PREMIÈRE PARTIE
La Jeunesse de Lamartine.
Lamartine — cela ressort de sa Correspondance — eut une jeunesse studieuse et, jusqu'à vingt-trois ans, plutôt sage. La sagesse lui venait de sa piété qui, sans être exagérée, était très grande ; la piété lui venait de sa mère qui l'avait fait à sa ressemblance et dont toute la crainte, après lui avoir donné ce qu'il avait de bon dans l'âme, était qu'il vînt à perdre ses sentiments religieux. Il la tranquillisa assez vite sous ce rapport, mais comme elle l'avait élevé en liberté ainsi qu'un jeune poulain, il n'avait pas onze
LE TxOMAN DE LAMARTINE
ans, que son indépendance de caractère lui causait de vives inquiétudes. Elle l'avait mis en pension à Lyon où elle avait une sœur (M'"*^ de Vaux). Au bout de quelques mois, le joug de la discipline lui pesa si lourdement sur les épaules, qu'un beau jour il prit la clé des champs avec deux de ses camarades. Ce coup de tête irrita son père qui était « un homme d'acier » et ne connaissait que le devoir, comme un vieux soldat qu'il était. 11 avait déjà le bras levé pour sévir, quand sa femme qui avait peur d'éloigner d'eux leur Alphonse en le grondant trop fort, l'arrêta, se chargeant de la réprimande. On devine aisément ce qu'elle fut. Elle l'embrassa, les yeux humides, et ce baiser mouillé de larmes fit plus d'effet sur lui que la colère et les menaces paternelles. Peu de temps après, elle le confiait aux Jésuites qui tenaient le collège de Belley, sous le nom de Pères de la Foi. Il y resta quatre ans et en sortit, chargé de couronnes, plus souple et plus pieux qu'il ne l'avait jamais été. Sa mère triomphait. Il était déjà plus grand qu'elle d'une main, un peu maigre et un peu pâle, mais assez fort pourtant malgré sa taille élancée. II parla
LE ROMAiN DE LAMARTINE 15
d'embrasser la carrière militaire. On lui fit observer que ce n'était pas le moment, la guerre de Prusse moissonnant la fleur de la jeunesse ; mais la vraie raison du refus de ses parents était que le père détestait cordialement Bonaparte, et que la mère redoutait la licence des armées. Il demeura donc à Mâcon, près d'eux, en attendant des temps meilleurs. Il avait toujours aimé beaucoup la lecture, et môme il avait lu dans la bibliothèque de Milly des choses supérieures à son âge, comme les Confessions de Saint- Augustin. On le laissa lire tout ce qu'il voulut, et, dans l'espace de deux ou trois ans, il dévora tous les auteurs français et étrangers, sacrés et profanes, qui lui tombèrent sous la main, sans que ses passions en fussent éveillées, ni que son ame en fût atteinte. Et pourtant, circonstance aggravante, il avait commencé à cultiver les Muses légères. Quand on a dix-huit ans, l'esprit ordinairement se tourne vers les choses de lamour. On va de préférence aux livres qui remuent en vous la petite bête. On cherche à pénétrer le sens caché des mots qui vous paraissent mystérieux. Lamartine ne semble pas avoir eu
cette curiosité malsaine. L'amour ne lui disait rien qui vaille. Il en doutait avant de l'avoir senti et s'efforçait d'en dégoûter ses camarades. Il écrivait très sincèrement à lun d'eux que « dans le cœur des jeunes gens il n'y avait pas d'amour véritable, que ce n'était qu'un tissu de coquetteries et de ruses de part et d'autre ». Et il mettait l'amitié bien au-dessus de l'amour. Se rappeler les vers charmants qu'il envoyait à cette époque à Guichard de Bienassis : (7)
Qu'est-ce que l'amitié ? Le lien de deux cœurs Qu'unissent la vertu, les goûts et les humeurs, Divin attachement, né de la sympathie Que le sentiment forme et le temps fortifie. (8)
Cela ne l'empêchait pas d'ailleurs de tourner autour de toutes les femmes qu'il voyait, mais il n'osait faire un pas vers une, tant il était embarrassé, gauche et timide.
