LE VIEUX ROBIN GRAY
Paroles de Florian.
Musique de >L\Kri.\i.
Quand lesmou.tonssontdanslaberge rie,
Quand le som meil aux humains est si doux,
Mj Jj'iaf^
Je pleure,héJaslles chagrins de ma vi e;
4^ J'i'^ir ^ J'
Et près de moi dort monbonvieux e poux
James m'aimait : pour prix de sa constance, Il eut mon cœur; mais James n'avait rien. Il s'embarqua dans la seule espérance A tant d'amour de joindre un peu de bien.
Après un an notre vache est volée, Le bras cassé, mon père rentre un jour ; Ma mère était malade et désolée, Et Robin Gray vint me faire la cour.
Le pain manquait dans ma pauvre retraite, Robin nourrit mes parents malheureux ; La larme à Tœil, il me disait : Jeannette, Epouse-moi, du moins, pour Famour d'eux.
Je disais non ; pour James je respire ; Mais son vaisseau sur mer vint à périr. Et j'ai vécu, je vis encor pour dire : Malheur à moi de n'avoir pu mourir !
Mon père alors parla de mariage ; Sans en parler ma mère l'ordonna ; Mon pauvre cœur était mort du naufrage : Ma main restait, mon père la donna.
Un mois après, devant ma porte assise.
Je revois Jame, et je crus m'abuser.
« C'est moi, dit-il, pourquoi tant de surprise?
Mon cher amour, je reviens t'épouser. »
Ah ! que de pleurs ensemble nous versâmes ! Un seul l)aiser, suivi d'un long soupir. Fui notre adieu; tous deux nous répétâmes : Malheur à moi de n'avoir pu mourir !
Je ne vis plus, j'écarte de mon âme Le souvenir d'un amant si chéri ; Je veux tâcher d'être une bonne femme.
Le vieux Robin est un si bon mari !
Ce n'était pas sans raison que M'"*^ Charles avait choisi dans son répertoire cette ballade
Li: ROMAN DK LAMARTINE
écossaise, dont le thème avait tant de rapports avec l'histoire de sa vie. Elle avait cru s'apercevoir, à certaines paroles qui lui étaient échappées dans la barque, sous le manteau de la nuit, que Lamartine avait des idées sur elle, qu'elle ne voulait favoriser d'aucune manière, et elle avait voulu par cette allusion transparente lui enlever tout espoir de ce côté. Après chaque couplet, elle mettait un silence, comme pour lui donner le temps de le bien méditer. Après le dernier, il fondit en larmes, et l'impression que lui laissa cette ballade fut si profonde et si durable, que, trente ans après, il écrivait à ce sujet dans Raphai'l :
« Je ne sais pas qui a écrit cette musique; mais qui que ce soit, qu'il soit béni pour avoir trouvé sous quelques notes cet infini de la tristesse humaine dans le gémissement mélodieux d'une voix! Depuis ce jour il ne m'a plus été possible d'entendre les premières mesures de cet air sans m'enfuir comme un homme poursuivi par une ombre; et quand je sens le besoin d'ouvrir mon cœur par une larme, j'en chante intérieurement moi-même le refrain plaintif, et je
me sens prêt h pleurer, moi qui ne pleure jamais ! »
J'ai cherché longtemps cette ballade qu'on ne chante plus en France. J'ai fini par la découvrir, grâce au premier quatrain qu'en a cité Lamartine et aux précieuses indications du distingué critique anglais, M. Edmund Gosse.
