I.A CASCADE DE GRESY
pas ; mais Tamour est si court et la vie est si lente! vous avez devant vous un long avenir, et moi — pourquoi me ferais-je illusion? — je sens que je n'ai plus que très peu de temps à vivre. Qu'importe, d'ailleurs, quelques années de plus ou de moins? tout le bonheur qu'on peut goûter en ce monde, j'en ai joui depuis que vous êtes entré dans mon cœur; oui, la mesure est comble. J'ai donc assez vécu... Mais vous, mon cher Alphonse, vous êtes appelé à épuiser la nature dans ce qu'elle a de fort, d'amer et de doux sur les lèvres humaines; vous vivrez longtemps pour remplir la destinée que Dieu vous réserve, et loin d être jalouse de l'amour que ne manqueront pas de vous porter les filles de la terre, je vous sourirai et vous protégerai dans le ciel. Je ne vous demande qu'une chose en retour, c'est de me jurer aujourd'hui que ce lac, ces rives, ces montagnes qui ont été témoins de nos épanchements, de nos joies et de nos tristesses, se confondront à jamais dans votre mémoire avec mon souvenir; que l'image de ce lieu sacré sera désormais inséparable en vous de ma propre image, afin que, quand vous reviendrez, après de longs jours,
revoir cette magnifique vallée, vous me revoyiez et vous me sentiez aussi présente, aussi vivante, aussi aimante qu'ici ! . . . »
Elle ne put achever, elle fondit en larmes ; et lui, c'est tout au plus s'il eut la force, au milieu de ses sanglots, de prononcer le mot : « Je vous le jure ! »
Cependant, le soleil baissait à Thorizon. Ils se levèrent pour rejoindre les muletiers, prirent la longue avenue des Peupliers pour revenir à Aix et, quand ils furent tout à fait en haut de la ville, ils descendirent de leurs mulets pour aller voir mourir le jour dans le jardin en terrasse d'une jolie maison qu'on appelait la maison Chevalier. « Du bord de cette terrasse, le regard plane en liberté sur la ville, sur le lac, sur les gorges du Rhône et sur les cîmes du paysage alpestre. Ils restèrent assis sur un tronc d'arbre, accoudés sur le mur en parapet do la terrasse, muets, immobiles, regardant tour à tour ou tout à la fois les différents sites qu'ils avaient remplis, depuis six semaines, de leurs pas, de leurs entretiens, de leurs songes à deux, de leurs soupirs. Quand ces sites se furent tous successivement éteints dans
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le crépuscule et dans Tombre, quand il ne resta plus qu'un peu de lumière boréale dans un coin de rhorizon, au couchant, ils rentrèrent précipitamment à l'hôtel, osant à peine regarder derrière eux, comme si une main invisible les eût chassés de cet Eden. »
Leur dernière soirée à Aix-les-Bains fut aussi morne qu'elle pouvait l'être. Hélas! nous avons tous passé par là. Quand on doit se quitter, les dernières heures coulent toujours trop vite. On dit comme Lamartine : « 0 temps, suspends ton vol! », mais le temps n'en fuit que plus rapide, et l'instant qui précède la séparation est aussi lugubre qu'une veillée mortuaire. C'est qu'on n'est jamais sûr de revoir lami à qui l'on dit adieu...
Gomme ils devaient partir pour Ghambéry à la pointe du jour (47), Lamartine et M'"^ Gharles passèrent près de deux heures à causer avec M. et ly^me Perrier et se couchèrent un peu plus tôt que d'habitude, mais ils n'en dormirent pas mieux pour cela, au contraire, et le lendemain matin, quand ils montèrent en voiture, il était visible qu'ils avaient pleuré une partie de la nuit.
Les CharmeUes.
Avant de quitter Chambéry et sa chère vallée, ils voulurent aller ensemble visiter les Charmettes.
Lamartine avait une grande admiration pour le génie littéraire de Jean-Jacques. Dès 1808, après une lecture de la Nouvelle Héloïse, il écrivait à Guichard de Bienassis :
Il n'en est plus, mon ami, de Julie, Il n'en est plus, hélas! que dans ton cœur. Ainsi que moi, renonce à ton erreur, A la poursuivre on passerait sa vie.
