‹ Le roman de LamartineChapitre 18 sur 23 · AYMON DE VIRIEU A 25 AXS · texte numérisé non relu

AYMON DE VIRIEU A 25 AXS

D'après une sépia de M"« StépJianie de Viriev

LE ROMAX DE LAiMARTINE

yo

« Te voilà donc avec Montaigne, lui écrivait Lamartine, le 10 juin 1809, je ne suis pas surpris qu il te plaise. Vous avez quelque chose de commun, de semblable, je ne sais quoi, mais je l'entrevois. » (^JO)

Et trente ans après, Lamartine revenant sur ce sujet, mandait encore à son ami :

(( Nous nous sommes de bonne heure disputes sur le rationalisme. Montaigne était ton père spirituel; il dit: Que sais-je? Fénclon était le mien ; il dit : Pensons et prions ! » (57)

Et il n'y avait pas que sur le rationalisme que les deux amis fussent en désaccord. Ils avaient également rompu plus d'une lance sur le chapitre de la vertu des femmes en laquelle Virieu n'avait qu'une foi médiocre. Et ceci est bon à retenir pour Lintelligence de ce qui va suivre.

Dès qu'il eut pris connaissance des lettres d'Alphonse, x\ymon mit tout en œuvre pour lui faciliter son voyage à Paris, et moins de quinze jours après, il lui donnait l'hospitalité dans un petit entresol qu'il occupait, rue Neuve-Saint- Augustin, n'' 30, à l'hôtel du Maréchal de Richelieu. Cet hôtel, construit par Pierre Levé, en 1707, a

une histoire assez curieuse. Après avoir porté l'enseigne de la Cour des chiens (1707) ; du Comte de Toulouse (1712); du Duc d'Antin (1713); on lui donna en 1757 le nom du Maréchal de Richelieu. Attaqué, en 1790, par la rue d'Antin, il n'en restait, en 1863, que la loge du concierge et la petite croisée de la mansarde de Lamartine (58), quand le percement de la rue du Port-Mahon et de l'avenue de TOpéra, en 1865, le fit entièrement disparaître. On l'appelait aussi quelquefois Hôtel de Travers à cause de sa position bizarre. Au bout de son jardin était, sur le Cours, le pavillon de Hanovre qui subsiste encore (59). L'hôtel du Maréchal de Richelieu était très fréquenté sous la Restauration. Alexandre Guiraud, l'auteur des Macchabées et du Petit Savoijard^ y descendait régulièrement, pour être à proximité de Sophie Gay qui habitait alors rue Neuve-Saint-Augustin.

A peine installé dans le petit appartement d'Aymon de Virieu, Lamartine, qui était arrivé le matin du jour de Noël, raconta à son ami son roman avec M""^ Charles et le pria d aller lui annoncer sa venue.

Pour expliquer cette mission qui de prime

abord paraît insolite, il est bon de savoir que Lamartine avait déjà envoyé à Aymon de Virieu une lettre de présentation pour M™^' Charles et que, dès leur premier entretien, les deux amis d'Alphonse s'étaient trouvés en pays de connaissance. Aymon de Virieu, comme fils d'un ancien Constituant qui avait présidé l'Assemblée nationale, en 1790, était lié avec MM. Laine, Mounier et Lally-Tolendal, qui fréquentaient chez ]\|mc Charles. Il connaissait très bien aussi une de ses meilleures amies, M'"^ la marquise de Drée, sœur de Dolomieu, le grand minéralogiste (60), dont le mari avait été député de Saôneet-Loire, en 1815, et qui devint plus tard l'ami de Lamartine (61). La marquise de Drée résidait le plus souvent à Chàteauneuf, dans le Maçonnais, où son mari possédait une très belle terre, mais elle venait de temps en temps au château de Dolomieu, situé dans le département de l'Isère, non loin de celui du Grand-Lemps qu'habitaient les parents de Virieu, et c'est grâce à ce voisinage que Virieu était entré en rapports avec elle. Tout cela facilita singulièrement les relations d'Avmon et de M"^*^ Charles.

Lettres d*amour.

