‹ Le roman de LamartineChapitre 16 sur 23 · LE DERNIER CHANT DU TASSE · texte numérisé non relu

LE DERNIER CHANT DU TASSE

Tanlal, ftigii allor chc muore.

11 a vécu, le maître de la lyre, Il a vécu, le chantre des amours.

Son cœur s'éteint, sa voix expire.

Italie! adieu pour toujours !

Il chantait les héros sur sa lyre immortelle. Noble amant de la gloire, à la gloire fidèle,

Le Tasse appelait Tavenir.

Il chantait sa belle patrie.

Et ses douleurs et son amie.

Il chantait, mais il va mourir.

Je vais mourir; le jour déjà se décolore; Je commence la nuit qui ne doit plus finir. Oh! mes amis, quand reviendra Taurore, Sur le monde endormi secouer son flambeau, Je ne la verrai plus; vous la verrez encore. De ses premiers rayons éclairer mon tombeau.

Mon cœur s'éteint, ma voix expire ;

Italie! adieu pour toujours!

Il a vécu, le maître de la lyre.

Il a vécu, le chantre des amours! (43)

M"'^ Charles écouta un peu distraite. Elle était intriguée par ce que venait de lui révéler l'ami de Lamartine. Elle ne dit rien sur le moment, mais quand elle eut complimenté Louis de Vignet sur les beautés de sa pièce, elle se tourna vers Alphonse, qui la regardait amoureusement dans un coin du salon, et, d'une voix très tendre :

— Eh bien, cher Alphonse, à votre tour de me montrer votre talent.

Lamartine passa dans sa chambre et en sortit, quelques minutes après, avec une feuille de papier sur laquelle il lut les vers suivants :

O toi, qui m'apparus dans ce désert du monde.

Habitante du ciel, passagère en ce lieu!

O toi qui fis briller dans cette nuit profonde

Un rayon d'amour à mes yeux; A mes yeux étonnés montre-toi tout entière ; Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin.

Ton berceau fut-il sur la terre?

Ou n'es-tu qu'un souffle divin?

Vas-tu revoir demain l'éternelle lumière? Ou dans ce lieu d'exil, de deuil et de misère, Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin? Ah! quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie^, Ou fille de la terre, ou du divin séjour, Ah ! laisse-moi toute ma vie T'ofîrir mon culte ou mon amour...

Il ne put en dire davantage. En finissant la lecture de ces vers, il vit sur le visage de M'"*^ Charles qu'éclairait un reflet de la lampe, « une expression d'étonnement si tendre et de beauté si surhumaine qu'il resta aussi incertain que ses vers le disaient entre l'ange et la femme, entre l'amour et la prosternation. Ce dernier sentiment l'emporta à la fois dans son âme et dans celle de son ami. Ils tombèrent à genoux devant le canapé oii elle était assise et baisèrent respectueusement, dévotement, le bout du châle noir qui enveloppait ses pieds. » Quant à elle, que cette scène avait émue jusqu'aux larmes, elle les embrassa l'un après l'autre en disant : « Que vous êtes enfants! relevez-vous ! »

Une Page des " Martyrs

Quinze jours se passèrent ainsi dans des récitations, des lectures, des entretiens spirituels, coupés de promenades sentimentales et de rêveries au clair de lune. Et chaque jour qui s'écoulait, en fortifiant leur amitié, lui enlevait ce qu'elle pouvait avoir de profane et lui imprimait un caractère quasi religieux. C'est au point qu'un soir ils éprouvèrent le besoin de consigner leurs sentiments, comme d'autres leurs dernières volontés, dans une pièce en quelque sorte testamentaire.

M'"^ Charles avait reçu le matin de ce jour une lettre de son mari qui lui recommandait, vu la saison avancée, de ne pas s'attarder davantage à Aix. Bien qu'elle pensât de temps en temps au départ, elle en reculait le plus possible l'échéance

éventuelle, ne pouvant se faire à l'idée qu'il lui faudrait se séparer de l'ami que la Providence lui avait envoyé. Cette fois il n'y avait plus à se bercer d'illusions, il fallait partir. Il fut alors convenu que Louis de Vignet les quitterait le lendemain pour quelques jours — le temps d'arranger les affaires qu'il avait laissées en souffrance à Ghambéry, et que M*"® Charles et Alphonse le prendraient en passant, Lamartine l'ayant décidé à l'accompagner jusqu'à Milly. La journée se ressentit du prochain départ de Vignet, et le soir, quand les trois amis se trouvèrent réunis pour la dernière fois autour de la petite table à thé de ]\|mc Charles, une indicible mélancolie s'empara d'eux. Tout en cherchant à prévoir par quel jeu du hasard les événements, après les avoir dispersés, pourraient les réunir de nouveau, Vignet demanda à Lamartine s'il se souvenait du passage des Martyrs sur la fragilité des liaisons terrestres, oij Chateaubriand s'est inspiré des Confessions de Saint- Augustin.