Deux ans après, pendant qu'il était à Lyon, il avait visité seul la grotte de Rousseau, sise au bord de la Saône, du côté d'Oullins, et y avait
passé une délicieuse matinée avec les Confessions (48). Mais, en 1813, au cours du voyage qu'il fit à Paris, sa mère, ayant trouvé dans sa chambre \ Emile et la Nouvelle Héloïse^ n'avait pas hésité à les jeter au feu. Elle pensait, en effet, que le premier de ces ouvrages, en dépit de certains passages magnifiques et du bien qu'ils lui avaient fait, — car elle avait voulu le lire avant de le brûler, — étaient propres à égarer le bon sens et la foi des jeunes gens, et que le second était plus dangereux encore, parce qu'il exaltait les passions autant qu'il faussait l'esprit (49). Et puis l'homme, chez Rousseau, lui était antipathique depuis qu'elle avait entendu sa mère lui raconter l'anecdote suivante :
« La maréchale de Luxembourg, amie de Jean- Jacques, avait su que la femme avec qui il vivait était enceinte. Elle craignait que Rousseau ne voulût jeter, comme il l'avait déjà fait trois fois, cet enfant aux Enfants-Trouvés. Elle alla trouver M. Tronchin, de Genève, ami particulier de Jean- Jacques, et le pria instamment de lui faire apporter cet enfant dont elle prendrait soin. M. Tronchin en parla à Rousseau, qui parut y donner son
consentement. Il le dit aussi à la mère, qui fut ivre de joie. Aussitôt qu'elle fut accouchée, cette pauvre femme fit avertir Troncliin. Il vint: il vit un bel enfant qui était un garçon plein de vie. Il prit l'heure avec la mère pour revenir le lendemain chercher Tenfant; mais à minuit, Rousseau, vêtu d'un manteau de couleur sombre, s'approcha du lit de l'accouchée, et, malgré ses cris, emporta lui-même son fils pour le perdre, sans marque de reconnaissance, dans un hospice ! »
(( Voilà l'homme dont tant de gens exaltent la sensibilité! » disait M"'^ des Roys. Et la mère de Lamartine ajoutait : « Voilà un insensé dont la tête malade a égaré le cœur. Hélas ! le génie n'est souvent, quand il ne repose pas sur le bon sens, qu'un premier accès de délire ! » (50)
Lamartine n'était pas éloigné de penser comme sa mère, mais Ladmiration pour l'écrivain l'emportait chez lui sur l'antipathie pour l'individu, car il avait déjà tendance à pardonner toutes les faiblesses humaines. Aussi bien, pouvait-il ne pas admirer la Julie de Rousseau, quand il en avait une autre à son bras qui avait tant de ressemblance avec elle?
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Ils visitèrent de la cave au grenier la petite maison des champs où M'"^ de Warens initia Jean-Jacques aux mystères de l'amour. Rien n'échappa à leur curiosité, pas un meuble, pas un bibelot, pas une estampe. Ils regardèrent par toutes les fenêtres, comme pour s'emplir les yeux du paysage qui avait si longtemps réjoui ceux du jeune sauvage et de sa bonne « maman ». Ils prirent plaisir à s'asseoir sur tous les sièges, chaise de paille, fauteuil et bergère ; ils s'arrêtèrent longuement devant l'alcôve de Rousseau et devant le petit lit, aux rideaux de cretonne posés en flèche, de son étrange bienfaitrice. Rref, on eût dit, à les voir promener leurs mains pieuses sur toutes ces chères reliques, qu'ils avaient le pressentiment qu'un jour la postérité ferait de même pour les leurs. M"'^ Charles n'avait jamais vu le portrait de M""^ de Warens. Quand elle put contempler ce ravissant visage, ces cheveux poudrés tombant en grosses boucles sur ces belles épaules, ces grands yeux pétillants, ce nez fm, cette bouche sensuelle, cette poitrine opulente, elle poussa cette exclamation : « Si belle et si perverse ! »
Vainement Lamartine essaya de prendre sa défense, disant pour l'excuser qu'avant de souiller Jean-Jacques, elle avait été souillée, elle aussi. M""*^ Charles lui répondit sur un ton sévère :
— Cher Alphonse, pourquoi voulez-vous réhabiliter cette malheureuse? Vous me disiez l'autre jour, précisément à propos d'elle, qu'on retrouvait tout entier dans un homme la première femme qu'il a aimée. Gela suffit pour condamner ]\j[me ç[g Warens, car Jean-Jacques n'aurait pas été l'homme vicieux et inconscient qu'il fut toute sa vie, s'il avait eu un autre premier amour. Ne voyez-vous pas qu'elle lui avait laissé — comme Fabeille — son aiguillon dans la chair? Et par aiguillon j'entends ses mœurs déplorables. 11 pensa à elle toute sa vie ; or, quelle vertu pouvait-elle lui inspirer? Plaignez-la, si vous voulez, mais ne la défendez pas devant moi, vous me causeriez un véritable chagrin.