M'"^ Charles habitait, à l'Institut, rappartemcnt qu'occupe aujourd'hui M. Henry Roujon, à gauche de la Coupole. Quand Yirieu lui eut fait connaître l'objet de sa visite, elle en manifesta une grande joie, et puis, comme elle recevait ce soir-là les habitués de son petit salon, dont leurs amis communs, le baron Mounier, Laine et Lally- Tolendal, elle le pria de venir à sa soirée avec Alphonse. A dix heures, ils étaient chez elle, mais les choses ne se passèrent pas du tout comme elles sont racontées dans Raphaël. Lamartine et M""^ Charles ne tombèrent point à genoux Tun devant l'autre, pour cette excellente raison que le salon était encore à moitié plein, quand Lamartine y ht son entrée. Il ne put échanger avec elle que quelques mots de politesse et

de bienvenue; mais, à peine était-il sorti, qu'elle le dédommagea de la froideur obligée de cette réception par une lettre d'une flamme extraordinaire, qu'elle lui fit porter dès le lendemain matin. Nous avons par bonheur quelques-unes de ses lettres de ce temps. Lamartine, après avoir brûlé les autres, probablement à l'époque de son mariage, avait enfermé celles-là dans un carnet de cuir noir doublé de satin blanc qu'il avait caché, à Saint-Point, dans un tiroir secret de sa bibliothèque.- C'est de là qu'elles passèrent, en 1905, dans la Revue des Deux-Mondes (62). Il faut remercier Lamartine de nous les avoir conservées, car, à leur défaut, personne n'aurait jamais pu se figurer l'exaltation mystique de M"'^' Charles, même après les scènes de passion du roman de Raphaël. Cette exaltation dépasse tout ce qu'on peut avoir lu dans ce genre. Qu'on en juge par cette première lettre :

(( A 11 heures et demie, mercredi.

« Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m'êtes échappé comme le bonheur échappe? Je me de-

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mande si ce n'est pas une apparition céleste que Dieu m'a envoyée, s'il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri, et l'ange que j'adore! Ah! je dois l'espérer. Le même ciel nous couvre aujourd'hui et depuis ce soir je crois bien qu'il nous protège. Mais les cruels qui nous ont séparés, quel mal ils nous ont fait, Alphonse ! Qu'avons-nous de commun avec eux pour qu'ils viennent se mettre entre nous et nous dire : vous ne vous regarderez plus? Ce morceau de glace mis sur nos cœurs ne vous a-t-il pas déchiré, ô mon ange? J'en sens encore le froid. J'ai cru que j'allais leur dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas à vous, que j'ai beaucoup souffert, et qu'il est temps pour que je vive qu'il me ramène sur son sein !

« Ils sont partis : mais vous pourriez être là et je me sens seule; comment, Alphonse, n'en pas verser des larmes? Ah! pourtant, bénissons cette Providence divine! Demain encore, n'est-ce pas, elle nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble ! C'est une épreuve qu'elle voulait encore que nous puissions subir; mais elle ne veut pas que nous mourrions cette nuit,

et alors ne mérite-t-elle pas nos adorations toutes entières ? Je le sens si fortement que mon premier soin, dès que l'on m'a quittée, a été de me jeter à genoux et d'adorer avec larmes cette suprême bonté qui m'a rendu Alphonse ! C'est aux pieds de Dieu que j'ai recouvré la force de lui parler à lui-même! — 11 me permet de vous aimer, Alphonse! j'en suis sûre. S'il le défendait, augmenterait-il à chaque instant l'ardent amour qui me consume? aurait-il permis que nous nous revissions? voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie? Oh! non, le ciel est juste! il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement l'un à l'autre. Ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, comme fils, comme ange et comme frère? et vous, vous, cher enfant! ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère ?

« Ah ! que cette nuit s'écoule, elle me torture. Quoi! Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous habitons le même lieu! Je n'en serai sûre que demain. 11 le faut, que je vous revoie, pour croire à mon bonheur. Ce soir, le

trouble est trop affreux. — Chère vallée d'Aix ! ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel ! elles duraient comme notre amour sans terme, sans bornes ! elles auraient duré toute la vie. Ici, les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi et que nous aurioas tort, cher enfant, de n'en pas espérer de meilleures ! Vous verrez, demain, mon cher ange, si Dieu est assez bon pour nous faire vivre jusqu'au soir, que des heures et des heures se passeront sans que l'on nous sépare! Vous verrez si, vous ici, je puis me plaindre de ma situation!