Elle est l'œuvre de lady Anne Lindsay (depuis lady Anne Barnard, 1730-1823), fille aînée de James, cinquième comte de Balcarres. Publiée sous le voile de l'anonyme, en 1772, comme spécimen de poésie écossaise ancienne, elle obtint immédiatement une vogue extraordinaire, mais on n'en connut l'auteur qu'en 1823, année où lady Anne Barnard le révéla à Walter Scott dans l'intéressante lettre que voici :
« Robin Gray, ainsi appelé du nom du vieux berger de Balcarres, remonte au commencement de l'année 1772. Ma sœur Margaret s'était mariée et avait accompagné son mari à Londres. J'étais triste, et je m'efforçais de me distraire en m'essayant à des jeux poétiques. Il y avait une mélodie anglo-écossaise que j'aimais passionnément. Sophie Johnstone, qui vivait avant votre temps,
nous la chantait souvent à Balcarres. Elle ne s offensait pas des paroles inconvenantes qui me gênaient. Je désirais beaucoup chanter l'air de la vieille Sophie avec des paroles différentes et adapter à ses sons plaintifs quelque petite histoire de vertueuse détresse de la vie humble, qui pourrait mieux leur convenir. Pendant que je m'occupais à cet effet dans mon boudoir, j'appelai ma petite sœur Elizabeth, maintenant lady Hardwicke, qui était la seule personne près de moi. « Je viens d'écrire une ballade, ma chère ; je surcharge mon héroïne de maintes infortunes. J'ai déjà expédié son Jamic sur les mers, cassé le bras de son père et fait tomber malade sa mère, et je lui ai donné le vieux Robin Gray pour courtiseur ; mais je voudrais l'accabler d'une cinquième infortune dans le même quatrain, la pauvre ! Aide-moi à la trouver. » — « Voleleur la vache, sœur Anne ! » répondit la petite Elizabeth. La vache fut immédiatement volée, et la chanson fmie. A notre foyer et chez nos voisins, on réclamait toujours Aidd Robin Gray. J'étais secrètement enchantée de l'approbation que la ballade rencontrait, mais telle était mon appré-
licnsion d'être soupçonnée d'écrire, sachant quelle gêne cela créait chez ceux qui en étaient incapables, que j'ai soigneusement gardé pour moi mon secret. » (2i)
En quelle année la ballade du « Vieux Robin » passa-t-elle en France? Je ne le sais pas au juste, mais ce fut certainement avant la fin du XYiii*' siècle, puisqu'elle fut adaptée par Florian qui mourut en 1794. Quant à l'air populaire sur lequel on la chantait en Angleterre et en Ecosse, il fut arrangé par Martini (2o), Fauteur de Plaisir d'aniow\ qui en fit une chose exquise. C'est la musique de ^lartini que chantait M'"« Charles.
Elle avait à peine terminé sa chanson, que le bateau arriva devant le petit môle du Pertuis, qui sert de port à Aix-les-Bains. Il était près de 0 heures. A cette heure tardive il n'y avait ni voitures, ni ânes pour ramener les étrangers à la ville, et du môle à la pension Perrier il y avait tout près d'une demi-lieue. La route était trop longue pour permettre à M'"'' Charles de la faire à pied... « Après avoir vainement frappé aux
portes de deux ou trois chaumières voisines du lac, les bateliers proposèrent de porter la dame jusqu'à Aix. Ils enlevèrent gaiement leurs avirons des anneaux qui les attachaient au bordage ; ils les lièrent ensemble avec les cordes de leurs filets ; ils posèrent un des coussins du bateau sur ces cordes; ils formèrent ainsi un brancard souple et llottant sur lequel ils firent coucher l'étrangère. Puis, quatre d'entre eux, élevant chacun sur son épaule une des extrémités des avirons, ils se mirent en route sans imprimer au palanquin d'autre balancement que celui de leurs pas. Lamartine se tenait à côté du brancard, la main droite dans les mains de la malade », pour qu'elle pût s'appuyer à lui à la moindre secousse. Ils parcoururent ainsi en silence et lentement, sous la lune, la longue avenue des Peupliers, et quand ils pénétrèrent dans la cour de la pension Perrier, ce fut, du haut en bas de la maison, pendant plus d'une demi-heure, un bruit de portes ouvertes et fermées, des cris de joie, des larmes, des questions à n'en plus finir. Le docteur et sa femme ne s'étaient pas couchés, la nuit précédente, et avaient passé toute la journée dans des transes
BiBUOTHECA
mortelles. Trois ou quatre fois depuis le matin, ils avaient fait, avec leurs hôtes et la femme de chambre de l'étrangère, le trajet de la ville au port et du port à la ville, pour tâcher d'avoir des nouvelles, mais le lac était si agité et la brume si épaisse, qu'on ne distinguait même pas la rive opposée; et comme aucune barque n'était rentrée depuis la veille, nul ne pouvait dire ce qu'étaient devenus les deux promeneurs. Avaient-ils fait naufrage et péri avec leurs bateliers? ou bien avaient-ils réussi à s'abriter dans une anse, avant, pendant ou après la tempête? Voilà ce que chacun se demandait anxieusement, mais la bonne de M™^ Charles n'était préoccupée que du sort de sa maîtresse; elle la pleurait déjà comme si elle était morte. Aussi, quand elle la vit descendre de son palanquin et traverser la cour, elle se jeta dans ses bras comme un enfant qui retrouve sa mère, en criant : « Madame ! voilà Madame î »
— Mais oui, ma bonne Virginie (26), me voilà! Remerciez monsieur de Lamartine, c'est lui qui m'a sauvée.
