pas songer que le bruit de nos paroles est déjà tout prêt à passer les portes de cette chambre...

— Jurons, dirent les frères Saint-Firmin, bouffis de joie, jurons qu'aucun de nous ne dira à qui que ce soit un mot de cette conversation, et

prenons pour nous tous le projet de Castréau. S'il réussit, nous en tirerons tous gloire... et profits. S'il échoue, il est juste que nous nous partagions les coups et les blessures.

— Avec vos épaules, vous en parlez à votre aise, dit Bonségur dont la beauté frêle redoutait le moindre froissement.

— Jurons, dit encore une fois l'aîné des Saint- Firmin.

— Jurons donc, approuva d'Epernon.

Ils se rapprochèrent tous de nouveau les uns des autres, et tendirent la main droite vers un même point, centre du cercle qu^ils formaient. Leurs doigts se touchèrent, loyalement, sauf ceux de Ghateaufort qui, sous les manches de ses voisins, semblait tenter de vains efforts pour se rapprocher.

— Il manque une main, dit Gesvres. Il n'y a cependant pas de manchot parmi nous.

Alors on vit poindre les doigts mobiles du muet Chateaufort. D'Epernon répéta le serment, pour tout le monde, et, avant que le cercle ne rompit) on convint de se réunir à nouveau, le lendemain, pour prendre les

premières dispositions. On choisit, pour o conseil, le parc, et, dans le parc, un ea droit bien en vue, le Tapis Vert, poia éviter l'indiscrétion des bosquets.

Un huissier s'avança vers eux, venant du cabi net du roi, et dit en s'inclinant :

— Monsieur le Cardinal fait prévenir ces Mes^ sieurs qu'il leur est loisible de revenir près d< Sa Majesté.

Un sourire erra sur tous les visages.

— Monsieur le Cardinal est bien honnête, di Gesvres.

— Nous nous en souviendrons dans nos prièi res, pas plus tard que demain, ajouta Bonségur, d'un petit ton protecteur.

Mais les yeux des deux SaintrFirmin roulèreo formidablement, et Bonségur se mordit les lèvres. Allait-il oublier déjà son serment? Le cerveau di Bonségur était tout petit, et ne contenait qui juste ce qu'il faut pour penser et pour vivre, minute par minute. Quel embarrassant fardeau que le souvenir de ce qu'on a dit, de ce qu'on a fait,

Theure précédente, le jour d'avant ! Il allait falloir s'exercer à vivre autrement que jadis, car il iroulait jouer son r61e dans cette affaire, un vrai rôle, un rôle digne d'un Bonségur, d'un intime lu roi, un rôle de premier plan. Donc, il se mordit les lèvres et la mémoire lui revint de son serment.

Ce fut à qui entrerait le premier chez le roi. Chacun d'eux, à cet instant, prenait pour lui le courageux projet de Castréau. « Castréau a parlé, se disait chaque menin, mais j'ai songé à tout cela avant lui, et puis c'est moi qui mettrai l'œuvre au jour, ce qui est bien le principal. »

Il y eut une petite bousculade sur le seuil.

Mais ce fut Bonségur et Chateaufort qui l'emportèrent. Ils entrèrent de front, l'un sautillant, l'aube ghssant, et ils s'inclinèrent ensemble.

— Nous sommes vos amis, malgré tout, et contre tous, Sire. Disposez de vos serviteurs.

Et Bonségur ouvrit ses bras, en signe de dévouement absolu. Sa poitrine, sa petite poitrine d'enfant chétif, s'offrait aux coups du sort.

Ghateaufort, la tête penchée de côté, le fron mélancolique, regarda le roi à travers ses soui cils.

— Ah ! Chateaufort, mon cher 1 Regarda droit. Vous êtes fatigant !... dit le roi qui semblai de mauvaise humeur.

Mais déjà les deux Saint-Firmin avaient gagQ du terrain, et se plantaient devant Chateaufort qui s'éclipsa, et Bonségur, qui se gara d'un saii en arrière ; ils mirent genou en terre avec ui ensemble qui fit sourire, un temps, le roi leur toucha le front. Et ce geste familier causa un grand frémissement dans tout corps.

Quand ils furent debout, ils s'écartèrent, et Gesvres et d'Epernon purent saluer le roi, c* qu'ils firent avec leurs gestes habituels de favoris et de pitres.

Un peu en arrière de tous se tenait Castréau, et le roi songea :

— Castréau ne pense pas à moi. Comme il a raison... Je l'aime bien... Que ne sont-ils tous amoureux!...