« Demain, j'ai le malheur de n'être pas libre avant midi et demi. Je vais au Palais avec M. Charles remplir je ne sais quelle formalité, je sors à 11 heures et demie. Je calcule que cela me prendra une heure. Attendez-moi chez vous, mon ange. J'y serai dès qu'on m'aura laissée et je vous ferai demander pour vous emmener alin que nous passions le reste de la matinée ensemble. Prions Dieu que jusque-là il nous donne de la vie et de la force.

« Ecrivez-moi par mon commissionnaire que

VOUS m aimez toujours, ces mots chéris n'ont pas frappé mon cœur dans le petit nombre de mots que j'ai pu recueillir de votre bouche ! lieditesles, Alphonse î Répe'tez beaucoup que vous aimez votre mère! Elle est quelquefois si malheureuse de l'idée terrible que vous pourriez cesser ! — Mais non, non, vous le lui avez trop dit ! Ne prenez pas ceci pour des craintes, une mère ne doute pas de son fils, elle est toujours sa mère, elle peut tout entendre. C'est un de ses devoirs, elle les remplira tous. Ah ! mon enfant, que je vous aime! que je vous aime! vous l'êtes- vous bien dit? L'avez-vous vu? Au milieu de ce monde oii il fallait parler, sentiez-vous mon cœur souffrir? Le voyiez- vous battre? Alphonse! Alphonse ! je succombe à mon émotion. Je vous adore ! mais je n'ai plus la force de le dire. Ah! que des larmes abondantes me feraient du bien! Qu'il est donc difficile à porter, le bonheur! Pauvre nature humaine, tu es trop faible pour lui !

« Dites à votre ami que je le porte aussi dans mon cœur comme un frère. Ah! qu'il a été bon pour moi ! Gomme il faut qu'il vous aime pour m'avoir supportée dans mes douleurs et soutenue

ce soir quand il est venu m'annoncer mon enfant ! Alphonse ! payez ma dette envers lui. Aimez-le davantage, cet ami si digne de vous! et que ce ne soit pas parce que je manque de reconnaissance, il a toute la mienne, et il a aussi en épanchements et en affection tout ce qui n'appartient pas exclusivement à mon Alphonse.

« Je vous laisse, enfant chéri! pour quelques heures. Vous allez dormir, et moi, pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive! Après, nous pouvons mourir.

« Dors donc, ami de mon cœur! dors et qu'à ton réveil cette lettre que tu recevras avec tendresse te soit remise ! mon ange ! mon amour ! mon enfant ! ta mère te hénit ! et bénit ton retour ! »

Cette lettre sent évidemment la Créole, mais elle sent aussi la phtisique qu'était M™^ Charles, et, comme le disait un jour devant moi un médecin qui discutait son cas : « En matière d'amour, les deux font la paire. » Si cette lettre n'était pas éclairée par tout ce qui précède, elle risquerait de nous égarer sur le compte de M"'^ Charles; j'en sais même qui en la lisant ont

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douté de sa vertu. Mais il n'y a que les esprits superficiels qui jugent les gens sur les apparences, et nous verrons tout à l'heure que, lorsqu'il le fallait, toute phtisique et toute Créole qu'elle était, M"'^ Charles savait trouver le cri qui fait éclater la pureté.

Quelques jours après, elle écrivait de nouveau à Lamartine :

<( 1«»' janvier 1817, 10 heures du soir.

