LE VIEUX TROUBADOUR
Paroles de Philii>pon de la Madelaixe.
Chanson dédiée à M"^^ Julie Cliarles
Musique de Champein pèi'C.
A pol Ion, et toi tendrea mour
l'I cJ I r -i'
Cou vrez de quelques fleurs nou veLles
Le luthdun pau vre trou ba dour
Qui cherche un a.bri sous vos ai les
HlJ rlJ~^
[LiXJ'^^toJ ri'^-^^^
De vos flam heauxjoi gnezles feux
1^ I '^ J I yji ^ ^
Kt que ce fais ceau- de lu miè re
jL #.
Du temps é blou is sant les yeux
* Me cache a sa fauxmeurtri.è re
Qu'au ciel avare de ses dons, D'autres demandent en partage, Troupeau nombreux, riches moissons Et tout l'or que roule le Tag-e.
Leur trésor se grossit en vain, Leur âme n'en est pas moins vide, Plutus n'est pas le sacristain Du temple où le bonheur réside.
Le bonheur I qu'est-il pour les Dieux?
Bacchus, ils ont ton ambroisie.
Dieu des cœurs, tes aimables jeux, Dieu des vers, ta douce harmonie.
Comme eux, puissé-je encor longtemps Rire avec Eglé, sous la treille, La bercer de mes sons touchants Et boire quand elle sommeille.
C'était la première fois que Lamartine entendait chanter cette chanson, mais il en connaissait les paroles. Oii les avait-il lues? il aurait été bien en peine de le dire ; cependant, après réflexion, il lui sembla que c'était dans le Souvenir des Ménestrels. C'est là, en eff'et, qu'avait paru, en 181 o, pendant qu'il faisait la fête à Paris, cette jolie chanson de Philippon de la Madelaine, mise en musique par Champein. Et même, détail piquant, ce musicien l'avait dédiée à Madame
Julie Charles, c'est-à-dire à celle qui la chantait tout à l'heure. (d8)
Lamartine qui, poétiquement parlant, était alors sous l'influence de Parny, trouva les paroles amusantes et l'air fort joli, mais c'était surtout la voix de l'étrangère qui l'enchantait; s'il ne s'était retenu, il aurait volontiers bissé le morceau, pour la remercier du plaisir qu'elle venait de lui procurer. A peine avait-elle fini, qu'il se pencha en dehors de sa fenêtre dans l'espoir de la voir à la sienne, mais elle n'y parut pas, et, quelques minutes après, il entendit qu'on la fermait.
Cette fois sa curiosité commençait à s'éveiller. Cette jeune femme qui chantait si bien devait avoir une âme aussi belle, aussi pure que sa voix. La compassion qu'elle lui avait inspirée jusqu'ici se doubla tout à coup d'un autre sentiment qui tenait de l'admiration et de la sympathie, et je n'étonnerai personne en disant qu'à partir de ce moment il sentit naître en lui le désir de la rencontrer et qu'il en rêva la nuit suivante.
Lamartine était fataliste et, comme tel, superstitieux. Il se leva le lendemain, convaincu que
son rêve serait effacé clans la journée, et il le fut effectivement.