— Si je m'en souviens! dit Lamartine; après le Génie du Christianisme que le père Béquet nous lisait au collège, les Martyrs ont été long-

temps un de mes livres de chevet. J'ai vu Naples à leur lumière et je pourrais dire à M. de Chateaubriand, sans le flatter, que je suis du nombre des personnes qui se sont attendries à la lecture du passage dont tu me parles (44). Quelle admirable page que cette lettre d'Augustin à Eudore ! bien que je ne Taie pas relue depuis longtemps, je la sais encore par cœur.

— Oh! dites-la-moi, soupira M™^ Charles.

— Faisons mieux, reprit Vignet, écrivons-en les deux premières parties sous la dictée d'Alphonse ; il en écrira la dernière, et chacun de nous en emportera une copie signée de nous trois, en souvenir des jours heureux que^nous avons passés à Aix ensemble.

M'"*^ Charles trouva l'idée originale. Elle prit immédiatement une feuille de papier, s'installa à son petit bureau, en disant à Lamartine : « J'écoute », et Lamartine dicta :

« Je ne sais, ajoutait Augustin, en finissant cette lettre, je ne sais si nous nous reverrons jamais. Hélas! mon ami, telle est la vie, elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de

liaisons commencées et rompues ; par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à Theure oii elles pourraient devenir durables ; on rencontre l'ami avec lequel on voudrait passer sa vie, lorsque le sort va le fixer loin de nous ;

Ici, M™'' Charles remit la plume à Louis de Vignet qui continua sous la dictée de Lamartine :

« On découvre le cœur que l'on cherchait, lorsque ce cœur va cesser de battre; mille causes, mille accidents séparent les hommes qui s'aiment pendant la vie, et puis vient cette séparation de la mort qui renverse tous les projets. Vous rappelez-vous ce que nous disions un jour en regardant le golfe de Naples ; nous comparions la vie à un port de mer oii l'on voit aborder et d'où l'on voit sortir des hommes de tous les âges et de tous les pays. Le rivage retentit des cris de ceux qui arrivent et de ceux qui partent.

A mon tour ! dit Lamartine ; et prenant la plume des mains de Louis de Vignet, il écrivit :

« Les uns poussent des cris de joie en recevant des amis, les autres en se quittant se disent un

éternel adieu, car une fois sortis du port de la vie, on n'y rentre plus; supportons donc sans trop nous plaindre, mon cher Eudore, une séparation que les années auraient nécessairement produite, et à laquelle labsence ne nous eût pas préparés. »

Puis M"^*^ Charles data et signa :

Aix, 20 octobre 1816

Alphonse Julie Louis (45)

et les deux amis apposèrent leur signature à gauche et à droite de la sienne, — Lamartine si près d'elle, que la dernière syllabe de son prénom enjamba sur la première de celui de Julie.

Je laisse au lecteur le soin d'apprécier la valeur morale de cette pièce. Si renommée qu'elle ait été alors dans le monde, je ne crois pas qu'on Tait jamais utilisée dans des circonstances plus touchantes, et je trouve qu'elle jette une lumière bien significative sur la nature des rapports que Lamartine eut avec M'"'' Charles à Aix. Mais si quelqu'un doutait encore que ces rapports aient été purement platoniques, je lui conseillerais de

'il

/vr^*-</iC«>:^:e^

>^^<îi-

^4kV»»

méditer les lignes suivantes que Louis de Vignet avait écrites à la dernière page du carnet de cette noble femme :

« Il est des femmes dont un seul regard prouve un Dieu et une vie à venir. Anges exilés sur la terre, on voit qu'elles y sont étrangères : c'est au ciel qu'est la patrie de la vertu. »

Étant donnés le caractère et les sentiments religieux de Vignet, il est bien évident qu'il n'aurait pas écrit cela de M""*^ Charles, et qu'il n'aurait pas mis sa signature à côté de la sienne, au bas de la pièce qu'on vient de lire, s'il n'avait été convaincu qu'elle était digne de tout son respect. Sachons-lui donc gré d'être venu passer une quinzaine de jours auprès de Lamartine, puisque par sa seule présence et ce que j'ai rapporté de son séjour à Aix, il aura plus fait pour la justification de M'"^ Charles, que tous les plaidoyers en sa faveur. (46)