Le docteur fit entrer tout le monde dans la salle à manger, pendant que M"® Perrier courait
à la cuisine. On alluma un grand feu, on servit à boire aux bateliers qui se retirèrent ensuite, et quand les deux voyageurs se furent restaurés, M'"^ Charles se leva, prit congé du vieux médecin et de sa femme, et dit à Lamartine d'une voix très douce et quasi maternelle :
— Si nous allions nous reposer, mon ami, vous devez avoir grand besoin de dormir ! Venez, il fera jour demain!
Mais on dort mal après des émotions aussi fortes. Lamartine, quoique rompu de fatigue, se retourna longtemps dans son lit sans pouvoir dormir; et même, quand le sommeil l'eut vaincu, son esprit surexcité ne cessa, toute la nuit, de battre la campagne. 11 revit en songe toutes les péripéties de ces longues et courtes journées, et tel avait été sur lui Teffet des beaux yeux de la malade, quand ils se rouvrirent, au matin, dans lauberge de Haute-Combe, — de sa main caressante, quand il la sentit passer sur sa tête, au pied de son lit, — de sa voix grave et douce, quand elle chanta, dans le bateau, sa ballade écossaise et qu'elle le nomma, au retour, à sa femme de chambre, que ces yeux, cette main,
cette voix le suivaient maintenant partout, endormi ou réveillé.
Ah ! l'étrange aventure î On a bien raison de dire qu'il ne faut jurer de rien. Lui qui croyait ne plus pouvoir aimer, écœuré qu'il était de ses amours de passage, voilà que tout à coup il s'apercevait qu'il aimait pour la première fois. 11 éprouvait, effectivement, à la seule pensée de cette créature exquise, une jouissance de Tâme, un sentiment qu'il n'avait encore éprouvé devant personne. Ce sentiment était fait de respect et de désir, mais le désir ici n'avait rien de charnel, du moins il le croyait, tant ses sens étaient apaisés, humiliés, anéantis dans le respect qu'elle lui inspirait. Celles qu'il avait aimées jusqu'à ce jour n'avaient pour elles que leur jeunesse et leur beauté; M'"^ Charles avait tout pour lui plaire. Son âme était aussi belle que son corps, et le fait seul qu'à trente ans elle se contentait de Taffection du vieillard de soixante-dix ans qu'était son mari, l'embellissait encore de toute la beauté du sacrifice librement consenti et noblement supporté.
Que ne l'avait-il rencontrée dix ans plus tôt,
quand elle était libre! Elle n'aurait jamais appartenu à un autre. Quelque chose lui disait qu'elle se serait donnée à lui, comme lui à elle, dans un élan irrésistible. Mais la fatalité les condamnait à s'aimer sans espérance. Il l'avait bien compris, quand elle avait chanté le dernier couplet de sa ballade :
Je vais tâcher d'être une bonne femme, Le vieux Robin est un si bon mari !
Cela était dit sur un ton qui lui avait fendu l'àme. Et depuis, le vieux Robin avait pris à ses yeux les traits mêmes du bon vieux savant qui avait épousé Julie par commisération autant que par amour. Et il lui portait respectueusement envie !
Louis de Vignet.
Quand il s'éveilla, le soleil était déjà très haut dans le ciel; sa chambre en était tout inondée. 11 écouta et ne perçut d'autre bruit au dehors que le gazouillement des oiseaux ; en dedans que les pas de la femme de chambre qui allait et venait pour le déjeuner de sa maîtresse. Il se leva, revêtit son costume de chasseur de chamois et descendit à la table commune oii le docteur Perrier déjeunait avec sa famille et ses hôtes.
Après avoir raconté la scène du naufrage et les transes par lesquelles il était passé, Lamartine pria le vieux médecin de monter chez M"'« Charles et de lui demander pour lui la permission de prendre de ses nouvelles. Il n'en eut pas le temps. On la vit soudain entrer dans la salle à manger, rajeunie de figure et comme
rayonnante de bonheur. Elle éblouit tout le monde mais elle ne regarda que Lamartine. Au même instant on entendit dans la cour les trépignements et les sonnettes des mulets qui venaient la chercher, comme à l'habitude, pour la conduire dans la montagne. Sur un signe d'elle, « ses guides l'enlevèrent avec des cris de joie sur le fauteuil à marchepied flottant qui sert de selle aux femmes de Savoie », et Lamartine, qui lui avait offert de l'accompagner, suivit à pied son mulet aux clochettes tintantes.