Comme il rentrait « avant le soir par la petite porte du jardin sous les treilles », il aperçut « l'étrangère qui se réchauffait aux tièdes rayons du soleil, assise sur un banc, contre un mur exposé au couchant. Elle n'avait pas entendu le bruit de la porte qu'il avait refermée derrière lui; elle se croyait seule. Il put la contempler longtemps sans être vu. Il n'y avait entre elle et lui que la distance d'une vingtaine de pas et le rideau d'une treille dégarnie de pampres par les premiers froids. L'ombre des dernières feuilles de vigne luttait seule sur son visage avec les rayons du soleil qu'elle semblait y faire flotter. Sa taille paraissait plus grande que nature, comme celle de ces baigneuses en marbre tout enveloppées de draperie, dont on admire la stature sans bien discerner les formes. Elle était enveloppée de même d'une robe à plis lâches et dénoués ; les draperies d'un châle blanc collées au corps ne laissaient voir que ses deux mains, aux doigts un peu maigres et effilés , qui se croisaient sur ses genoux. Elle y roulait négli-
gemment un de ces œillets rouges sauvages qui fleurissent dans les montagnes sous la neige et qu'on appelle Tceillet de poète. Un pan de son châle relevé en capuchon couvrait le haut de sa tète pour garantir ses cheveux de l'humidité du soir. Affaissée languissamment sur elle-même, le cou penché sur l'épaule gauche, les paupières fermées par de longs cils noirs contre Téblouissement du soleil, les traits pétrifiés, le teint pâle, la physionomie plongée dans une pensée muette », elle devait ressembler — du moins c'est ainsi que je me la figure — à l'admirable pleureuse d'An-tonin Mercié qu'on peut voir au musée du Luxembourg. Chaque fois que je m'arrête devant cette statue faite pour une tombe, je pense malgré moi à cette première rencontre de Lamartine avec l'héroïne de RaphaëL
Cependant, le bruit des pas du poète sur les feuilles mortes fit rouvrir les yeux à la belle étrangère. « Ces yeux étaient d'un brun clair, fendus en losange, un peu fermés par l'affaissement de la paupière et bordés par la nature de cette frange foncée de cils noirs et longs que les femmes de l'Orient recherchent par l'artifice
pour relever Taccent du regard, donner de Te'nergie même à la langueur et quelque chose de sauvage à la volupté'. » Le regard de ces yeux semblait venir d'une distance que Lamartine n'avait jamais mesurée de près dans aucun œil humain. Il était à la fois étonné et ravi. « Il ressemblait à ces feux d'étoiles qui vous cherchent comme pour vous toucher dans vos nuits, et qui viennent de quelques millions de lieues dans le ciel. Le nez grec se nouait par une ligne presque sans inflexion à un front élevé et rétréci comme le front pressé par une forte pensée ; les lèvres étaient un peu minces, légèrement déprimées aux deux coins de la bouche par un pli habituel de tristesse ; les dents de nacre plutôt que d'ivoire, comme celles des filles des rivages humides de la mer et des îles; le visage d'un ovale qui commençait à s'amaigrir vers les tempes et au-dessous de la bouche; la physionomie d'une pensée plutôt que d'un être humain. Et par-dessus cette rêverie générale de l'expression, une langueur indécise entre celle de la souffrance et celle de la passion, qui ne permettait plus au regard de se détacher de cette figure sans en emporter l'image éternelle. «
En tout, dit Lamartine que je cite ici presque textuellement, « c'était l'apparition d'une maladie contagieuse de l'âme sous les traits de la plus majestueuse et attirante beauté qui soit jamais sortie du songe d'un homme sensible ».
Il la salua « respectueusement en passant rapidement dans l'allée devant elle ; son attitude réservée et ses yeux baissés semblaient lui demander pardon de l'avoir involontairement tirée de sa rêverie. Une légère rougeur teignit ses joues pâles à son approche. 11 rentra dans sa chambre tout tremblant sans savoir quel frisson du soir l'avait saisi. » Et quelques minutes après la jeune femme rentra elle aussi dans la sienne. Il la revit « de même, aux mêmes heures, les jours suivants, dans le jardin ou dans la cour, sans jamais avoir ni la pensée, ni Taudace de l'aborder». Il la rencontra encore dans ses promenades sur le lac ou dans la montagne. Ils échangeaient un salut respectueux et mélancolique et suivaient chacun leur route.
Cependant l'étrangère, sans qu'il s'en rendît bien compte, prenait chaque jour plus de place dans la pensée de Lamartine. Quand il ne l'avait pas aper-
j^M""" CHARLES A 25 ANS, NÉE .JULIE HOUCHAUI) DES HÉhETTES
D'après la miniature d'Elouis, appartenant à M. Léon Séchi
çue de la journée, il était triste, préoccupé ; il errait comme une âme en peine dans la cour et le jardin de la maison, et le soir, après le repas, sous prétexte de prendre Fair, il allait s'asseoir, au pied d'une treille, en face des fenêtres de la malade pour tâcher de voir son ombre se silhouetter sur leurs rideaux de mousseline, — trop heureux, après cela, s'il pouvait entendre quelques notes de son piano ou le timbre argentin de sa voix.
