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I.OUIS DE VIGNET A 25 ANS

D'après le tableau de ili"" Slepliaiiie de Vii'iea.

LE ROMAN DE LAMARTINE Hl

droit à Grenoble, et môme on commençait à parler de lui, pour son talent et pour la façon toute stoïque dont il portait sa pauvreté. « 11 vivait, comme un sauvage, dans un fier dédain de la foule et ne donnait dans aucune des sottes vanités de la jeunesse des écoles. » On le rencontrait souvent dans les rues avec un livre sous le bras et un morceau de pain à la main, vêtu d'un habit noir râpé, les cheveux sur le dos et chaussé de souliers percés (30). Mais on ne le raillait pas, on le respectait, et tous ceux qui l'avaient entendu parler disaient qu'il marquerait un jour au barreau.

Sur ces entrefaites sa mère tomba malade et le rappela près d'elle. Elle languit trois ans, puis mourut, lui laissant le soin de veiller sur sa sœur et lui léguant sa foi pour tout héritage. Cette mort, suivant de près celle de son père, le retourna complètement. 11 n'était déjà plus le même, en 1811, quand Lamartine le retrouva à Chambéry. Autant il était jadis sceptique, orgueilleux et dur, autant il était maintenant religieux, modeste et doux. C'est au point qu'il frappa Lamartine par sa parfaite ressemblance avec

l'image qu'il s'était faite du Vicaire Savoyard, (31)

Depuis lors ils ne se quittèrent plus, et le changement si caractéristique de Vignet s'accentua chaque jour davantage.

Le 27 mars 1813, Lamartine écrivait à Aymon de Virieu :

« J'ai reçu une lettre charmante de Vignet; il me mande qu'il est chrétien et de la foi la plus vive, qu'il pratique autant qu'il peut et que cette douce conviction oii il est parvenu fait le repos de son esprit et le bonheur de sa vie. » (32)

L'année suivante, Lamartine et Aymon de Virieu, étant gardes du corps à Paris, lui écrivaient sur la même feuille de papier, l'un commençant et l'autre finissant la lettre. Ils étaient à cette époque étroitement unis, et comme Louis de Vignet, de son village de Servolex, se lamentait « sur le sort de son pays divisé, avili, et perdant tout jusqu'à son nom » (33), ils le consolaient de leur mieux.

Vignet rimait très agréablement, mais sans vanité aucune. Son fils ma communiqué tout un cahier de vers de lui où il y a de très belles choses. On en trouvera quekjues-uns plus loin

sur la mort du Tasse que Lamartine appréciait beaucoup. Mais ce ne sont pas les meilleurs. En 1821, quand il fut attaché à la légation de Sardaigne à Paris, il obtint un grand succès dans les salons avec une ode sur les Tombeaux de Haute- Combe, mais il refusa toujours de les publier (34). Il avait commencé, comme Lamartine, par faire des vers légers, badins, dans la note des poètes galants du xviii^ siècle. Après sa conversion, sa Muse qui se nourrissait des Nuits d'Young ne lui inspira que des chants sévères, religieux, quelque peu sermonneurs, et c'est lui qui, le cas échéant, prêchait Lamartine. Un jour que celui-ci désespérait de son avenir et lui avait fait certaines confidences, Vignet lui envoya une longue remontrance rimée dont voici quelques vers :

Par pitié, laisse-moi le soin de la douleur.

A celui que le sort accable L'amitié, tu le sais, fut toujours secourable. Obéis à sa voix et renais au bonheur.

Et d'abord hâte-toi de secouer tes chaînes; Leur poids est accablant pour un cœur généreux. Aux coupables amours succèdent trop de peines.

Est-il quelque bien sous les cieux Qui vaille un des plaisirs que donne l'innocence ?

Mais d'un sentiment vertueux Tu peux connaître encor la douce jouissance...

La vertu doit toujours consoler du malheur. (35)

Tel était l'ami que Lamartine invitait à le rejoindre.

LE ROMAN DE LAMARTIXf] 115

Amour et Politique*

Quelques années auparavant, Guichard do Bienassis, son autre camarade de collège, lui ayant confié qu'il avait une maîtresse dont il raffolait, Lamartine qui avait ses idées sur l'amour avant d'y avoir goûté, lui adressait cette consultation :

« Aime-t-elle les vers et les poètes ? A-t-elle lu ? Raisonne-t-elle bien sur beaucoup de choses? Aime-t-elle la musique et la peinture? Comprendelle ce que c'est que la gloire et l'immortalité du talent? ou méprise-t-elle ceux qui l'ont tant désirée? Juge-t- elle bien un morceau quelconque? Qui préfère-t-elle de Voltaire ou de Racine ? de M'"« de Genlis ou de M'"« de Staël, le style à part?