En prononçant ces mots, elle avait entraîné Lamartine dans le petit jardin qui sert en quelque sorte de promenoir aux Gharmettes. Il était encore tout fleuri de roses d'automne. Elle en cueillit une, avant que Lamartine ait eu le temps
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de le faire, et après Tavoir portée à ses lèvres, elle lui dit en baissant les yeux :
— Prenez et gardez cette rose en souvenir de cette journée, et mettez-la dans votre exemplaire des Confessions, à la page que vous me lisiez tout à l'heure. Elle vous rappellera, si jamais vous étiez tenté de l'oublier, que l'amour de votre « mère » n a rien de commun avec celui de la « maman » de Rousseau.
Ils quittèrent ensuite les Gharmettes, et, le soir, en rentrant à Chambéry, ils trouvèrent Louis de Vignet qui les attendait.
Les Adieux.
Le lendemain matin, ils partirent ensemble pour Lyon (51). M™^ Charles était seule dans une voiture fermée ; Lamartine et Vignet la suivaient en poste dans une petite calèche découverte, d'oii ils descendaient à chaque relais pour aller prendre de ses nouvelles. Elle était, en effet, très fatiguée, et au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de la Savoie, ses joues semblaient perdre un peu de leurs couleurs pâles, et ses yeux reprendre leur langueur maladive. L'approche du moment oii ils devaient se séparer lui serrait le cœur comme dans un étau. Entre La Tour-du-Pin et Lyon, Lamartine et Vignet entrèrent, pour la distraire pendant quelques lieues, dans sa voiture. Lamartine la pria de
chanter une dernière fois sa ballade écossaise. Elle le fit pour lui être agréable, car elle avait plutôt envie de pleurer. Mais, au second couplet, quand elle dit :
James m'aimait : pour prix de sa constance, Il eut mon cœur; mais James n'avait rien. Il s'embarqua dans la seule espérance A tant d'amour de joindre un peu de bien.
« la conformité de leur situation avec la tristesse désespérée des notes de la ballade dans sa voix, l'émut tellement qu'elle fondit en larmes avec eux. Elle jeta un châle noir qu'elle portait, ce jour-là, comme un voile, sur sa figure. Elle sanglota longtemps sous le châle, et au dernier relais elle eut un évanouissement qui dura jusqu'à la porte de l'hôtel oii ils descendirent à Lyon. »
De Lyon à Mâcon, qui fut leur dernière étape commune, la malade se comporta assez bien, Lamartine ayant évité de lui dire un seul mot de ce qui était l'unique objet de leur pensée à tous deux. A Mâcon, oii elle passa la nuit, il lui offrit de l'accompagner jusqu'à Paris, mais elle s'y
refusa catégoriquement, en disant qu'il était inutile de prolonger davantage des émotions qui leur faisaient autant de mal à l'un qu'à l'autre. Tout ce qu'elle lui permit, ce fut de la mettre une dernière fois en voiture, et le lendemain (32), au petit jour, leurs yeux n'ayant plus de larmes, ils parurent pleins de courage, quand ils s'embrassèrent en se disant adieu.
Quelques heures après, Lamartine arrivait à Milly où sa mère, qui ne sut jamais rien de cette histoire, le reçut à bras ouverts. Il était accompagné de Louis de Vignet. Connaissant la nature aimante d'Alphonse et la violence de son chagrin, Louis, qui — jai oublié de le dire — aimait alors comme lui sans espérance, demeura près de lui tout un mois, uniquement pour le remonter.
Heureux ceux qui ont de tels amis : ils ne sont jamais seuls !
SECONDE PARTIE
SECONDE PARTIE
Paris. — Aymon de Viricu.