Le salon de l'appartement qu'elle habitait touchait à la chambre de Lamartine. Elle s'y tenait habituellement le soir. Ils n'étaient donc séparés l'un de Fautre, jusqu'au couvre-feu, que par une cloison, moins que cela, par une porte en chêne fermée par deux verrous, sous laquelle filtrait la lumière de sa lampe ; en sorte qu'en prêtant rorcille il pouvait saisir le bruit de ses pas, le frôlement de sa robe et même le bruissement sec et rapide des feuillets du livre dont elle tournait les pages. Ces mouvements légers, ces petits signes de vie, suffisaient à charmer sa solitude; aussi, pour n'en rien perdre, avait-il collé la table où il écrivait contre cette porte massive.
Si tout ce manège n'était pas de l'amour, c'en
était au moins le pressentiment et comme le délicieux prélude.
Lamartine avait beau se dire plusieurs fois par jour, en pensant à sa belle voisine, qu'il avait fait le serment de ne plus aimer que dans le mariage, que cette jeune femme était trop séduisante pour n'avoir pas inspiré à un homme une passion légitime, il aurait tout de même bien voulu savoir d'oii elle était, qui elle était, si elle avait un père, une mère, des frères, des sœurs, si elle était mariée et avec qui, ou si elle était veuve. Mais quel que fût son désir de pénétrer ce mystère, il repoussait comme indigne de lui l'idée de se renseigner sur elle d'uae façon même indirecte, et il attendait les événements. Ils ne se firent pas attendre longtemps. Un jour, pendant le déjeuner à table d'hôte, la conversation étant tombée je ne sais comment sur l'étrangère, une dame qui l'avait rencontrée montée sur un âne, en haut de la colline de Tresserve, se permit de demander au docteur Perrier si elle n'était pas Créole. « Elle a le teint si mat et de si grands yeux! » disait-elle. Le docteur répondit qu'il y avait apparence et coupa court à la conversation. Seu-
lement, en sortant de la salle à manger, il prit familièrement le bras de Lamartine et, l'entraînant au fond du jardin, il lui dit sur le ton des confidences et comme s'il avait deviné sa pensée : — Puisque cette jeune femme vous intéresse, je ne vois aucun inconvénient à vous révéler son état civil. Elle est, en effet, d'origine créole, mais elle habite à Paris. C'est la femme de M. Charles, l'illustre physicien. Il l'épousa à vingt ans pour sa beauté et pour lui faire un sort, quand il en avait tout près de soixante. Il en a soixante-dix à présent, et il est atteint d'une maladie qui l'empêche de voyager. Voilà pourquoi M'"^ Charles est seule. Mais elle adore son mari, et M. Pictet, de Genève (19), qui l'a amenée ici, il y a une dizaine de jours, me disait, en la recommandant à mes soins, que jamais il n'avait vu une plus noble créature. Elle écrit quotidiennement à M. Charles, et matin et soir, quand je la visite, elle m'adjure de hâter sa guérison, tant il lui tarde de le rejoindre. Mais j 'ai bien peur qu'elle ne soit obligée de partir avant d'être guérie. Au lieu de l'envoyer faire une cure d'air à Genève (20), on aurait mieux fait de lui ordonner les eaux
d'Aix au mois de juillet. L'air de Genève est trop vif pour les poitrines délicates comme la sienne, car la maladie de langueur qu'ont diagnostiquée les médecins de Paris m'a tout l'air d'un commencement de phtisie.
— Serait-il possible ? dit Lamartine. Oh! mourir à cet âge !
— J'espère encore que les eaux d'Aix auront assez de vertu pour conjurer le mal qui la menace, mais il ne faudrait à cette charmante femme aucune préoccupation, aucun sujet d'inquiétude; c'est déjà trop qu'elle sache son mari malade. Et puis, gare les mauvais jours! nous avons encore quelques hirondelles. Que la neige se mette à tomber sur les sommets de la Savoie, les retardataires rejoindront les autres, et M™*^ Charles devra les suivre.
Lamartine écoutait le docteur comme s'il s'était agi d'une consultation pour une personne de sa famille. Quand il l'eut quitté, il remonta dans sa chambre en proie à une émotion qu'il avait peine à contenir, et tombant à genoux au pied du crucifix qui était au chevet de son lit, il murmura : « 0 mon Dieu, ayez pitié d'elle ! »
La Tempête.