d'Ovide ou de Tibulle? Il n'y a pas là d'indiscrétion. Je ne veux que m'assurer de ton bonheur. » (36)

C'était beaucoup exiger d'une maîtresse d'étudiant, et je crois qu'il fut le premier à en rabattre un peu plus tard, quand il en prit une en charge à son tour. Mais cela prouve au moins quelle haute idée il se faisait du rôle de la femme à qui Ton associe sa vie, fût-ce de la main gauche, et cela permet aussi de penser quelle dut être sa fierté quand il eut reconnu dans M"^^ Charles une intelligence d'élite. Je ne crois pas qu'elle aimât beaucoup les vers, ni qu'elle fît quelque différence entre Voltaire et Racine, M'"*^ de Genlis et M'"'^ de Staël. Elle écrivait un jour à Lamartine qu'elle n'était pas une femme de roman. Le fait est que, malgré son exaltation naturelle, elle était fort peu romanesque. L'inventaire de sa succession nous a révélé que dans sa bibliothèque il n'y avait guère qu'une demi-douzaine de romans, dont celui de Tom Jones. Encore ne suis-je pas très sûr qu'il n'y avait pas été mis par M. Charles, car

c'était un des livres de prédilection du grand physicien. Mais elle était très glorieuse d'être la femme d'un homme illustre et elle était aussi lettrée qu'excellente musicienne. A peine mariée, elle avait été introduite par son mari dans la petite académie de chansons qui s'était formée chez M. de Vindé (37), le spirituel auteur de Zélomir^ et c'est très probablement là qu'elle avait rencontré Champein qui lui avait dédié sa chanson du Vieux Troubadour.

Mais, en 1816, une chose paraissait l'occuper plus que tout le reste, c'était la politique. Gomment d'ailleurs n'y aurait-elle pas pris goût, quand, depuis l'âge de quinze ans, elle avait vécu au milieu de politiciens? Son oncle de Bergey était lié avec le consul Lebrun et recevait chez lui un grand nombre de notabilités du Corps législatif. Quand elle fut devenue la femme du physicien Charles, elle fut entourée dans son salon d'hommes d'Etat et de philosophes tels que Laine, le baron Mounier, Lally-Tolendal, de Bonald, etc., et les moindres événements politiques étaient l'objet de ses commentaires.

« Mon Dieu, écrivait-elle à M. Mounier après

11g LE IlOMAX DE LAMARTINE

son échec aux élections législatives de Grenoble, au mois d'août 1815, à quoi servent donc le mérite et la vertu si c'est la sottise et les vices des hommes vulgaires qui règlent tout dans le monde? Quoi! vous ne seriez pas élu? C'est à vous qu'on préfère des gens sans nom, sans talents, sans énergie ! On trouve que vous n'avez pas assez fait pour le roi, en abandonnant pour le suivre votre gloire, votre femme, vos enfants, votre fortune î Ah ! il faudrait fuir au fond des déserts. On y oublierait cette malheureuse France qui va devenir encore une fois la proie des partis et de toutes les passions viles et insensées. Il n y a plus d'espérance à conserver, quand l'esprit de vertige tient lieu de tout, et qu'on signale comme un danger la noblesse et la force d'un caractère pur. » (38)

Si Lamartine l'avait entendu tenir ce langage, il lui eût donné son entière approbation, car tout en cultivant les Muses, il était, lui aussi, fortement attiré par la politique, et sans prendre parti entre les purs et les constitutionnels, il opinait plutôt dans le sens de ces derniers. On en

jugera par les lignes suivantes qu'il adressait à son oncle paternel, le 11 novembre 1813 :

a Vous avez été forcé, comme tout le monde, de tourner vos méditations vers la politique : c'est le thème universel à présent, et les jeunes gens même s'en mêlent à l'envi. Je vous avouerai même, mais je vous prie que cela reste exclusivement entre nous, que j'ai écrit sur ces matières, d'abord quelques petites notes générales, ensuite quelques morceaux suivis et adaptés aux circonstances. Je n'avais l'intention que d'en faire pour moi des objets d'étude, mais, en ayant lu un des plus intéressants à quelques personnes distinguées, elles m'engagèrent beaucoup à les faire imprimer. Je n'avais pas d'argent, et les imprimeurs ne prennent pas les débuts des noms inconnus pour leur compte. Je me hasardai cependant à faire remettre mon manuscrit à un imprimeur. 11 le fit examiner par quelques littérateurs de sa connaissance, et l'ayant lu lui-même, il dit sur-le-champ qu'il le prenait à ses frais et que nous partagerions les bénéfices, marché extrêmement rare et même presque inouï pour un début : « Quel âs^e a Fauteur? » demanda-t-il

à la personne qui lui remettait l'ouvrage. — « Il n'a pas vingt-quatre ans, lui répondit-on. » — « Il marquera à quarante », s'écria le libraire.

