LE TAPIS VERT
Par avance gonflés de leur gloire de demain et de leur puissance, les sept menins du roi Louis s'avancent sur le Tapis Vert à peine assez large pour contenir l'unique rang selon quoi leur désir les aligne.
Bonségur fringue parfois d'un pas en avant ; Chateaufort, pour jeter un regard de côté, s'égare d'un pas en arrière, mais ils se remettent vite à leur place qui est, pensent-ils, la première.
Us ne pipent mot, ayant peu de choses à dire, et trop à cacher.
Us s'approchent à grands pas du Canal.
Enfin, ils s'arrêtent, et forment un cercle, vite immobile.
Ce fut à gui ne prendrait pas, le premier, la parole.
Avaient-ils peur de se compromettre, et pensaient-ils qu'il y avait, parmi eux, quelque faux { ami?
— Quel est ici l'aîné ? dit la voix assurée du plus jeune.
— C'est le premier Saint-Firmin.
— C'est donc à lui de parler avant tous.
L'aîné des Saint-Firmin avança les épaules, et
roulant les gros globes de ses yeux sous la broussaille de ses sourcils, il s'écria :
— C'est mal choisir votre orateur. Dites-moi ce qu'il faut faire, et je le ferai. Sachez seulement que je me ferais tuer pour le bien de notre prince. Je suis un soldat et saurai obéir. C'est au capitaine de parler...
Il y eut un silence, puis quelqu'un dit à mivoix :
— On vient vers nous.
Et le cercle s 'étant brisé, chacun regarda un moment vers le Château.
us BOMAN DE LA ViNGTiiiME Al^NEE 87
AU bout de la longue allée verte, entre ses murs d'arbres énormes, par delà les bassins des Lézards et les degrés de Latone, sur sa terrasse merveilleuse, la demeure royale, dorée par le soleil couchant, ressemblait à une apparition.
Câstréau, seul amoureux de la petite troupe, sentit son cœur se fondre de joie, à ce spectacle de beauté. Celui qui aime est reconnaissant à la nature de lui offrir, en surcroît de son bonheur, ces délices des yeux.
Les autres n'avaient de regards que pour cette silhouette d'homme pressé qui s'avançait vers eux. Personne ne le reconnaissait. A un moment, rhomme ralentit sa marche, parut regarder plus attentivement, et, sans saluer ni paraître ému de sa déconvenue, il rebroussa chemin.
— C'est un fou !
— Un espion !
— Un valet de Fleury I
A vrai dire, ce n'était qu'un homme égaré, mais sa venue eut pour conséquence de mettre en train les langues figées des jeunes conspirateurs.
— Il faut en finir, dit Gesvres.
88 LB SOMAN DE LA VINQTIÈME ANKÉE
— Il y a chasse demain, dit d'Epemon. C'est demain qu'il convient d'agir, au retour... i
— Au retour!...
— Quel bon retour !
— Et quel bon tour 1
Ils agitèrent diverses propositions, s'en tinrent à plusieurs projets, laissant au sort de décider lui-même quel serait le meilleur dans l'avenir, et ils songèrent à se partager, sur l'heure, les dépouilles de Fleury et de ses collaborateurs.
Ce fut à qui ne prendrait pas la guerre, ce fut à qui s'adjugerait les finances. Les plus gros gouvernements eurent du succès.
— Je me vois très bien présidant de mon lit les Etats de Bretagne, dit d'Epernon.
Il fallait trouver un moyen d'imposer à chacun une fonction quelconque, puisqu'ils étaient les seuls dignes de les occuper -toutes et, de leur propre aveu, aussi peu compétents les uns que les autres.
— C'est-à-dire, expliquait Bonségur, que nous valons chacun n'importe quel ministre... Avec de bons secrétaires, nous nous en tirerons vite à notre honneur.
LE BOMAK DE LA TINGTIÈMS ANNÉE 89
— Et puis, dit Puybarral qui avait enfin l'air d'être au courant de ce qui se passait, et puis, il ne s'agit pas de gouverner en ce moment, il s'agit de nous distribuer les places...
Et chacun d'approuver le bon cynique.
Saint-Firmin le jeune eut une idée : il prit son chapeau dans une main, celui de son frère dans l'autre, et dit :
— Voici. Dans ce chapeau, nous allons metke DOS six noms, dans cet autre, les ministères. Et l'on tirera en même temps un bulletin de chaque côté.
— Parfait 1 Ce Saint-Firmin a du génie. Pour le récompenser, c'est lui qui tirera les noms et désignera les postes... Nous serons ministres de sa main.
Et l'on fit selon ce qu'avait proposé Saint-Firmin le jeune.
Les menins s'amuSaient à la folie. Us ne regardaient plus les bosquets avec effroi, et peu leur importaient les lointains promeneurs et le Château peint des couleurs du crépuscule. Ils jouaient.
Ils jouaient tous, sans malice.
Castréau, seul, ne riait point, et sentait son
cœur se serrer davantage à mesure qu'avançait cette étrange cérémonie. En quelles mains avaitil déposé son secret et les beaux projets de gloire de sa fiancée ? Qu'allait-il advenir du roi s'il se laissait gouverner par ces maigres histrions ? 11 était, lui, Gastréau, seul coupable. Il aurait dû réfléchir davantage, dépeindre mieux aux yeux de Mlle de Monincourt le caractère et les capacités de ses amis... Mais que pouvait-il désormais? Il ne fallait point songer à abandonner la partie et à se faire traître, à nouveau, contre ceux, cette fois, qu'il avait lui-même entraînés et compromis. Il n'y avait plus qu'à pousser de l'avant et à prendre pour soi les plus grosses et les plus sages besognes.
— Les finances à d'Epernon... criait Saint-Firmin le jeune.
— Bravo 1 Nous voici, désormais, à l'abri du besoin.
— La guerre... à Chateaufort...
— Le sort sait choisir ses noms, sinon ses hommes...
Chateaufort fit deux fois la grimace, puis se tint coi.
LJB BOItAN DE LA VINGTIÈME AKNEE 91
— Le Languedoc à... moi.
— Pauvre Languedoc !
— Laissez-moi faire. Je ne m'en tirerai pas us mal que Du MesniL.. J'ai déjà des idées.
— N'allez pas trop vite, mon frère.
— Le sceau, à toi, Puybarral.
— Eh ! eh !
— La Bretagne, Gastréau.
— A breton, breton et demi.
~- Premier ministre, Gesvres.
— Oh ! oh ! Bravo !
— Tiens, nous avons mal calculé ; il n'y a plus ien dans mon chapeau et voici, dans celui de ion frère, le nom de Bonségur.
— Bonségur dormira.
— Merci, Messieurs, de votre cadeau.
-- 11 faut lui trouver quelque chose !
Et ils jonglaient avec des noms, avec des pla- Bfts, avec leurs rires que l'écho des arbres leur renvoyait.