Le lendemain, par une tiède après-midi, Lamartine se dirigeait vers le lac du Bourget pour y faiie une partie de bateau. C'était sa promenade favorite. H connaissait déjà les golfes les plus écartés du lac et ses anses les plus sauvages, et il était renommé parmi les bateliers pour ses longues navigations sur les deux rives de France et de Savoie. M"'° Charles s'embarquait aussi quelquefois au milieu du jour, pour des courses moins longues, et comme ils la savaient malade, les bateliers avaient soin de la ramener au port dès qu'ils apercevaient dans le ciel un nuage suspect ou que le vent fraîchissait. Ce jour-là, leur expérience fut mise en défaut.
64 Lt; ROMAN DE LAMARTINE
(( Ils lui avaient promis une traversée tacile pour aller visiter les ruines de l'abbaye de Haute- Combe », située dans la partie la plus large du lac ; à peine avaient-ils fait « les deux tiers de la route, qu'une rafale de vent, sortant des gorges étroites de la vallée du Rhône », souleva les lames courtes et les précipita contre le bateau. Bientôt sa voile fut emportée, et le batelier eut toutes les peines du monde à le tenir sous le poids rythmé de ses rames étendues. Il dansait comme une coquille de noix sur les vagues toujours grossissantes. Que faire? le retour était impossible et il fallait plus d'une demi-heure, en ramant fort, pour être à l'abri du danger sous les noires falaises de Haute-Combe.
A ce moment, la barque de Lamartine n'était plus qu'à quelques brasses de l'île qui porte encore aujourd'hui le nom de son ancien propriétaire. J'ai nommé M. de Chatillon et du même coup la belle pièce de vers que Lamartine lui dédia un peu plus tard sous le titre de La Retraite. M. de Chatillon était apparenté à Louis de Vignet, et Lamartine allait le visiter ce jour-là, quand ses yeux, qui depuis quelque temps étaient atta-
chés sur la voile blanche de la jeune malade, s'aperçurent du péril que courait son bateau. Heureusement que sa barque à lui était montée par quatre vigoureux rameurs. Immédiatement il leur commanda de virer de I)ord et de voler au secours du bateau en détresse. Mais, étant donnée la distance qu'ils avaient à parcourir, il leur fallait près d'une heure pour Fatteindre. Qui pouvait assurer que d'ici là il n'aurait pas sombré? On le voyait bondir à la cime des lames, s'engoufîrer dans l'abîme qu'elles creusaient sous lui et puis reparaître plus haut encore pour disparaître de nouveau. Lamartine, qui tout de suite avait reconnu le bateau de M""^ Charles, ne vivait plus d'inquiétude et pressait les rameurs d'aller plus vite encore. Enfin, après une heure de lutte contre la tempête, ils l'atteignirent au moment où une vague énorme venait de le jeter sur le sable au pied des ruines du monastère.
Ils poussèrent un cri de joie, et comme le batelier de M'"*' Charles leur faisait des appels désespérés en montrant de la main le fond de sa barque, ils se précipitèrent à l'envi dans le lac pour
secourir la malheurfuso naufragée. Elle était évanouie, et tout son corps baignait dans Teau glacée, à Texception du buste et de la tête qui, elle, reposait comme morte sur le petit coffre de bois où les bateliers renferment, à la poupe, leurs filets et leurs provisions. « Ses cheveux dénoués Hottaicnt autour de son cou et sur ses épaules, comme les ailes d'un cygne noir à demi submergé au bord d'un étang ». Son visage, aux couleurs presque effacées, avait le calme du sommeil le plus paisible. Jamais Lamartine ne l'avait vue et jamais il ne la revit si divinement transfigurée. Trente ans après, quand il écrivit Raphaël, il se demandait si Dieu n'avait pas voulu lui donner, dans cette première et solennelle impression, l'image de la mort sous laquelle il était destiné à la revoir éternellement dans sa mémoire et à l'y invoquer à jamais.
Les bateliers l'aidèrent à soulever le corps de M"^^ Charles de son lit d'écume et à le transporter, au delà des rochers, dans une petite maison de pécheur qui leur servait d'auberge quand ils conduisaient des visiteurs à l'abbaye. Cette chaumière se composait de deux pièces : en bas, il y
avait une salle obscure et enfumée avec un utre immense ; en haut, une petite chambre éclairée par une lucarne sans vitre et meublée de trois lits clos à la mode de Bretagne, où couchait toute hi ta mille.