Mais le jeune homme, au contraire, songeait

c ui i qui leul t le"

îaucoup au roi, en même temps qu'à sa fiancée, -il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il monait une médiocre reconnaissance à son prince, 1 lendemain de son bienfait, en ourdissant cone lui une conspiration honnête, certes, mais 3nt Louis n'approuverait peut-être pas les chanmses conséquences...

d'un rire qui sonne mal

Ce jour-là, lorsque après une petite promenade dans le jardin, Louise de Monincourt pénétra dans le salon de sa cousine, elle la trouva en compagnie d'un seigneur qui se jeta debout et lui fit aussitôt mille timides et maniérées protestalions de respect.

C'était Chateaufort, plus exubérant qu'à l'ordinaire, et qui, une fois n'est pas coutume, regardait les gens quasiment en face.

— Oh I Mademoiselle, permettez que je vous

félicite ; vous avez, en peu de jours, conquis le roi qui ne se donne pas aisément.

Thérèse, au contraire, au fond de sa petite bergère, était toute grave, ce qui n'était pas, non plus, sa figure de tous les jours. Elle avait posé ses bras sur les côtés du fauteuil, et ses yeux n'avaient pas l'air de voir.

— Restez-nous, Monsieur? fit-elle avec un effort. On vous voit si peu...

— Tant qu'il vous plaira, Madame. Vous verrez qu'il faudra me chasser.

Thérèse sourit à ce propos imprévu.

Louise s'assit, et, par contenance, chercha autour d'elle quelque objet auquel elle put s'intéresser.

— De tout ce que vous m'avez dit, Monsieur de Chateaufort, prononça Thérèse, je dois surtout retenir que vous aimez le roi et que vous avez, par une égale faveur, de l'amitié pour moi. Rien ne peut me flatter davantage- Mais, en prononçant lentement ces mots, la

jeune femme songeait sans doute à toute autre chose. On eût dit une leçon récitée. Et Louise sentit son cœur se serrer. Voulait-on se moquer

d'elle, ou bien était-ce le sort gui avait imaginé de la faire, par ces propos, rentrer en soi-même, afin qu'elle se considérât elle-même avec moins de bienveillance ?

Elle eut, d'ailleurs, tout loisir de penser, car elle ne comprenait rien à ce que se disaient Chateaufort et Thérèse : ils passaient d'un sujet à l'autre, parlaient de chasse, de fête, puis, tout à coup, de <( force majeure » et de a subterfuge ». Ils baissaient la voix pour, ensuite, sans motif apparent, rire à pleine gorge.

Louise était mal à Taise, ne pouvant dire mot, et, du livre qu'elle avait pris machinalement sur le petit bureau, ne pouvant lire une phrase...

Et ces trois êtres, remuants tour à tour et figés, avaient l'air de se rencontrer pour la première fois, et, énervés d'être ainsi réunis sans que rien ne les attirât sincèrement les uns vers les autres, ils lançaient à tort et à travers les idées les plus banales ou les plus hétéroclites, avec des gestes inatt^dus.

A la fin, Ghateaufort se leva, baisa plus longtemps qu'il n'était nécessaire pour la bienséance la main de Mme de Bonségur, assura la

jeune femme de son profond et reconnaissant dévouement, s'inclina devant Louise sans lever les yeux jusqu'à eMe, et s'enfuit si vite qu'on eût été bien empêché, un instant plus tard, de dire au juste par quelle porte il était sorti.

La jeune fille en était encore toute ébaubie, quand sa cousine fut soudain prise d'une telle crise de rire, nerveux et sonore, qu'un grand froid lui courut à travers les membres et qu'elle ne fit pas le moindre geste, qu'elle ne prononça pas la moindre parole, lorsqu'elle vit Thérèse, les mains au visage, disparaître à son tour.

Ce rire, ces paroles, ces gestes, et ces propos interrompus avaient quelque chose de diabolique qui frappa profondément la jeune fille dont le bonheur tout neuf tremblait comme la verrerie sur une étagère, dans une salle où l'on parle trop fort.

Elle alla s'enfermer dans sa chambre.

Mais, pour qui tient solidement en mains les rênes de son esprit, la solitude remet les choses à leur place.

A peine les yeux de la jeune fille eurent-ils fait

le tour de la pièce, se posant tour à tour sur les objets familiers, qu'elle avait repris son équilibre et que ses beaux espoirs se dressaient, intacts, devant elle.

Après l'orage, les arbres qui n'ont pas succombé paraissent plus jeunes et plus forts, débarbouillés des souillures de l'air, luisants de force et d'orgueil. Telle Louise de Monincourt se revit dans la psyché de sa chambre avant de s'asseoir devant son petit bureau et d'ouvrir le cahier intime où elle notait, au jour le jour, les événements de sa vie.

Ce jour-là, elle écrivit ces simples mots : « Il ne fatU pas s'arrêter aux larmes des autres ni à leurs moqueries. Le devoir est au dessus des sertimmts ».

vu

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