« Que je vous retrouve, ô mon Alphonse ! Après une journée livrée à des indifférents, je brûlais d'être seule. J'ai pourtant fait fermer ma porte très tard, mais depuis 3 heures j'ai du monde et je n'ai vu avec plaisir que M. et M™® Mounier ! Ils sont venus tout de suite après leur dîner et c'était vraiment aimable : pourquoi n'en ai-je pas assez joui? Ah! c'est que vous êtes dans mon cœur, mon enfant, et que quand je ne puis ni causer librement avec vous, ni vous écrire, je suis malheureuse. Il faut pourtant que je vous dise que Wilhelmine a été charmante et son mari très bon pour moi. Cette jolie jolie femme m'est arrivée parée pour la Cour et elle est restée avec moi jusqu'à l'heure où le Roi re-

cevait, ne voulant pas, m'a-t-elle dit, passer cette journée sans me voir. Elle m'a apporté une jolie bague renfermant des cheveux de toute sa famille et portant son chiffre, celui de son mari et de ses enfants. Moi je lui ai tressé des bracelets semblables à la ceinture que je vous ai montrée à Aix et j'y ai fait mettre aussi nos chiffres. M. Mounier m'a donné un ouvrage très rare de son père qu'il a pris soin de faire relier élégamment. Ce sont ses doctrines politiques. Vous voyez que c'est une amitié grave que la sienne et qu'il ne me traite pas en femme qui aime les romans. J'aurais voulu lui donner aussi quelque chose, mais je ne sais qu'imaginer et je ne puis pas sortir. J'enverrai demain chez Lenormand pour avoir un livre qu'il n'ait pas. Je voudrais, mon amour, que vous fussiez là pour me guider sur le choix qui m'embarrasse. Je ne le ferais pas au hasard de mal choisir! — Wilhelmine nous a quittés à 8 heures, nous laissant M. M[ounier] qui a fait avec M. Gfharles] quelques parties d'échecs. 11 m'a mis pendant ce temps au fait de la politique du jour et la loi des élections est revenue sur le tapis, comme

VOUS le croyez bien. La discussion se continuera jusqu'à après-demain. Jamais question n'aura été plus fortement débattue. On ne sait pas encore quel parti remportera. Le ministère craint un peu que ce ne soit pas lui, mais je vois la minorité, quoique « très forte » de raison, croire assez peu à son triomphe! Quand je dis forte de raison, vous savez bien, mon amour, que je n'en trouve pas à toute la minorité et que par exemple M. de la Bfourdonnais] m'a paru aussi maladroit (63) que dénué de ce qui constitue le bon sens. Mais je dis que la raison me paraît être du côté des hommes qui improuvent la loi. — Au reste, ce sont des sujets sur lesquels je me permets à peine une opinion et où je crois que toute femme qui n'est pas folle doit se récuser. C'est vous, cher Alphonse, qui me fixeriez sur tous ces points au-dessus de ma portée, si j'avais le bonheur de vivre auprès de vous. Vous aviez la bonté de me demander l'autre jour mon avis sur une chose de cette nature, et je crois que je vous ai dit quelle était mon opinion sur les femmes qui se permettent d'en donner aux hommes qu'elles aiment, au lieu de les recevoir d'eux. C'est de leur part

que la soumission et la déférence doivent être entières, et à cet égard je fais bien mon devoir, je vous assure. J'aime à reconnaître votre supériorité et j'en suis fière ! En ma qualité de femme, j'ai seulement plus de respect pour des objets consacrés par le préjugé peut-être. Mais quelle est la femme qui peut s'en dire exempte ? Que cette devise est vraie : « Un homme doit braver l'opinion, une femme s'y soumettre. » Qu'elle est vraie du moins dans presque toutes les circonstances de la vie pour les hommes; et pour les femmes, comme elle est vraie toujours ! — Je ferais donc mon bonheur et mon devoir, cher Alphonse, de prendre vos conseils et de les suivre sans restriction dans mes sentiments pour vous ; la représentation seule me paraîtrait permise, et encore ce ne serait que sur les choses où les femmes doivent avoir une opinion à elles, qui les met peut-être à même d'ouvrir un bon avis, que je pourrais discuter avec vous. Mais toutes nos raisons dites, avec quel respect, cher Alphonse, je me soumettrais à votre décision! Que je serais une bonne femme avec vous ! Que j'en suis une ordinaire pour un autre ! Ce que c'est que

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l'amour! Quelles vertus il inspire quand Tobjet qui Ta fait naître en est digne! Je sens que mon Alphonse pourrait m'élever jusqu'au sublime!

