‹ Le roman de LamartineChapitre 12 sur 23 · CHARLES A 72 ANS · texte numérisé non relu

CHARLES A 72 ANS

D'aj)rès une liLhoçjraphie de Jules Boily.

LE ROMAN DE LAMARTINE g7

orrour, je repris mon amo » oi, depuis, jo n'ai jamais cliorclié à m'évader du milieu monotone et froid où je vis depuis douze ans. Je suis devenue relève et la collaboratrice di) mon mari ; je m'intéresse à ses travaux, comme il s'intéresse à mes plaisirs. Nous avons un certain nombre de goûts communs : il aime la littérature, et j'en rallole ; la musique, et c'est mon passe-temps favori. Jamais il ne me refuse rien, et, qu'il souffre ou non, il me montre toujours le môme visage. « Quand je suis tombée malade, il fit appeler médecin sur médecin. Tous furent d'avis que j'avais besoin de changer d air, et que les spasmes au cœur dont j'étais menacée disparaîtraient sous un ciel moins brumeux et plus doux. Mon mari, qui avait besoin de mes soins, non seulement parce qu'il est vieux, mais encore parce qu'il est atteint lui-même d'une grave maladie, n'hésita pas à se séparer d^e moi. 11 est très lié depuis longtemps avec la famille Pictet, de (lenève. Il me confia à cette famille. Je restai sur les bords du Léman, depuis le commencement de juillet jusqu'à la mi-septembre, sans éprouver un mieux sensible. Rien n'a pu me rendre ma

jeunesse flétrie, ni l'air tiède du lac, ni l'air vif des glaciers. C'est alors qu'en désespoir de cause, on m'envoya aux eaux d'Aix. J'y étais depuis quelques jours, quand vous y êtes arrivé. Je doute qu'elles me soient salutaires, et que j'aie le temps de guérir avant de rentrer à Paris. Mais quel que soit mon sort, je n'ai plus le droit de me plaindre. Vous avez réveillé au fond de mon cœur un sentiment qui, s'il n'était pas mort, y était à tout le moins endormi. Je me sens une àme nouvelle, et ce matin, quand je me suis réveillée de mon sommeil léthargique et que je vous ai vu en prière au pied de mon lit, ma première pensée, le premier élan de mon âme, a été pour remercier Dieu de m'avoir donné un frère. Car de quel autre nom pourrais-je vous nommer? Hélas! il est trop tard pour recommencer ma vie, mais que je vive ou non, je vous promets de vous aimer toujours comme une tendre sœur. »

En prononçant ces mots, elle passa rapidement sa main sur ses beaux yeux battus pour y essuyer une ou deux larmes, et, quand elle la laissa retomber le long de son corps, Lamartine s'en empara et la couvrit de baisers.

La Chanson du vieux Robin.

L'arrivée des bateliers mit fin à cette scène. Ils venaient les prévenir que le lac avait repris son calme, et qu'il était temps de regagner la rive de Savoie.

M"^^ Charles se leva pour les suivre. Elle prit le bras que lui offrait respectueusement Lamartine, et en les voyant marcher ainsi, côte à côte, d'un pas mesuré et l'air heureux, personne n'eût douté qu'ils étaient frère et sœur. Ah! le joli couple et qu'il était bien assorti! Avec ses cheveux noirs ébouriffés sous son chapeau montagnard, son teint hàlé, son cou dégagé, sa cravate flottante, Lamartine ressemblait aux moissonneurs de la campagne romaine idéalisés par le pinceau de

Léopold Robert, avec, en plus, quelque chose crcthéré, de divin, dans le port de la tête et l'expression du visage. Et quant à elle, c'était en toute vérité l'image mélancolique de TAmitié doucement appuyée sur le bras de l'Amour. Nous avons vu qu'elle portait une robe blanche. Elle s'était enveloppée, comme le soir oii elle apparut à Lamartine, dans un châle de même couleur qu'elle avait noué à sa ceinture et dont un pan ramené sur sa tête faisait l'office de mantille, et ce costume lâche et négligé, qui lui seyait à ravir, donnait encore plus d'abandon à sa démarche un peu traînante. Par instants son pied mal assuré trébuchait; son bras alors pesait plus lourdement sur le bras de son compagnon, et c'était un délice pour lui de sentir ainsi le poids de son corps, car, en se retournant vers elle, sa tête touchait presque la sienne, et la brise du soir mêlait en se jouant leur linloinc et les boucles de leurs cheveux.

La soirée était aussi calme qu'elle avait été orageuse, la veille. La longue chaîne abrupte du mont du Chat, les murailles sévères de la Chambolle et les collines verdoyantes de Saint-

Innocent et de Tresserve s'enveloppaient de proche en proche de vapeurs violettes qui les faisaient paraître plus hautes et plus éloignées, et le lac endormi qu'elles encadraient ainsi d'une bordure d'améthyste, avait l'air d 'une glace posée sur le ciel renversé. Il y courait par-ci par-là de petits nuages rouges qui prolongeaient les derniers rellets du jour, et l'on voyait le long des rives de minces colonnes de fumée bleue qui descendaient au fond du lac à mesure qu'elles s'élevaient des cheminées des hameaux voisins.

La barque oii ils prirent place était celle qu'avait louée Lamartine; celle de M'"'^ Charles suivait, montée par son batelier. « Un petit rideau, comme dans les gondoles de Venise, les séparait de l'équipage. » La malade se coucha sur un des bancs, le coude sur le coussin, les pieds recouverts du manteau du jeune poète replié en plusieurs doubles, et lui s'étendit en face d'elle, au fond du bateau, de manière à surveiller ses moindres mouvements. Pendant longtemps ils contemplèrent en silence l'admirable tableau qui se déroulait, au branle des rames, à droite et à gauche de leur embarcation. Pendant longtemps,

après que se furent éteintes les dernières lueurs du crépuscule, ils n'eurent pour s'éclairer que la lumière laiteuse et vacillante des étoiles, pour se guider que les feux épars et distants des villages, qui brillaient sur les bords du lac comme des vers luisants. Et le bateau glissait comme une ombre entre deux firmaments pareils, sans autre bruit que celui des rameurs. Puis la lune se leva, ronde et pure, qui mit graduellement de la vie partout où la nuit avait étendu les voiles de la mort. Les bateliers, inspirés par ce spectacle, se mirent à chanter quelques psalmodies traînantes et monotones qui bercent et provoquent le sommeil. Elles rappelèrent à Lamartine la jolie romance que M"^^ Charles chantait, l'autre soir, chez le docteur Perrier, et, lui prenant doucement la main :

« — Ah ! si vous marquiez pour moi, lui dit-il, cette nuit délicieuse par quelques accents jetés à ces vagues et à ces ombres, pour qu'elles restent à jamais pleines de vous? »

Elle ne répondit pas, mais voyant qu'elle se soulevait sur sa couche, il fit signe aux bateliers de se taire, et voici ce qu'elle chanta :

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