La mère et deux jeunes lilles de la maison, à qui fut remise la jeune femme évanouie, commencèrent par l'étendre sur un matelas devant la chemin'ée oii elles allumèrent un feu de paille et de branches de genêt ; puis, Lamartine et les bateliers s'étant retirés par décence au dehors, elles la délacèrent, lui ôtèrent ses vêtements pour les faire sécher, essuyèrent ses membres et ses cheveux ruisselants d'eau et la portèrent dans un des lits de la chambre qu'elles avaient chauffé au préalable « avec une des pierres tièdes du foyer, suivant 1" usage des paysans de ces montagnes ». Elle était toujours évanouie, mais son cœur n'avait pas cessé de battre, quoique irrégulièrement. Après avoir essayé inutilement de lui faire avaler quelques gouttes de vin et de vinaigre, voyant que rien ne pouvait la rappeler à la vie, elles crurent que c'était hni d'elle et se répandirent en lamentations. « La dame est tré-
passée, criaient-elles, il n'y a qu'à pleurer et à chercher un prêtre ! » Ces cris effrayèrent Lamartine qui monta l'escalier quatre à quatre et s'étant assuré que « la clame » respirait encore, imposa silence aux femmes ainsi qu'aux bateliers qui se lamentaient avec elles Avant de songer à mander un prêtre, il demanda s'il n'y avait pas un médecin dans les environs ; on lui répondit qu'il y en avait un à deux heures de Haute-Combe, dans un village situé sur un des plateaux du mont du Chat. Il donna un écu au batelier qui lui parut le plus agile avec ordre de le ramener coûte que coûte. Ce batelier partit en courant, les autres s'attablèrent, rassurés par l'attitude de Lamartine, et pendant que les femmes allaient et venaient dans la maison pour préparer le souper, le jeune poète, assis sur un sac de maïs, au pied du lit de la mourante, contemplait tristement son visage immobile, ses yeux clos et ses lèvres décolorées. La nuit était venue. Une des jeunes filles avait fermé le volet de la lucarne qui s'ouvrait sur le lac et suspendu contre le mur une petite lampe à bec de cuivre. La lueur de cette lampe, tombant sur le drap et
la ligure de M'"^ Charles, avait quelque chose de funèbre. On eut dit la veillée d'une morte.
Cependant Lamartine crut s'apercevoir à un moment que Fétrangère avait dérangé les plis du drap qui lui recouvrait les épaules. Il se leva, se pencha sur son front pour y noter quelque signe de vie. Les yeux et la bouche ne remuaient pas, mais le bras droit s'était dégagé des couvertures dans les spasmes du sommeil. 11 était à présent passé sous son cou et laissait voir à un de ses doigts, sous les anneaux déroulés de sa chevelure noire, un anneau d'or orné d'un rubis « où se réverbérait la lumière de la lampe ».
Pendant ce temps-là les femmes de la maison s'étaient couchées sans se déshabiller sur le plancher. Elles dormirent jusqu'à ce que le coq se mît à chanter dans la cour. Alors elles descendirent Tune après l'autre pour aller au travail, et Lamartine qui n'avait pas clos l'œil de la nuit resta seul dans la chambre.
Le jour commençait à poindre. Il ouvrit le volet de la lucarne, espérant que l'air frais du matin aurait, sur la pauvre évanouie, la bienheu-
reuse influence qu'il a sur toute la nature, mais le lit demeura sans mouvements. Tout à coup il entendit les femmes qui priaient ensemble, en bas, avant de commencer leur journée. L'envie de prier lui vint à son tour, et, tombant à genoux sur le plancher, les mains jointes sur le bord du lit, les yeux fixés sur le visage de M'"^ Charles, il pria longtemps, ardemment, jusqu'aux larmes, tant et si bien qu'elles l'aveuglèrent, et qu'en voulant les essuyer il sentit une main qui touchait la sienne et retombait doucement sur sa tête, comme pour écarter ses cheveux et dévoiler ses traits. Il poussa un cri : les yeux de l'étrangère s'étaient dessillés, sa bouche entr'ouverte esquissait un sourire, et il entendit qu'elle murmurait : « 0 mon Dieu, je vous remercie. J'ai donc un frère ! »
— Un frère? Oh! non, madame, répondit Lamartine en baisant respectueusement la main qu'elle lui tendait, mais un ami qui donnerait sa vie pour sauver la vôtre et qui mourrait de votre mort, si Dieu était assez cruel pour vous rappeler à lui. Mais non, vous vivrez!...