C'est alors que sa mère, pour le dépayser et le déniaiser, l'envoya passer tout un hiver à Lyon, « avec un jeune homme d'excellents principes ». Il commença par s'abonner au théâtre, et puis,
comme il n'avait pas beaucoup d'argent et qu'il ne savait pas compter, Tidée lui vint, pour augmenter ses ressources, de courtiser la dame de pique. Mais la fortune lui fut si contraire, qu'il perdit le peu qu'il avait et même ce qu'il n'avait pas. Ce fut son premier souci d'argent; ce ne devait pas être le dernier. On sait que le jeu est une maladie dont on ne guérit que difficilement. Longtemps après, en 1832, il écrivait à Charles Nodier qui avait frappé à sa bourse pour payer une dette de jeu : « J'ai été enleveur d'actrices et joueur comme vous ! » — Enleveur d'actrices ! ce ne fut toujours pas à Lyon, dans ce premier voyage ; il n'en eut ni le temps ni les moyens. Cependant, quand il rentra décavé à Màcon, il avait tout de même fait connaissance avec la dame de cœur. Mais il n'en était pas plus entreprenant pour cela. La preuve en est qu'au mois d'août 1809 il mandait à un ami : « Je vais entrer au spectacle. J'y dois trouver une femme assez jolie et très coquine avec laquelle j'ai ri toute la soirée d'hier dans une petite loge. Honni soit qui mal y pense ! Mais je m'amuse seulement à l'embrasser, à la chatouiller et à bavarder sans aller plus loin. J'en
espère faire autant tout à l'heure et puis revenir tristement coucher tout seul. Timeo Danaos. Quels indignes plaisirs à mon avis que ceux sans sentiment et sans pudeur ! J'aime autant et mieux m'en passer. » (9)
Ce n'est donc pas la femme qui l'occupait à dix-huit ans; non, c'e'tait presque uniquement l'étude. Après avoir lu Pope, il lui avait emprunté cette épigraphe d'une de ses lettres : (( Heureux celui qui a un ou deux amis, qui cultive les Muses et se plaît à la lecture des anciens ! il ne s'ennuiera jamais ! »
J'ai déjà dit qu'il lisait beaucoup et qu'il cultivait les Muses. J'ajoute qu'il avait deux ou trois amis avec qui il entretenait une correspondance quasi journalière, à savoir : Prosper Guichard de Bienassis, Louis de Vignet et Aymon de Virieu. Il était donc aussi heureux qu'il pouvait l'être. Mais s'il se plaisait à la lecture des anciens, il avait encore plus de goût pour les modernes. Il raffolait littéralement de Jean-Jacques, de Chateaubriand et de M™*^ de Staël à qui il trouvait une imagination aussi riche que celle de René,
mais avec moins de style, et dont, en dépit des jaloux, il se proposait de mettre le buste dans son cabinet de travail, quand il en aurait un, à côté de ceux de Virgile, de Voltaire, de Racine, du Tasse, d'Alfieri, bien qu'un peu plus bas. Mais plus il avançait, plus il s'engouait des poètes d'Angleterre. 11 les préférait à tous les autres, depuis qu'il pouvait les lire dans leur langue. Quand il était à Saint-Point, il se 'levait tard, s'étant couché fort avant dans la nuit, il portait un petit pupitre au bout du jardin, sous un cabinet de charmille, et, le dictionnaire à la main, il se plongeait dans la lecture de Gray, de Young ou de Dryden. 11 croyait alors que la [)oésie anglaise était bien supérieure à l'italienne et à la française. Il ne faut donc pas s'étonner si elle eut tant d'influence sur lui.
Cependant, à force de conjuguer le verbe aimer en français et en anglais, l'amour finit par entrer dans son cœur. Parmi les personnes de la société qu'il voyait chez ses parents ou qu'il rencontrait dans le monde, il y avait une jeune fille d'une grande beauté avec qui il avait dansé une partie de l'hiver. 11 s'en éprit, elle lit de même, ils se
donnèrent leur parole, tant et si bien qu'un jour il déclara à brûle-pourpoint à sa famille qu'il voulait l'épouser. Naturellement il n'y eut qu'une voix parmi les siens pour s'élever contre ce projet de mariage. Outre qu'il était beaucoup trop jeune et sans situation, on lui fit observer que M"*' Henriette P... n'avait pas assez de fortune pour lui. Mais il ne voulut pas en démordre, et, de guerre lasse, son père prit le parti de le faire voyager pour le distraire de cet amour violent.