« Que nous voilà loin, cher enfant, d'une conversation politique ! Depuis quinze jours, c'est la première fois que je puis laisser courir ma plume et vous voyez si j'en profite. Vendredi vous aurez donc enfin une lettre. Pour laisser les autres, je veux vous dire encore une nouvelle du jour. A l'audience de ce matin, devant deux cents personnes, M. le d[uc] de B[erry] a dit à M. Guvier (commissaire du Roi), après quelques phrases polies sur son rapport : qu'il regrettait qu'il eût employé un beau talent à soutenir une loi qui lui paraissait mauvaise et subversive de la Charte non moins que de la monarchie, qu'il saurait gré aux hommes qui voteraient contre, qu'ils serviraient la légitimité.

(( M. de Donald a fait un fort beau discours qui a fait une grande impression. Les deux partis s'accordent à dire que si on eût été aux voix après, la loi n'eût pas passé. Il faudra voir demain la marche de la discussion. Lisez le rapport de M. de BfonaldJ, je vous en prie, mon

Alphonse, et dites-moi si vous n'admirez pas le caractère et le talent du noble ami de votre mère? Je n'en connais encore que des fragments qu'il m'a lus, jnais c'est assez pour le juger. S'il n'est pas inséré en entier dans le Moniteur, je vous enverrai un des exemplaires de M. de B[onaldj que je vais avoir demain. »

Le ton de cette lettre, n'est-il pas vrai? tranche singulièrement sur la précédente. Mais on ne doit pas s'étonner que M™'' Charles entretînt ainsi Lamartine des affaires publiques du moment. Elle savait que la politique l'attirait, qu'il brûlait d'entrer dans la carrière administrative ou diplomatique, et comme elle pouvait le servir de ce côté, bien loin de l'en dissuader, elle l'y encourageait. Elle voulait le présenter au baron Mounier qui avait beaucoup d'influence en haut lieu, et c'est en vue de cette présentation qu'il s'était mis à rédiger un travail sur une question qui préoccupait alors vivement les esprits. Le titre de cette brochure était : Quelle est la place qu'une noblesse peut occuper en France dans un gouvernement constitutionnel ? Lamartine dit dans Raphaël qu'il avait « traité cette question

très délicate dans un pareil moment avec Tinstinct du bon sens assez net que la nature lui avait donné, et avec cette impartialité d'un jeune esprit indépendant qui s'élève sans peine au-dessus des vanités d'en haut, des envies d'en bas et des préjugés de son temps ». A quoi Sainte-Beuve, mal informé, jugea à propos de répondre, en marge de l'exemplaire de Raphaël que Lamartine lui avait envoyé, quand il parut : « C'est faux, il ne s'est occupé d'économie politique que plus tard, vers 1834. » (64)

Si Sainte-Beuve avait pu lire la Correspondance de Lamartine avec ses camarades, il se serait bien gardé de lui infliger ce démenti. Mais le jeune poète sentait très bien que, quels que fussent ses dons, la politique était incapable de lui donner, à Tàge qu'il avait, la grande renommée et la situation auxquelles il aspirait, et c'est pour cela qu'il avait apporté à Paris quatre livres d'élégies, <( d'un certain genre à lui, — études, bagatelles, juvenelia ludibria », comme il disait à Aymon de Virieu — pour tâcher de les faire éditer. 11 comptait sur les Muses pour lui mettre le pied à l'étrier, et l'événement prouva qu'il

n'avait pas tort. Mais au moment dont je parle il s'en fallut de peu qu'elles ne le brouillassent avec M'"^ Charles. Après avoir lu ces quatre livres d'élégies à Aymon de Virieu, pour avoir son sentiment, il les avait donné à lire à son amie; dans quel but? je n'en sais trop rien. Mais comme elles étaient pour la plupart consacrées à Graziella, M'"® Charles éprouva à cette lecture une surprise mêlée de chagrin. Sa surprise s'expliquait par le fait qu'elle ne connaissait pas Alphonse sous ce jour, n'ayant jamais lu ou entendu d'autres vers de lui que ceux qu'il avait improvisés pour elle à Aix; — son chagrin était fait uniquement de jalousie. Tout en se doutant bien qu'Alphonse avait aimé avant de la rencontrer, elle n'aurait pas cru qu'il eût jamais aimé de la sorte. La voilà donc jalouse de cette femme qu'il avait chantée sous le nom d'Elvire ! Car Lamartine a eu deux El vire ; je me trompe, il n'en a eu qu'une en trois personnes, c'est à savoir : Graziella qui fut la première en date, M™'' Charles qui fut la seconde et qui a fini par l'incarner, et M^'*^ Birch qui fut sa femme et la noble compagne de sa vie.