(( Mon manuscrit était donc déjà à l'impression, mais comme le secret de mon nom était déjà connu de cinq ou six personnes, que le sujet était extrêmement délicat et de nature à faire grand bruit, peut-être même un peu de scandale, je me suis déterminé à temps à le relever et à l'enfouir dans son obscurité. » (39)

Les sujets de conversation ne manquèrent donc pas à Lamartine et à M™^ Charles, lorsqu'ils eurent fait plus ample connaissance — ce qui fut l'affaire de deux ou trois jours.

Mais s'ils étaient à peu près du même bord en politique, ils ne s'entendaient qu'à moitié sur le chapitre de la religion. M™'' Charles, ayant été élevée dans les idées philosophiques de la fin du xviii*^ siècle, avait vécu jusqu'en ces dernières années dans une indifférence absolue à l'égard du catholicisme. Cependant elle n'était pas athée; elle était déiste à la manière de Voltaire — et de son mari qui, de ce côté-là, n'en pensait pas plus long qu'elle. Mais depuis un an

OU deux, sous l'influence de M. de Donald qui avait entrepris de la convertir, elle avait fait un pas vers l'Eglise, et Texeraple de M'"^ de Yindé, son amie, lui en avait fait faire un autre. Plus âgée qu'elle d'une vingtaine d'années, Marie- Renée-Elisabeth Ghoppin d'Arnouville avait eu de son mariage avec M. de Vindé quatre enfants, dont l'aînée, prénommée Glaire, épousa, encore mineure, Hippolyte Terray, neveu du fameux abbé Terray, jeune homme de grand mérite et de grande piété. La pauvre petite Terray qui n'avait reçu aucuns principes religieux brûlait d'envie d'être dévote! Elle le devint par amour et par caractère, fit le bonheur de son mari et mourut comme une sainte après six ans de ménage. Vindé qui détestait son gendre, disait partout qu'il avait tué sa fille physiquement et moralement. Mais sa femme, au risque d'encourir sa colère, embrassa la religion de la morte, et lui-même finit par trouver bon qu'elle élevât ses petitsenfants dans la foi chrétienne (40). Cette volteface avait impressionné très vivement M™^ Charles, mais l'heure de Dieu n'avait pas encore sonné pour elle, et chaque fois que, dans ses entretiens

avec Lamartine, le nom de Dieu revenait sur le tapis, elle regrettait de n'avoir pas encore été touchée de la grâce.

L'amour accomplit en elle ce miracle, car l'amour pur rend le cœur religieux. Déjà il opérait sur son imagination, sur son esprit, quand elle était en présence des grands spectacles de la nature. Oii elle ne voyait, hier encore, que le côté physique et matériel des choses, à présent elle animait tout, elle prêtait à tout une âme, en vraie fille de Rousseau qu'elle était, sans le savoir. Lorsqu'elle avait dit à Lamartine qu'elle s'appelait Julie, il avait tressailli dans tout son être, comme si la Nouvelle Héloïse lui avait été subitement révélée; depuis il ne cessait de lui dire, en feuilletant avec elle, au soleil, le livre tout grand ouvert de cette vallée de la Savoie : « Souvenez-vous que vous avez été créée et mise au monde pour incarner à mes yeux la poésie de ces bois, de ce lac, de ces montagnes, que toute cette merveilleuse nature a pour moi votre visage, comme elle aura pour vous le mien, le jour oi^i vous la comprendrez... où vous m'aimerez !» — Et elle s'était mise à relire Jean-

Jacques qu'elle avait quitté pour Delille et Fontanes, comme tant de jeunes femmes du xviu^ siècle égarées dans la société du premier Empire. Et elle avait rougi de son ignorance, en sentant pour la première fois, comme Pauline de Beaumont le disait de Chateaubriand, qu'il jouait du clavecin sur toutes ses fibres. C'est qu'il y a un temps pour tout, et qu'elle avait lu Rousseau avant que son cœur se fût ouvert, comme la rose qui, pour s'épanouir, a besoin de la rosée de l'aurore.

Le premier Baiser.

Un soir des premiers jours d'octobre, par une nuit lumineuse et sereine, Lamartine offrit à ]\|mc Charles de profiter du clair de lune pour faire un tour de promenade.