Justement il se trouva qu'une cousine de M"*^ de Lamartine, M'"^ Haste, allait partir pour l'Italie où son mari était appelé pour ses affaires. On lui confia notre amoureux qui, flairant le piège, se promit de n'y pas tomber. Mais il avait à peine franchi les Alpes, que la beauté d'Henriette pâlit à ses yeux, devant celle des Transtévérines et des Napolitaines. Quelques mois après, Graziella la détrônait complètement dans son cœur. 11 était même temps que son idylle avec la fille du pêcheur de Procida prît fin, car il était en train de s'énamourer pour tout de bon. Mais non, tout cela, comme disent les Italiens, c'était \d. primavera délia vila, ce que nous autres, Fran-
LAMAiniNK A 23 ANS
D'après le tahlcaii de .V"^ Stéphanie de Vivien.
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çais, nous appelons caprice, amourette et feu de paille. Un clou chasse l'autre. Graziella avait chassé Henriette ; Julie chassa Graziella, malgré la douceur de son cher souvenir. L'heure de l'amour n'avait pas encore sonné pour Lamartine, et ses parents savaient très bien ce qu'ils faisaient en l'expédiant en Italie. Ce voyage leur coûta pas mal d'argent, c'est entendu, car Alphonse joua à Naples, comme il avait joué à Lyon, et ne fut pas plus heureux; mais plaie d'argent n'est pas mortelle, et quand il rentra à Mâcon, au printemps de 1812, il ne fut pas plus question d'Henriette que s'il ne l'avait jamais vue.
Paris acheva de la faire oublier. Depuis longtemps il en rêvait, et son père lui avait promis de l'y envoyer passer cinq ou six mois tous les ans, à sa majorité, pour se créer des relations en vue de son établissement futur. Mais Paris effrayait sa mère, elle tremblait toujours qu'il y perdît sa piété, chose primordiale pour elle. Enfin, au mois d'avril 1813 (10), elle le laissa partir, non sans l'avoir recommandé, au préalable, aux parents et amis qui y habitaient. Quelques jours après, il écrivait à Aymon de Virieu :
« Paris, 18 avril 1813.
a Je suis à Paris, mon cher ami; j'y suis sans toi, c'est ce qui me désole. J'y suis toujours souffrant, et forcé de rentrer chez moi à la nuit tombante, à cause de ma poitrine et de ma gorge. Tout cela est triste; pourtant je prends patience et me trouve assez heureux en ce moment, du moins assez résigné. L'air natal ne m'est pas bon, ni au physique, ni au moral : il ne faut le respirer que six mois de l'année, c'est assez, sans quoi il engourdit, il endort.
« On t'attendait ici, et je t'attends plus que personne. 0 mon ami, viens donc, je n'eus jamais plus besoin de toi! Je ne sais ce que je deviens; je tâche pourtant sérieusement de devenir veriueux^ à un ou deux articles près sur lesquels je capitule. Tu m'aiderais, je suis bien préparé, et, si le ciel me conserve dans mes salutaires dispositions, je deviendrai un jour un homme, je l'espère. Mais la santé, la santé ! elle revient doucement.
(( Je suis ici sans soins et sans amis d'un véritable attachement : quelques connaissances légères et beaucoup de jeunes gens, voilà toutes
mes ressources, c'est un peu mince ; ajoutes-y des parents que je n'avais ni vus ni connus, tout cela n'est pas bien chaud.