La Crise.

Comme M"'*^ Charles ne savait rien garder pour elle, comme elle ne pouvait pas dissimuler ce qu'elle ressentait, elle fit part à Lamartine de ses impressions après cette lecture. Et cela constituait la seconde partie de sa lettre du 1^'" janvier :

« J'ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt je les ai dévorés. Vous me gronderez, j'en suis sûre, mais pourquoi la tentation était-elle irrésistible ? Comment les avoir sur mon lit et les quitter, cher enfant, avant d'avoir épuisé mon admiration et mes larmes? Comment dormir et sentir là votre âme sublime s'épanchant tout entière avec ce caractère de sensibilité qui la distingue, noble, comme le génie ! touchante comme l'amour vrai ! Oh ! mon Alphonse ! qui vous rendra

jamais Elvire? qui fut aimée comme elle ? qui le mérite autant? Cette femme angélique m'inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse. Je la vois telle que vous l'avez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre. Mais depuis que je vois tout ce qu'était pour vous Elvire, je vois bien que ce n'est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je pleure, c'est de n'avoir pas été placée sur votre route, quand vous pouviez m'aimer sans remords et avant que votre cœur se fût consumé pour une autre. Consumé, ai-je dit? ah! pardonnez. Je vois ce que vous devriez être plutôt que ce que vous êtes. Tout respire l'amour dans vos lettres et jusqu'à cette expression chérie que vous avez créée ! N'avezvous pas dit, ne suis-je pas sûr que vous avez pour moi une passion filiale? Cher Alphonse! je tâcherai qu'elle me suffise. IJ ardeur de mon dmc

et de mes sentiments voudrait encore une antre passion avec celle-là^ on que du moins il me fût permis y à moi, de vous aimer d'amour et de tous les amours ! Mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange ! si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai. Alphonse ! J'en demanderai à Dieu la force et il m'accordera de vous aimer en silence. »

Et voilà le nœud de la question, et voilà le nœud de Tintrigue ! Nous avons en face de nous une femme passionnée qui brûle de se donner à celui qu'elle aime, mais qui ne le veut pas, parce que cela ne lui est pas permis. L'honneur, chez elle, et le sentiment du devoir parlent plus haut que la voix des sens. Elle se contentera d'aimer Lamartine comme son fils, puisque aussi bien il lui a promis de ne voir en elle qu'une autre mère. Si donc Lamartine lui avait communiqué ses élégies, à seule fin d'exciter sa jalousie et de la faire tomber, dans un coup de tête, — et il avait, auprès de lui, un homme qui était très capable de le pousser dans cette voie, habitué qu'il était à ne pas se contenter des bagatelles de la porte, — il fut bien obligé de reconnaître qu'il s'était cruellement trompé.

Mais, comme il adorait M™® Charles, et qu'il se savait adoré d'elle, il ne voulut pas qu'elle restât sur cette mauvaise impression, et il lui dépêcha Virieu pour arranger les choses. Mal lui en prit. Tout diplomate qu'il était, Aymon de Virieu, en vrai disciple de Montaigne, pour qui les affaires de cœur étaient chose légère, commit la faute de réduire aux proportions d'une excellente petite femme la figure idéale que M™^ Charles s'était faite de Graziella. Elle fut froissée de voir qu'on s'efforçait de la grandir au détriment de la morte, et très courageusement elle prit sa défense. A ce moment Virieu, s'apercevant qu'il faisait fausse route, essaya d'un changement de front. Il voulut parler de Graziella d'une manière plus sérieuse. Mais c'était trop tard. M'"^ Charles demeura sur son impression première, et dès qu' Aymon de Virieu se fut retiré, elle écrivit à Lamartine.

« Le 2, au matin.