Six semaines environ se sont écoulées depuis la séparation des deux amoureux. M'"^ Charles qui est arrivée à Paris le 3 novembre a repris peu à peu son train de maison. Aix paraît lui avoir fait du bien. Elle reçoit presque tous les soirs après dîner les amis de son mari; dans la journée elle rend des visites et s'occupe beaucoup de son neveu, le jeune de Loménie de Marmé, qu'elle a fait entrer non sans peine dans la compagnie des gardes du corps du prince de Poix (53). Mais rien ne peut la distraire de la pensée de celui qu'elle a laissé à Mâcon. Elle lui écrit tous les jours sur de petites feuilles de papier vergé qu'elle remplit
de son élégante écriture, et ces lettres font la joie de Lamartine qui les attend comme le Messie et y répond par courrier, après les avoir lues et relues je ne sais combien de fois. Quand se reverront-ils? telle est la question que chacun d'eux se pose. Ah ! si Virieu était là ! dit Lamartine. Mais Virieu a quitté Paris au mois de mars dernier pour aller au Brésil en qualité de secrétaire d'ambassade, et Lamartine, en son absence, n'a personne qui puisse lui tendre la perche et lui donner le moyen d'aller à Paris. Sa bourse est complètement à sec et ses parents ont tant dépensé pour lui à Aix-les-Bains, qu'il n'ose leur demander un nouveau sacrifice. Il est donc à la merci du hasard et de l'occasion. Tout à coup il apprend par les journaux que le duc de Luxembourg et sa suite ont quitté le Brésil et viennent d'arriver en France. Quelle surprise ! quelle aubaine inattendue î Virieu n'aurait donc fait que toucher Rio-de-Janeiro ? Effectivement, et voici une lettre de lui portant le cachet de Paris. Décidément il y a un Dieu pour les amoureux comme il y en a un pour les ivrognes. Et sans plus tarder, Lamartine écrit à Aymon de Virieu :
(( Màcon, 12 décemln^e 1816.
(( En lin te voilà donc ! Je ne concevais rien à ton silence. Je t'ai écrit chez M'"^ de Quinsonas, la mère, boulevard des Italiens. Je suis ici depuis un mois. Vignet vient d'en partir. Il y était venu m'accompagner des eaux d'Aix oii j'en ai passé un pour ma santé. Il n'y a eu ni zéphyrs ni tempêtes, mais impossibilité de me placer l'année dernière, et un engorgement au foie qui m'a ramené de Paris peu de temps après ton départ ! Maintenant je ne suis ni bien ni mal, soupirant après une place quelconque, comptant aller très incessamment à Paris pour tenter de nouveau cette fortune-là, plus empressé encore d'y courir pour t'embrasser au moins avant un nouveau départ. Ah! mon ami, que parles-tu d'oubli? Tu ne sauras jamais à quel point tu m'es nécessaire, à quel point j'ai été désappointé et accablé de ton absence, de ce vide affreux autour de moi. Tout m'était égal, je ne vivais plus qu'à demi, car, entre nous soit dit, comme nous le disions le jour de ton départ, il n'y a que toi pour moi ! le reste n'est pas parfait, ce n'est plus cette
consanguinité naturelle, cette parenté véritable, comme entre nous deux. 11 n'y a que nous sur une seule ligne, le reste ne vient que bien loin après, je l'ai trop senti !
« Mais enfin te voilà! Où penses-tu aller? qu'entrevois-tu? comment te trouves-tu pour le corps et pour l'âme? cela va-t-il mieux! restes-tu à Paris ? y es-tu assez longtemps pour que je puisse t'y voir? Ecris-moi dans ta première lettre que tu m'engages à y venir, que tu pourras peutêtre m'etre utile, m'aider à me caser dans quelque bonne sous-préfecture, cela engagera beaucoup mon père à me donner les moyens d'y aller en effet. J'ai retenu déjà mon appartement meublé que j'avais sous-loué seulement. J'y resterai deux ou trois mois cette année, si on ne me place pas.
(( Je t'ai écrit cinq ou six fois des volumes énormes, les uns par la marine, les autres par les relations, une fois par Mellray.
« Voilà huit mois que je suis un vrai paysan, que je paye de toutes parts, que je me débrouille et vis comme un cénobite ; ma santé va mieux, mais j'ai pourtant encore le noyau de mon obstruction: j'ai trop travaillé après ton départ,
j'ai complété quatre livres d'élégies d'un certain genre à moi, tu verras ; tu verras des vers de moi enfm ! Gela est tout prêt pour l'impression, mais je t'attends pour voir s'il est nécessaire d'imprimer. Depuis six mois je ne peux plus rien écrire, cela me prend trop sur le foie.
« N'est-il pas vrai que l'on parle de changements dans les préfets et sous-préfets? Comment trouves-tu notre étrange politique? Nous allons grand train pendant tes absences. Ah ! Dieu, qu'en dis-tu? T'es-tu reconnu? que penses-tu? Pour moi, dans l'état où je suis personnellement comme dans celui où nous sommes politiquement, j'ai pris pour éternelle devise : à la garde de Dieu ! et je laisse tout aller, me bornant à ne plus faire de sottises contre moi ; c'est au ciel à faire le reste, car j'ai les bras liés.