(( Pour l'étude, ma tête est encore trop faible. Reste donc à badauder, et je m'y applique à ton exemple. Je vais suivre un cours, à l'Athénée, du docteur Gall. J'aime les rêveries. Si l'argent ne me fault pas, j'irai au manège. Longchamp a été peu magnifique, cela ne valait pas, à beaucoup près, les filles de Tolède et de Capo di Chino ; quand y retournerons-nous? L'Empereur est parti. Je ne sais pas de nouvelles, donne-m'en. Il n'y a qu'à Paris où je ne lis pas les gazettes; mais surtout parle-moi de toi, de tes affaires. Viens m'en parler ici et ailleurs. Tu seras mon génie, tu Tes déjà. X... vient tous les matins me prêcher deux doigts d'athéisme ; mais il y perd son latin, j'en suis trop loin. Adieu. » (il)
Si la mère de Lamartine avait lu cette lettre, elle n'eût été rassurée qu'à moitié, à cause des deux articles sur lesquels il s'était cru obligé de capituler. Et quels étaient ces deux articles? Pas n'est besoin de chercher bien loin : c'étaient les filles qu'il n'aimait guère et les cartes qu'il n'ai-
9\] LE nO:^IAX DE LAMARTLXE
mait que trop. Nous venons de voir qu'il brûlait d'aller au manège, les chevaux étant sa grande passion après les livres. Comme il ne pouvait se contenter, faute d'argent, il essaya encore une fois de s'en procurer au jeu; il fréquenta les tripots, quoiqu'il eût été échaudé à Lyon et à Naples, et il y eut si peu de chance, qu'un beau matin sa mère fut informée par un ami qu'il avait perdu au jeu une somme considérable. Qu'allait-elle faire? Profitant de ce que M. de Lamartine était en Bourgogne, elle prit dans son secrétaire tout l'argent qu'il y avait laissé; elle en demanda d'autre à son beau-frère et à ses belles-sœurs, et après avoir écrit à son mari pour le prévenir et lui éviter la scène des reproches qu'il aurait eu lui-même à faire à son lils, elle partit pour Paris avec sa seconde fille. Mais elle ne voulut pas descendre, une fois arrivée, à l'hôtel d'Alphonse, de peur de lui causer une émotion de surprise trop forte et trop pénible. Elle descendit dans un hôtel garni de la rue Richelieu, tout près du sien, et elle s'apprêtait à lui mander par lettre le sujet de son voyage, quand sa fille, en se mettant à la fenêtre, crut le voir passer dans la rue. C'était
lui effectivement : « il était dans un élégant cabriolet qu'il conduisait lui-même, avec un autre jeune homme à côté de lui; il avait l'air fort gai et fort animé », ce qui lui enleva toutes ses inquiétudes, car elle craignait qu'il ne fût trop changé de figure.
Le lendemain, la mère et le fils tombaient dans les bras l'un de l'autre. Alphonse consentit à revenir à Mâcon et demanda quelques jours pour arranger ses affaires. La mère, qui n'était pas fâchée de montrer Paris à sa fille, lui accorda la huitaine franche, et M. de Lamartine, à leur retour, se contenta de battre le froid à l'enfant prodigue.
Cependant, les événements se précipitaient et changeaient subitement l'ordre de choses établi en France. L'Europe coalisée avait fmi par avoir raison du génie militaire de Buonaparte. Un jour, on apprit à IMàcon qu'il avait été contraint d'abdiquer et qu'il s'était retiré à l'île d'Elbe. C'était pour la famille de Lamartine l'occasion cherchée de lui faire un sort. Le grand-père maternel d'Alphonse avait été, sous Louis XVI, intendant général des finances du duc d'Orléans,
et sa mère, née Alix des Roys, avait été élevée à Saint-Gloud avec les enfants de ce prince. Ayant appris que la duchesse d'Orléans devait passer par Lyon en se rendant à Paris, M'"*' de Lamartine envoya son fils au-devant d'elle pour lui présenter ses hommages, et, quelque temps après, il entrait dans la compagnie des gardes du corps que commandait le prince de Poix et qui était casernée à Beauvais. 11 n'y resta pas longtemps, malgré ses succès de cavalier. Arrivé dans cette ville vers la fin de juillet 1814 (12), il la quitta au mois d'août pour aller en garnison à Paris, et l'hiver suivant il était à Milly, parmi les siens, peu pressé de reprendre le harnais. Le métier militaire ne lui convenait sous aucun rapport, ni physiquement, ni moralement. 11 écrivait alors à Aymon de Virieu, qui était garde du corps à Versailles :