Et, sur ces mots, il se leva pour appeler les
femmes. Elles montèrent précipitamment et telle fut leur surprise de voir la naufragée réveillée et souriante, qu'elles crurent à un miracle et poussèrent des cris de joie. Au même instant, le médecin qu'on était allé chercher, entra. Il examina la malade, ordonna quelques infusions de plantes sauvages pour calmer les mouvements trop brusques de son cœur et lui recommanda le repos, ajoutant, mais tout bas à Toreille de Lamartine, qu'elle avait la poitrine extrêmement délicate et qu il craignait que cet accident eût, un jour ou l'autre, des suites fâcheuses.
L*Abbaye de Haute-Combe.
Quand le médecin fut parti, pendant que les femmes cherchaient dans les prés les simples qu'il avait indiqués, Lamartine s'approcha du lit de M™^ Charles et, l'ayant rassurée sur son état, lui demanda la permission de la laisser une heure ou deux, — le temps, pour elle, de recevoir des femmes les soins nécessaires, et, pour lui, de visiter les ruines de TAhbaye.
La visite ne fut pas longue. Outre que Lamartine eut toujours plus de goût pour les grands spectacles de la nature que pour les monuments de l'homme, si poétiques que le temps les ait rendus en les effondrant et en les recouvrant de lierre et de graminée, il n'avait guère le cœur à déplorer les restes de l'ancienne sépulture des princes de la Maison de Savoie. En d'autres cir-
constances peut-être se serait-il arrêté, à cause de ses souvenirs de collège, devant le mur plein percé d'une porte de Tanciennc chapelle de Belley ou devant le cénotaphe de Claude d'Estavayer, évêque de cette ville, abbé commandataire de Haute-Combe et fondateur de cette chapelle. Mais pour le moment il n'avait qu'une préoccupation, qu'une pensée, qu'une image dans les yeux et dans le cœur, je n ai pas besoin de dire laquelle. Tant que M"'« Charles était demeurée entre la vie et la mort, il n'envisageait que cette dernière éventualité; la crainte de la voir mourir là, dans cette maison de pêcheur, lui ôtait jusqu'au sentiment de la situation délicate que le hasard avait créée entre eux. Mais à présent qu'elle était sauvée, il repassait dans son esprit tous les faits et gestes dont il avait été l'acteur ou le témoin, et il cherchait à deviner quelles pourraient en être les conséquences prochaines. Serait-ce de l'amitié? serait-ce de l'amour? De l'amour, il n'y fallait pas songer, puisqu'elle n'était pas libre, qu'elle était la femme honorée, respectée, d'un des plus grands noms de France, et que, le voulût-elle, il ne
consentirait jamais à être l'amant d'une femme adultère. L'amitié!... ah! sans doute, après ce qui s'était passé, elle serait aussi tendre que respectueuse, aussi fidèle que dévouée; elle serait faite de vénération et de reconnaissance. Il aurait à Paris une maison qui serait un peu celle de ses parents; le mari, au besoin, lui servirait de père ; la femme serait sa protectrice et son Egérie. Certes, tout cela était fort estimable, mais ne manquerait-il pas quelque chose à son bonheur? Et alors, l'idée de la possession, idée chaste et ardente à la fois, lui montait au cerveau, le charmait et le bouleversait tour à tour : elle était si belle et si touchante ! elle paraissait si bonne et si digne d'être aimée! 11 n'avait encore jamais rencontré une femme devant qui il eût éprouvé le besoin de se mettre à genoux. Graziella était une enfant qu'il avait cueillie, comme une Heur, dans toute sa candeur virginale. Mais la pensionnaire du docteur Perrier, la naufragée de Haute- Combe était une femme qui savait ce qu'est la vie, qui avait aimé, qui avait souffert, et qui, par cela même, pouvait donner beaucoup plus que l'autre!...