Ils sortirent par la porte de la cour et péne'trèrent dans le clos du château des Marquis d'Aix — aujourd'hui THôtel de Ville — qui était à cent mètres de la pension Perrier. Il existait alors dans ce clos charmant, où les amoureux avaient coutume de se donner rendez-vous, une allée, dite des Petits-Peupliers, que traversait, sous un petit pont, un des ruisseaux d'eau chaude provenant des sources non encore captées, et qui finissait à l'endroit où se trouve actuellement

l'institut Zander. Cette allée était plantée de « hutins » ou érables tout jeunes, séparés par des rosiers grimpants, mais dans sa dernière partie il y avait une dizaine de peupliers (d'où son nom), passé lesquels s'élevait un petit mur haut de 1 mètre à peine. (41)

Ils s'assirent sur ce petit mur, l'un contre l'autre et la main dans la main, et tel était leur enchantement à la vue du paysage sublunaire qui s'étendait devant eux, que pendant quelques minutes ils demeurèrent sans voix. Les vignes, les jardins, les prairies, tout semblait enveloppé d'une gaze d'argent perlé; au fond, tout là-bas, bien loin, par-dessus la colline de Tresserve dont la crête nageait dans les vapeurs du lac, le col ébréché et neigeux du mont du Chat dentelait de blanc le ciel étoile, et la terre était si profondément endormie qu'on ne l'entendait même pas respirer. Pas le moindre vent, pas le moindre bruit. Seulement de temps à autre une feuille jaunie se détachait d'un arbre sous le poids de la rosée, et la chute de cette feuille morte faisait passer je ne sais quel frisson dans le corps de la jeune malade.

— Quelle admirable soirée ! dit Lamartine.

— Oh ! oui, soupira M'"^ Charles, et pour ma part je ne me souviens pas d'en avoir vu une plus belle !

Puis, après un silence :

— Cher Alphonse, vous m'avez dit l'autre jour que la nature aurait pour moi votre visage, quand je la comprendrais... et que je vous aimerais! Eh bien, soyez heureux, je la comprends et je vous aime. Mais ne donnez pas, je vous en prie, au mot d'amour le sens profane qu'on lui donne habituellement. Elevez votre âme au-dessus de la chair et écoutez-moi. Vous connaissez ma situation. Vous savez qv.f^ je suis engagée pour toujours dans les liens du mariage, à moins que... mais non, c'est moi qui m'en irai la première, et je sens que mes jours sont comptés... Ne vous récriez pas ! le Dieu que vous adorez et que j'adore à mon tour en a décidé ainsi, que sa volonté soit faite ! Mais il ne me défend pas de vous aimer, de vous donner ce que je n'ai encore donné à personne, mon cœur vierge de trente ans. Je vous le donne, cher Alphonse, avec sa flamme, ses regrets, ses désirs, mais ne me

demandez pas davantage, ce serait un crime et ma mort, car mon corps est un vase fêlé par où s'échapperait ma vie si dans une heure d'oubli je vous l'abandonnais... Le lendemain de la tempête qui faillit m'engloutir, je vous disais que je vous aimerais comme une tendre sœur. Ce n'est pas assez : je vous aimerai comme une tendre mère, si vous me promettez de m'aimer comme un fils; je vous aimerai non pas à la manière de M™^ de Warens — elle n'aimait qu'avec ses sens et perdit celui qu'elle aurait pu sauver — mais dans toute la force et la vérité de ce mot et avec tous les devoirs qu'il implique. Je vous devrai dans ce cas les dernières joies de ma vie manquée. Le voulez- vous?

Ces paroles empreintes d'une gravité mélancolique avaient mis le comble à l'émotion de Lamartine. Il se jeta aux genoux de M"'^ Charles et, lui passant ses deux bras autour de la taille, il lui dit, en levant vers elle ses yeux pleins de larmes :

— Si ce noble amour vous suffit, pourquoi voulez-vous qu'il ne me suffise pas? Oui, oui, jo vous aimerai comme une seconde mère, avec

plus de passion, voilà tout. Le vrai chrétien est doublé d'un fataliste. Je sens que telle était ma destinée. C'est vous qui étiez appelée à purifier mon cœur. Oh ! lavez-le de toutes ses souillures, pour qu'il soit digne de renfermer à jamais votre image céleste. Mais, de grâce, ne me parlez plus de votre fin prochaine ; l'amour est un grand médecin; ce que les autres n'ont pu faire, lui le fera : vous vivrez pour notre bonheur à tous les deux.

A ces mots, M""^ Charles pencha sa tête vers celle de Lamartine et, leurs lèvres s'étant unies chastement et passionnément tout ensemble, elle se leva et d il : « Rentrons ! »

Dix heures sonnaient au clocher de l'église. Chaque coup de marteau chargeait l'air de vibrations métalliques qui s'étendaient et se prolongeaient sur toute la vallée. Ils s'arrêtèrent pour écouter cette voix du temps si impressionnante au milieu de la nuit, et puis ils rentrèrent à pas lents et le cœur battant encore du premier baiser qu'ils s'étaient donné.

Le soir même, avant de se coucher, Lamartine avait fait les vers suivants :

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