(( Oui, je suis redevenu, au milieu de tout cela, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Le croirais-tu? Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de
fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues, et sublimes et infinies, me passent au travers de la tête à chaque instant, le soir surtout, quand je suis comme à présent enfermé dans ma cellule et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais autrefois, je l'aimerais autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais. Mon cœur bondit dans ma poitrine, je le sens, je l'entends, Dieu sait tout ce qu'il contient, tout ce qu'il désire! Pour moi, je jouis et je souffre de cet état, et je sens tomber quelques larmes. Oui, si cela durait, il faudrait sans doute mourir ; mais je mourrais du moins avec quelques sentiments nobles et vertueux dans l'àme. »
11 ajoutait : « En reprenant de l'âme, j'ai repris de la piété. » (13)
C'est dans ces dispositions d'esprit qu'il alla tenter encore une fois la fortune à Paris. Les Gent-Jours l'avaient libéré dans l'intervalle (14). Il n'aspirait plus quà se créer une situation
conforme à ses goûts. Mais il ne trouva ni la femme qu'il rêvait autrefois, ni la place qu'il désirait à pre'sent. Pendant un an, il assiégea les antichambres et les salons des grands personnages dont le crédit lui était nécessaire. Quand il vit que tous ses efforts n'aboutissaient à rien, il se jeta à corps perdu dans le sein des Muses. Hélas ! ces chères compagnes de sa vie ne purent éloigner de lui ni les ronces, ni les embarras, ni les chagrins de toute nature, et de plus il attrapa dans leur commerce trop vif un mal de foie qui, après l'avoir fait souffrir beaucoup, Tobligea à retourner en Bourgogne. Il y était au mois de juin 1816, buvant les eaux de Vichy, courant les forets à cheval, y menant « la vie des brutes », son état de santé Tayant réduit à l'impossibilité de travailler. Le médecin qui le soignait parlait de l'envoyer dans le Midi, à Montpellier ou à Nice, mais c'était trop loin et trop coûteux pour sa bourse. Ses parents décidèrent de l'envoyer aux eaux d'Aix, et c'est là qu'il devait rencontrer la poétique figure de femme qui, en entrant miraculeusement dans sa vie, allait le retourner de fond en comble.
Aix-les-Bains en 1816.
En 1816, Aix en Savoie était une petite ville de quinze à seize cents âmes, bâtie en ampliithéâtre autour de l'établissement de bains que le roi Victor-Amédée III avait fait élever sur une partie des anciens thermes romains, dans les dernières années du xviii^ siècle.
Vue de bas en haut, elle avait à distance Faspect d'une pipe énorme abandonnée par quelque Gargantua sur un immense tapis de verdure. L'illusion était plus grande encore, le soir, quand les cheminées fumaient. Le tuyau de cette pipe blanche était représenté par les maisons basses, plus ou moins espacées, d'une rue étroite et longue, dénommée sur le plan de 1808 rue de la Promenade, qui correspondait à la rue de Genève
actuelle. Cette rue dévalait en pente rapide vers (( les Prés riants » les bien nommés, et là se continuait par une avenue de peupliers séculaires qui aboutissait au Grand-Port. Le fourneau de la pipe était figuré par le centre de la ville qui commençait, à gauche de l'établissement thermal, aux maisons Henri I\^ et Duvernoy et finissait audessous de l'ancien château des Marquis d'Aix (aujourd'hui l'Hôtel de Ville), à peu près à l'endroit oii se trouve la place du Revard.
C'est par là qu'on entrait à Aix, quand on venait de Chambéry, et rien n'était plus pittoresque que cette entrée de ville qui ressemblait à celle d'un village, avec ses champs clos de haies vives, ses bouquets d'aulnes et de peupliers, ses maisons rustiques tapissées de vignes, et le vaet-vient des vaches, des chevaux, des mulets dans le chemin montant et poussiéreux qui s'amorçait à la rue de la Place.