Telles étaient les pense'es contradictoires qui s'agitaient en lui, pendant sa promenade autour du monastère. Et la rapidité avec laquelle il passait de l'une à l'autre se communiquait aux mouvements mêmes de son corps. 11 allait, il courait, il volait sans presque toucher terre, « comme ces fantômes que leur impalpabilité soulève et qui glissent sur le sol sans y former de pas. 11 ouvrait les bras à l'air, au lac, à la lumière, comme s'il eût voulu étreindre la nature et la remercier de s'être incarnée et animée pour lui dans un être qui rassemblait, à ses yeux, tous ses mystères, toute sa splendeur, toute sa vie, tout son enivrement ! . . . »
Cependant le soleil de midi avait atteint la cime des pans de muraille de l'abbaye. Dès qu'il s'en aperçut, Lamartine redescendit en bondissant vers la petite auberge. Comme il en approchait, il vit, dans un pré en pente derrière la maison, la jeune malade assise au pied d'un mur, qui lisait au soleil. Elle avait la robe blanche qu'elle portait habituellement dans ses courses à âne à travers les montagnes, et cela faisait une jolie tache de lumière sur la verdure de la
prairie. L'ombre d'une meule de foin garantissait sa figure; tout autour il y avait des enfants qui venaient de lui apporter des fleurs et des châtaignes. Elle reconnut Lamartine et voulut se lever comme pour aller à lui. Mais il était déjà près d'elle. Il s'établit alors entre eux un silence qui dura plusieurs minutes pendant lesquelles leurs yeux, tout en se cherchant, évitaient de se rencontrer. A la fin elle lui lit signe de s'asseoir, non loin d'elle, sur les bords de la meule de foin, mais le tremblement de ses lèvres l'empêchait de prononcer une parole et le trouble de Lamartine augmentait encore son embarras. Elle rompit tout de même le silence et, d'une voix tremblante, avec une légère inflexion de reproche :
« — Vous suis-je donc redevenue étrangère depuis que je n'ai plus besoin de vos soins? lui dit-elle. Oh ! quant à moi, je ne sais rien de vous que votre nom et votre visage, mais je sais votre âme, et cela me suffit. Un siècle ne m'en apprendrait pas plus. »
— Et moi, madame, lui dit Lamartine en balbutiant, je n'ai besoin pour vivre que de me souvenir des choses d'hier et d'aujourd'hui...
« — Oh ! ne vous trompez pas ainsi, reprit-elle ; ne voyez pas en moi une illusion divinisée de votre cœur; je souffrirais trop, le jour où cette chimère viendrait à s'évanouir. Mais dites-moi, car cela m'inquiète depuis que je vous ai aperçu dans le jardin, pourquoi êtes-vous si seul et si triste, pourquoi vous éloignez-vous toujours des hôtes de la maison et vous renfermez- vous dans votre chambre? On m'a dit que vous veilliez fort avant dans la nuit. Avez-vous donc un secret que vous ne confiez qu'à la solitude ? »
En prononçant ces dernières paroles, elle avait baissé les yeux comme pour voiler l'impression que la réponse de Lamartine allait faire dans son esprit.
« — Ce secret, lui dit-il, c'est de n'en point avoir ; c'est de sentir le poids d'un cœur qu'aucun enthousiasme ne soulevait jusqu'à cette heure dans ma poitrine ; c'est qu'après avoir essayé de le donner plusieurs fois à des sentiments incomplets, j'ai toujours été obligé de le reprendre avec des amertumes, des circonstances ou des dégoûts qui m'ont, si jeune et si sensible, découragé pour jamais d'aimer. »
Les Con|idences.
Alors il lui raconta toute sa vie, comme il Taurait fait à Dieu lui-même, sans lui rien déguiser. Quand il eut fmi, il leva les yeux sur elle comme sur son juge. Elle était toute tremblante et toute pâle d'émotion.
— Dieu ! s'écria-t-elle, que vous m'avez fait peur ! Si vous n'aviez pas eu cette jeunesse désœuvrée, souffrante et solitaire, << il y aurait eu entre nous deux une harmonie de moins. Vous n'auriez pas senti le besoin de plaindre quelqu'un ; et j 'aurais moi-même quitté la vie sans avoir entrevu l'ombre de mon âme ailleurs que dans la glace où ma froide image m'était retracée!... » L'histoire de votre vie a plus d'un rapport avec la mienne. Seulement la vôtre commence, et la mienne...
Il l'empêcha d'achever :
— Non, non, lui cria-t-il, en se jetant à ses pieds, non, non, elle n'est pas près de finir, ou si elle finissait, je le sens, ce serait pour nous deux!...
Ces mots étaient à peine prononcés, qu'une rougeur subite envahit le visage de M™*^ Charles.