Ils passèrent tout l'après-midi sur les hauteurs qui dominent la vallée de Ghambéry, s'arretant aux beaux endroits pour admirer le paysage, ou bien encore pour cueillir les dernières fleurs des prés et pour ramasser des châtaignes. Tout en marchant, ils se faisaient part de la félicité qu'ils éprouvaient à se trouver seuls au milieu de cette nature alpestre et pour ainsi dire entre la terre et le ciel... Le soir ils redescendirent à pas lents et la main dans la main. De retour à l'hôtel, M™*^ Charles remonta dans son appartement pendant que Lamartine restait à souper à table d'hôte. Le souper fini, il frappa, comme ils en
étaient convenus, à la porte de sa chambre. Elle le reçut «. à demi couchée sur un canapé recouvert de toile blanche, dans un angle, entre la fenêtre et la cheminée. Une petite table de bois brun sur laquelle brûlait une lampe de cuivre, portait des livres , des lettres reçues ou commencées dans la journée, une petite boîte à thé en acajou qu'elle lui donna en partant et deux tasses de porcelaine bleue et rose, de la Chine, dans lesquelles ils prenaient le thé » tous les soirs. Le docteur Perrier visita, suivant son habitude, la jeune malade et se retira discrètement après un quart d'heure de conversation. Enfin, quand sonna minuit, Lamartine se leva, baisa dévotement la main qu'on lui tendait et rentra chez lui où, avant de se coucher, il écrivit à Louis de Vignet la lettre suivante :
(( Ici- octobre 1810.
(( Mon cher ami,
« Depuis ta dernière lettre où tu m'annonces ta prochaine visite, il m'est arrivé une grande joie. J'ai sauvé avant-hier une jeune femme qui se noyait sur le lac, et elle remplit maintenant
mes jours. Je ne suis plus seul chez le vieux médecin, je ne suis plus malade, je me sens rajeuni, gucri, régénéré. Quand tu verras cette bonne et douce créature, tu penseras comme moi que Dieu l'a mise sur ma route pour me dégoûter à tout jamais de ma vie passée. Viens donc bien vite partager notre bonheur et faire connaissance avec elle. Je lui ai dit qui tu étais, nous t'attendons. » (27)
Fils d'un sénateur de la Savoie que la Révolution avait ruiné, neveu par sa mère de Joseph et Xavier de Maistre, Louis de Vignet habitait tantôt avec sa sœur la maison paternelle qui était située à Ghambéry dans la lue Saint- Antoine, à côté de l'ancien hôtel de Pingon, et tantôt le château de Servolex, à une lieue de la ville, que son frère Xavier avait acheté, remanié et agrandi, vers 1810 (28). C'était un des trois grands amis de Lamartine, et celui qui, après Aymon de Virieu, tint le plus de place dans son cœur. Ils s'étaient connus sur les bancs du collège de Belley. Plus âgé que Lamartine de dix-huit mois environ (29), d'une pensée plus mûre, et d'une volonté plus forte, il l'emportait souvent
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sur lui dans les compositions littéraires, mais il suffisait qu'il l'eût pour rival pour qu'il en fût jaloux. Vignet était alors un grand jeune homme maigre, un peu voûté. « Son front était pâle et légèrement cuivré ; son œil enfoncé se cachait sous de longs cils ; son nez aquilin et effilé était sculpté avec une admirable finesse Les lèvres minces se desserraient rarement. Une expression habituelle d'amertume et de dédain déprimait un peu les coins de sa bouche. Il était taciturne et se promenait seul. Ses camarades ne l'aimaient pas, ses maîtres le craignaient. 11 y avait du mécontent dans son silence et du conspirateur dans sa solitude. 11 ne dissimulait pas son mépris pour les exercices religieux auxquels on les assujettissait. Il se vantait de son incrédulité et presque de son athéisme. » Tout cela avait jeté du froid dans ses rapports avec Lamartine qui était naturellement croyant, et aussitôt après leur sortie du collège, ils s'étaient perdus de vue sans aucun regret.
Cependant Vignet avait laissé un nom parmi ses camarades, et ses maîtres fondaient sur lui de grandes espérances. On savait qu'il faisait son