De la porte de Chambéry jusqu'au bas de la colline de Tresserve, couronnée de châtaigniers et de noyers gigantesques, s'étendait un labyrinthe de prairies, de vergers, de jardins, qu'on appelait « les Prés sous la ville » et où, comme
dans « les Prés riants » croissaient toutes sortes d'arbres à fruits, notamment le figuier, le cerisier et Tamandier. Au printemps, quand tous ces arbres étaient en fleur, Aix était un vrai paradis.
On y venait de très loin comme aujourd'hui, et les baigneurs logeaient chez les habitants ou dans des hôtels d'apparence modeste qui n'étaient en somme que des auberges plus ou moins confortables. Quelques-uns de ces hôtels étaient précédés de grandes cours où les diligences de Lyon, de Genève et de Ghambéry entraient au bruit des grelots et des aboiements des chiens, à des intervalles réguliers, le matin, le midi et le soir.
L'un des plus en vogue était l'hôtel Perrier que tenait un vieux médecin de ce nom. Il était situé tout au bout de la ville, en bordure d'un petit chemin qui escaladait les premières assises du Revard, entre les ruisseaux des fontaines chaudes, derrière une maison à deux corps de bâtiments formant équerre, qu'on a démolie depuis pour dégager l'arc de Campanus qui lui servait de porte d'entrée, et agrandir l'établissement de bains. Sa renommée lui venait des
thermes romains, notamment du Vaporarium, qu'on avait découverts dans ses caves et qui sont parmi les plus remarquables des thermes antiques ; elle lui venait surtout du docteur Perrier qui connaissait les eaux d'Aix mieux que personne, s'étant adonné, dès son arrivée dans le pays, à Tétude exclusive de leurs propriétés.
Il était né à Taninges (Haute-Savoie) en 1745. Reçu docteur en chirurgie à TUniversité de Turin, le 29 février 1772, il avait d'abord été médecin au fort de Miolans, et puis il était venu exercer la médecine à Aix, vers 1792. Plus tard, Lin arrêté du 8 vendémiaire an IX (1^'' octobre 1801) Favait nommé inspecteur-adjoint des eaux thermales. Mais il ne touchait de ce chef aucun traitement, et dans une lettre du 25 vendémiaire an X (17 octobre 1801) adressée à Albanis Beaumont, écrivain savoyard bien connu, il en donnait pour raison que les eaux n'étant pas ascensées, comme le portait le règlement, il en résultait des dépenses considérables pour le gouvernement. « D'ailleurs, disait-il, pour que ces eaux jouissent de la réputation qu'elles méritent, il conviendrait que le gouvernement en fît faire l'analyse
par un célèbre chimiste, tel que le citoyen BerthoUet auquel j'ai envoyé le plan des anciens monuments. »
Peu de temps après on lui confia le service de rhôpital militaire, ce qui le dédommagea des pertes qu'il avait éprouvées sous la Révolution. Il n'en continua pas moins, d'après une brochure du docteur Socquet parue en 1803 (15), ses recherches et ses observations sur l'efficacité des eaux prises en boisson, ou administrées comme bains et sous forme de douches ; et il fit un recueil intéressant des cas extraordinaires et des états différents de maladie et de tempérament dans lesquels ces eaux exigent des modifications, des soins et des précautions particulières.