« — Relevez-vous, lui dit-elle, d'une voix grave et triste, vous vous trompez, mon ami, sur la pauvre créature qui est devant vos yeux. Elle n'est que l'ombre de la jeunesse, l'ombre de la beauté, l'ombre de l'amour... Gardez votre cœur pour celles qui doivent vivre, et ne me donnez que ce qu'on donne aux mourants, une main douce pour m'aider à franchir le dernier pas. » Je sais que je n'en ai pas pour longtemps!...
Et comme Lamartine allait protester de nouveau, elle reprit sans lui laisser le temps de parler :
« — Ecoutez-moi. Je ne veux pas que vous vous attachiez à une vaine apparence, à une illusion, à un songe. Je veux que vous sachiez à qui vous engagez si témérairement une âme que je ne pourrais retenir qu'en la trompant. » Vous m'avez
raconté votre vie. A mon tour de vous raconter la mienne. Vous verrez qu'elle est pleine de tristesse et que je ne suis venue au monde que pour m'abreuver de mes larmes.
— Je me nomme Julie Bouchaud des Héretles. Je suis née à Paris par le fait du hasard. Ma mère qui était de sang créole et la sœur de M. de Bergey, membre du Corps législatif sous l'Empire, aurait dû me donner le jour à Saint- Domingue, car mes parents y résidaient le plus souvent et y avaient de grandes propriétés. Ma famille paternelle est originaire de Nantes où elle a occupé de hautes situations aux xv!!*-' et xvni*^ siècles (21). Mon père y habite depuis que la révolte des noirs nous a complètement ruinés. J'avais six ans quand je perdis ma mère : elle périt d'une façon tragique, en voulant fuir de Saint-Domingue. Elevée par une sœur qui était beaucoup plus ugée que moi et que j'eus le chagrin de perdre, quand j'avais onze ans, je fus ramenée en France par mon père, en pleine Révolution, et recueillie par un oncle qui possédait aux portes de Nantes le manoir de Plessisla-Musse. C'est dans cette vieille gentilhommière
que j'ai passé tout le temps de la Terreur. Je me demande par quel miracle nous pûmes échapper h la justice sommaire de Carrier. Pendant plus de dix-huit mois je n'entendis parler que d'arrestations de «brigands », de noyades et de guillotine. Après le 9 Thermidor, mon oncle Bouchaud me mit en pension à Nantes, mais bientôt je fus réclamée par ma tante de Bergey qui me fit élever avec sa fille dans une des principales maisons d'éducation de Paris. L'hiver, on me conduisait dans la société créole qui était très nombreuse et très mondaine; l'été je passais mes vacances dans une belle propriété que mon oncle de Bergey avait achetée à la Grange, près Tours (22). C'est là qu'au mois de juillet 1804, j'épousai M. Charles, le physicien dont vous avez sans doute entendu parler. Nous nous rencontrions quelquefois chez des amis communs, et son frère qui avait été gouverneur de Saint-Domingue connaissait beaucoup mes parents. Apres la mort de ma tante de Bergey, il me vit si seule qu'il eut pitié de moi. Mon père ne voulait pas consentir à ce mariage, parce que M. Charles avait près de quarante ans de plus que moi. C'était, en effet, beaucoup, mais
outre qu'il ne portait pas son âge, il avait de si belles manières, il jouissait d'une telle réputation, il me témoignait tant de sympathie, que je n'hésitai pas une minute. Et jamais je n'ai regretté de lui avoir donné ma main. Certes, j'aurais mieux aimé épouser un homme de vingtcinq à trente ans ; la société d'un vieillard n'est pas très gaie pour une jeune femme, et M. Charles ne pouvait me donner comme amies que les femmes de ses amis, qui presque toutes étaient sur le retour. L'atmosphère où il m'avait transportée était donc plutôt triste, mais il me rendit si heureuse, que mon cœur de vingt ans ne battit jamais pour un autre. Ahl si, il faut que je vous fasse cet aveu, une seule fois je me surpris, je ne dirai pas à aimer, mais à me sentir portée vers un homme tout puissant que les femmes recherchaient pour son génie, pour la gloire dont il était entouré, et qui dans les salons me comblait d'égards (23). « J'étais enivrée non d'orgueil, mais d'étonnement et de reconnaissance. J'allais céder à un sentiment que je croyais une tendresse de l'âme », quand je devinai la nature de cet amour glorieux. « Je rougis de mon