XIU

Le Départ d*Aix-les*-Bains,

Lorsque Louis de Vignet quitta ses amis, le matin du lundi 21 octobre, ils lui donnèrent rendez-vous à Chambéry le dimanche suivant. Ils n'avaient pas trop de cinq jours pour faire leurs préparatifs de voyage. D'abord ils tenaient à revoir ensemble tous les endroits et tous les sites où ils avaient laissé quelque chose de leur âme — j'allais dire quelques plumes de leurs ailes, tant ils ressemblaient à ces oiseaux migrateurs qui, après avoir niché au bord du lac s'envolent vers des pays inconnus. Et donc, par une belle aprèsmidi, ils se dirigèrent à dos de mulets vers la colline de Tresserve qui était leur promenade favorite. Ils montèrent par un petit lacet qui

courait à travers les vignes et, quand ils furent parvenus en haut, sous le bois de châtaigniers qui aspectait alors le mont du Chat, et dont il ne reste aujourd'hui que quelques troncs épars, ils s'arrêtèrent pour embrasser la vue du lac jusqu'à Ghatillon qui en commande l'extrémité. C'est sous ces châtaigniers, dont les branches étendues sur Tabîme encadraient des morceaux bleus du lac, qu'ils s'étaient assis le plus souvent et qu'ils avaient fait leurs plus doux rêves. De là, ils descendirent par une pente rapide auprès d'un petit château solitaire qu'on appelle Bon- Port. Il est si bien caché dans les derniers replis boisés de l'anse qui lui sert d'abri, qu'on l'aperçoit à peine de la crête de Tresserve. Mais quand il fait mauvais temps sur le lac, les pêcheurs surpris de ce côté ont l'habitude de se réfugier sous la terrasse de ce donjon, qui justifie ainsi le nom qu'il porte.

Ils remontèrent ensuite vers l'église de Tresserve où M'"® Charles voulut entrer. Ce n'était pas la première fois qu'elle pénétrait dans une église. Le surlendemain du jour oij elle avait fait naufrage, elle était allée toute seule s'age-

nouiller dans la vieille église d'Aix-les-Bains, et si elle n'avait pas prié selon telle ou telle formule, elle avait toujours élevé son âme à Dieu. La colline à cet endroit était couronnée de vignes alignées au cordeau comme en Italie et formant de longues avenues. Ils la contournèrent à Test pour voir la vallée de Ghambéry et celle d'Aixles-Bains dont ils connaissaient les plus petits sentiers, les moindres plis. Ils saluèrent en passant la maison du docteur Perrier dont on apercevait le toit rouge au-dessus de Tare romain, passèrent devant les jolies propriétés qui bordent la route à droite et à gauche jusqu'à la Maison du Diable, et redescendirent par de larges plateaux boisés jusqu'au lit écumant de la cascade de Grésy. C'est là, on s'en souvient, qu'en 1813, la belle madame de Broc, sœur de la maréchale Ney, périt en faisant un faux pas, sous les yeux de la reine Hortense. Ils s'arrêtèrent un instant devant le monument funèbre que la reine avait fait placer auprès de la cascade en souvenir de sa malheureuse dame de compagnie, et reprenant leur marche, ils se dirigèrent tout droit vers le lac. On le domine dans toute son étendue du petit

cap ombragé et solitaire qui forme la pointe de Saint-Innocent. Ils mirent pied à terre à l'orée du bois, et, savançant jusqu'à l'extrémité du cap, ils s'assirent chacun sur une des roches de granit qui le terminent au milieu des flots.

En face, de l'autre côté du lac, l'abbaye de Haute-Combe se détachait en noir sur le fond jaunissant des arbres qui l'entouraient. Mais ce n'était pas le monastère qui attirait leurs regards, c'était une petite tache blanche qui brillait au pied des terrasses sombres. En reconnaissant dans ce point lumineux la maison du pêcheur oii leurs âmes s'étaient à jamais unies, M^^ Charles étendit le bras sur le lac et dit: « C'est là! » Puis, après quelques instants de silence coupé de longs soupirs, elle reprit : a Ce qui m'attriste, ô mon ami, c'est que j'entrevois le jour, lointain si vous voulez, où le souvenir de ce qui s'est passé, là, dans cette chaumière, ne vous apparaîtra plus que comme cette petite tache sur le fond noir de la côte...

Lamartine allait protester, quand elle l'arrêta en disant :

« Oh ! non, je sais bien que vous ne m'oublierez

Page 1