Enfin, un arrêté préfectoral du 22 juillet 1808 lui afferma les eaux thermales pour 1,400 francs par an. Mais il perdit du même coup son titre de sous-inspecteur et, dès l'année suivante, il n'était plus fermier. Je suppose que c'est à cette époque qu'il prit des pensionnaires. Dans l'intervalle il avait épousé Philiberte Verniquet, qui lui survécut. Il mourut à Aix, le 23 avril 1833, entouré de la vénération publique. (16)
Après sa mort, l'hôtel passa aux mains d'une de ses nièces nommée M"'® Ghabert, et c'est sous ce nom qu'il est encore connu dans le pays. Mais il a subi des transformations telles que, sans la cour d'entrée et la colonnade du rez-de-chaussée qui l'entoure, il serait méconnaissable. Du temps du docteur Perrier, il n'avait qu'un étage surmonté d'un grenier, et la colonnade supportait une galerie circulaire à laquelle on accédait du dehors par une espèce d'échelle de meunier. Aujourd'hui il a deux étages, et la galerie n'existe que sur les côtés, encore forme-t-elle à droite une sorte de véranda vitrée. Mais la disposition des lieux n'a pas sensiblement changé. La salle à manger est toujours à la même place, ainsi que l'escalier de pierre qui conduisait aux appartements du premier. Quant au derrière de la maison, il donne encore sur un jardin entouré de treilles, mais ce jardin a été réduit de moitié par les constructions nouvelles. Seuls, « les prés en pente et les futaies de châtaigniers et de noyers qui conduisaient aux montagnes par des pelouses et des ravins oii l'on était sûr de ne rencontrer que des chèvres », ont été remplacés par des bâ-
ANCIENNE PENSION PERRIEU (ÉTAT ACTUEl)
timents modernes eomme l'Asile et le Temple évangélique, les boulevards du Parc et de la Roche-du-Roi et les hôtels Reau-Site, Excelsior et Rernascon.
C'est malheureusement le sort des villes d'eaux à la mode de perdre on beautés naturelles ce qu'elles peuvent gagner en travaux de maçonnerie. Ceci tuera toujours cela. L'immense tapis de verdure, sur lequel s'enlevait si joliment, en 1816, la pipe blanche que figurait alors Aix-les- Rains, n'est plus depuis des années qu'un vaste champ de pierres qui monte et s'étend toujours.
La Rencontre.
Lamartine arriva à Aix-les-Bains entre le 20 et le 25 septembre 1816. Il venait de Ghambéry, où il s'était arrêté quelques jours chez Louis de Vignet; c'est même cet ami de collège qui lui avait indiqué la pension Perrier. La température était d'une douceur exceptionnelle. Gomme il avait plu une partie de l'été (17), la vallée était encore verte ; cependant l'automne s'annonçait déjà aux teintes rouges des feuilles de vigne, de cerisier et de châtaignier, et les brouillards abondants du matin et du soir avaient fait le vide dans les hôtels. Il ne restait dans la ville que quelques infirmes assis au milieu du jour sur les portes des auberges les plus indigentes et
quelques malades qui ne pouvaient se résigner à partir avant la guérison.
Lamartine fut reçu avec grâce et bonté dans la maison du vieux médecin. On lui donna une chambre dont la fenêtre ouvrait sur le jardin et sur la campagne. Cette chambre existe encore avec les meubles qui la garnissaient. Du moins elle passe pour telle. Elle fait l'angle de l'ancien bâtiment et de celui qu'on a érigé depuis sur la partie du jardin qui aspecte le couchant. Je l'ai visitée naguère par un temps plutôt triste et j'ai été douloureusement impressionné en voyant le désordre qu'y avait laissé le dernier locataire. On ne devrait pas profaner les lieux qu'ont habités les grands hommes, et c'est une profanation que de battre monnaie avec leurs reliques. Le lit oii ils ont rêvé, dormi, aimé, pleuré, devrait être recouvert d'un voile, respecté comme un autel et fermé comme une tombe. Je regrette que la ville d'Aix ne l'ait pas compris et qu'à l'exemple de ce qui a été fait aux Gharmettes, elle n'ait pas exproprié l'ancienne maison Perrier pour la transformer en musée. En bas, dans les fondations, il y a déjà les thermes romains ; en haut, l'on ras-
semblerait, dans la chambre de Lamartine et l'appartement de M™^ Charles, tous les souvenirs qui se rattachent à leur séjour à Aix-les-Bains. Lamartine est aussi grand que Jean-Jacques, et ^me (jg Warens, sa beauté mise à part, ne saurait soutenir la comparaison avec El vire.