« Cherche -moi des protecteurs auprès de MM. Laine ou Mole, car on en parle, je crois, pour l'intérieur. M. Germain m'a présenté, il y a quelques jours, pour la sous -préfecture de Meaux, à mon insu; mais un ex-sous-préfet a eu la préférence. Ah ! trouve-moi à dix, à vingt, à trente lieues de Paris, une sous-préfecture ! ou
bien sois envoyé en Italie, et emmène-moi avec toi, avec appointements, entends-tu?
« Mon avenir n'ira pas mal par des arrangements de famille, que je sais ; mais qui sait si je les verrai ! Voilà toutes les nouvelles, nos nouvelles. Quant à tes craintes d'être moins aimé, encore une fois rassure-toi; j'ai seulement vu combien tu l'étais. Tu ne concevras jamais mon vide pendant ces huit mois et pendant l'avenir que je craignais. Que tu as bien fait de ne pas rester ! Est-ce un paradis? Y en a-t-il un loin de son pays et de ses amis, quand on a passé vingt et un ans? Non, non, non; il faut vivre, se voir, s'aimer, et ne pas se séparer, par des mers du moins. Nous ne vivons qu'un instant, pourquoi le sacrifier à des années que nous ne verrons peut-être pas? Vivons, ou du moins végétons, le plus près possible l'un de l'autre. Ah ! que je serais guéri d'ambition, si j'avais mille écus de rente assurés, et dès à présent ! ah ! comme je concevrais autrement la vie ! mais pourtant il faut travailler pour que l'imagination et le malheur ne nous travaillent pas.
« Tu retrouveras Vignet mieux de santé, la tête
plus animée; et je ne serais pas surpris qu'il se lançât bientôt dans ta carrière. Il a pourtant refusé, il y a quelques mois, d'y entrer d'une brillante façon par M. Alfieri. Mais je crois qu'il finira par là, et par aller loin. C'est, comme on dit, un fier sujet. Nous avons fièrement parlé de toi, mais j'aime encore mieux te parler à toi-môme.
(( Où est ta mère, ta sœur? M"'^ de Quinsonas? Y a-t-il de nos amis à Paris? Qu'y fais-tu? qu'y vois-tu? Nous verrons-nous beaucoup? Qu'as-tu fait de Saint-Lambert ? Il nous le faudrait bien ! Où est Meffray? Montchalin? etc. Mon Dieu! mon Dieu! que ne suis-je dans la cour de l'hôtel Richelieu, que n'allons-nous dîner chez Doyen, et, tout en achevant la bouteille de vin Rosey, que ne sommes-nous, les pieds dans le feu, à nous dire nos aventures, nos voyages, nos peines et nos tourments passés et présents ! Adieu ! je t'embrasse, et j'ai ta bague qui ne m'a pas quitté, as-tu la mienne ? » (r34)
Cette lettre que j'ai tenu à citer tout au long pourrait me dispenser de vous présenter Aymon de Virieu. On y sent tout ce qu'il fut pour Lamartine. Je ne crois pas que dans la littérature
romantique il y ait eu une autre amitié semblable. Celle qui s'en rapproche le plus fut l'amitié d'Alfred Tattet pour Alfred de Musset; mais toute dévouée qu'elle fut, elle n'eut pas cette tendresse, cette abondance de cœur, cette consanguinité de Tâme. Aymon de Virieu fut associé dès l'âge de dix-huit ans à toutes les joies et à toutes les peines de Lamartine, et Lamartine n'eut jamais un secret pour lui. C'est ce qui fait le charme extraordinaire de sa correspondance avec lui ; encore n'a-t-on publié qu'une partie des lettres du grand poète et n'en a-t-on publié aucune de celles de Virieu. Le jour où la famille de ce dernier consentira à les sortir de leurs cartons, on pourra dire que nous possédons toute la vie de Lamartine, au privé et au public, de 1808 à 1841, année de la mort de Virieu (55). Cependant les deux amis n'avaient ni le même tempérament ni la même tournure d'esprit. Autant, par exemple, Lamartine était croyant, autant Virieu était sceptique. Grand admirateur de Montaigne, dont il descendait par sa mère, à peine Aymon de Virieu était-il sorti du collège, que les Essais étaient devenus son livre de chevet.