La pension Perricr était à peu près déserte quand Lamartine s'y présenta. c< La longue table d'hôte ne réunissait plus, à l'heure des repas, que les gens de la maison et trois ou quatre malades attardés de Ghambéry et de Turin. Ces malades arrivaient aux bains après la foule pour y trouver les logements moins chers et une vie économique conforme à leur pauvreté. 11 n'y avait là personne avec qui il pût s'entretenir ou contracter quelque familiarité de hasard. » Je me trompe, il y avait une jeune femme d'origine étrangère qui était arrivée une huitaine de jours avant lui, — exactement le 1 7 septembre, — mais comme elle souffrait d'une maladie de langueur qui réclamait des soins particuliers, elle ne descendait jamais dans la salle commune. Elle vivait seule et retirée dans son appartement, avec une femme de chambre qu'elle avait amenée de Paris.
Le docteur Perrier, qui la visitait matin et soir, s'apitoyait beaucoup sur elle, et l'on ne parlait à table que de sa beauté et de sa grâce. Cette compassion, ces éloges unanimes, auraient sans doute, en d'autres circonstances, excité la curiosité de Lamartine. Mais dans l'état de santé et d'esprit où il était à présent, il n'éprouvait aucun désir de voir cette étrangère. 11 la plaignait sincèrement, voilà tout. Gomme il l'a dit, son cœur était plein de cendre, il avait honte des liaisons légères et désordonnées qu'il avait contractées à Paris, moins par goût que par entraînement, et il n'aspirait plus qu'à se ranger de toutes les manières. J'ajoute qu'étant timide et réservé de son naturel, n'ayant rien de la suffisance des hommes à bonnes fortunes, l'idée seule qu'il pouvait rencontrer cette jeune femme dans l'escalier ou dans la cour, à l'heure où elle revenait de la promenade, l'aurait plutôt retenu chez lui. Ayant renoncé pour toujours à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, il évitait jusqu'à l'occasion d'une pensée mauvaise.
Louis de Vignet lui ayant promis de le rejoindre à Aix avant peu, il passait, en l'attendant,
toutes ses matinées à lire dans sa chambre les livres qu'il avait apportés de Mâcon et de Ghambéry. L'après-midi, il parcourait seul les coteaux et les montagnes qui font à cette petite ville une ceinture unique ; il ne connaissait le pays que pour l'avoir traversé, cinq ans auparavant, lors de son voyage en Italie. Et le soir, quand il rentrait, il était si harassé de fatigue, qu'il ne bougeait plus après le dîner. 11 ouvrait sa fenêtre et restait là des heures entières, dans la pénombre, en contemplation devant la nuit qui descendait du Revard sur la vallée, ou devant la lune qui montait tranquillement dans le ciel. Il ne pouvait s'arracher à ce spectacle qu'il avait admiré cent fois à Saint-Point ou à Milly, tant il y a de poésie pour les âmes bien nées dans les heures qui précèdent et qui suivent le crépuscule.
Enfin, il se mettait au lit et, le lendemain, il se réveillait à la pointe du jour pour prendre son bain, et continuer, ensuite, ses lectures et ses promenades de la veille.
Quelquefois, le soir, en se penchant à sa fenêtre sur le jardin, il apercevait, à quelques mètres de la sienne, une autre fenêtre ouverte,
sur le fond lumineux de laquelle se profilait, à la clarté d'une lampe, une figure de femme accoudée comme lui pour admirer l'effet du jardin sous la lune. Elle écartait avec la main, pour mieux voir, les longues mèches d'ébène de sa chevelure lisse qui encadraient son beau front pâle, et ce geste gracieux ajoutait encore au charme de son profil pur et transparent. Par moments aussi Lamartine entendait le son de sa voix, et quoiqu'elle lui arrivât de l'intérieur de son appartement, en paroles inintelligibles, cette voix lui rappelait, avec son accent étranger et sa vibration un peu fébrile, le son métallique de ces petites lyres « que les enfants des îles de l'Archipel font résonner sur leurs lèvres, le soir au bord de la mer ». Jamais il n'avait entendu sa pareille, même en Italie, aussi vibrait-elle encore dans son oreille longtemps après qu'il eût refermé sa fenêtre.
Or, voilà qu'un soir, par un ciel d'une pureté idéale auquel il ne manquait que le chant du rossignol, la jeune étrangère, après un prélude en sourdine, se mit à chanter une romance en s'accompagnant au piano. 11 écouta et perçut très distinctement ces paroles :