« Une chose m'a frappée, Alphonse, il faut que je vous la dise, dans le langage de votre ami sur la femme que vous avez aimé. Nous en parlions et je lui exprimais mon admiration pour

ses touchantes vertus, et pour sa mort que je lui envie et que peut-être je ne lui envierai pas longtemps; il m'arrêta tout court dans l'éloge que j'en faisais par des louanges si ordinaires que j'en demeurai confondue. Les termes étaient, je crois, ceux-ci : Oui, c'était une excellente petite personne, pleine de cœur et qui a bien regretté Alphonse. — Mais elle est morte de douleur, la malheureuse! Elle l'aimait avec idolâtrie! Elle n'a pu survivre à son départ. — Puis, par une réflexion rapide qui me fit faire un retour sur moi-même, j'ajoutai : Au reste, ce n'est pas elle qu'il faut plaindre aujourd'hui, elle a cessé de souffrir. — Votre ami parut alors regretter d'en avoir parlé légèrement et il finit bien, surtout quand il apprit comment elle avait terminé sa vie, par lui reconnaître des qualités, mais l'impression était faite. Serait-il donc possible, Alphonse, qu'Elvire fût une femme ordinaire et que vous l'eussiez aimée, que vous l'eussiez louée comme vous l'avez fait? Si cela était, cher Alphonse, quel sort j'aurais devant moi. Et moi aussi vous me louez, vous m'exaltez, et vous m'aimez parce que vous me croyez un être supé-

rieur! Mais que l'illusion cesse, que quelqu'un déchire le voile et que me restera-t-il, si vous pouvez vous tromper ainsi dans vos jugements? Est-ce donc l'imagination qui s'enflamme chez vous, ô mon bien-aimé, et croyez-vous comme tant d'hommes le font, aux rêves de votre cœur, jusqu'à ce que la raison les détruise? Oh! mon ange, je ne puis le croire et cependant je tremble. Si un jour, cher Alphonse, on allait vous dire de moi : C'était une bonne femme, pleine de cœur, qui vous aimait, et que vous pussiez supporter cet éloge, est-ce que vous m'aimeriez encore?

(( — Oh ! non, sûrement, je ne voudrais plus que vous m'aimassiez, ce serait vous rabaisser vous-même. Mais je vous le déclare, mon Alphonse, je ne pourrais pas supporter moimême un pareil éloge. Je sens au-dedans de moi quelque chose qui le repousse, ce n'est pas la fierté, j'en suis dénuée : c'est l'amour! Celui que je sens pour vous est d'une nature si relevée! il est si ardent! il est si pur! Il me rendrait capable de tant de vertus qu'il me relève à mes propres yeux et que je ne pourrais souffrir qu'on en parlât légèrement. Le reste je l'abandonne. Je

VOUS l'ai dit assez, cher ami, que je n'étais qu'une bonne femme et qu'il ne fallait m'aimer que parce que je vous aime. Mais quand on aime comme moi, quand on aime comme Elvire et moi jusques à en mourir — n'est-on donc qu'une femme pleine de cœur? Mais pourquoi mal interpréter ce mot? Ce n'est pas vous, mon amour, qui l'avez dit et peut-être devrais-je l'entendre autrement. Combien avec autant d'amour n'a-t-on pas de cœur, en elï'et? Comme le mien bat dans ma poitrine! Comme il brûle! Comme il est, à la fois, dans mon esprit, dans mon imagination et dans l'amour ardent qui m'enflamme! Allons, je le vois bien, il avait raison, votre ami, nous sommes des femmes pleines de cœur. C'est moi qui devais expliquer autrement cette expression. Pardonnez-moi donc, mon amour, tout ce qu'elle m'a fait dire, mais gardez le souvenir de mes justes craintes i et voyez-moi moins aimable, mais aimez-moi quand même. »

Cette lettre était ce qu'on appelle vulgairement une douche. Aussi, après l'avoir reçue, Lamartine y répondit-il d'une plume irritée, donc injuste.

Il écrivit à M""^ Charles qu'il ne la reconnaissait plus, tant elle était changée, qu'elle le négligeait, qu'elle ne l'aimait plus, qu'il était inutile désormais de lui écrire, qu'il allait partir pour un lieu qu'il ne lui dirait pas, bref, tout ce qu'en pareil cas se jettent à la figure les amoureux qui ont à se plaindre Tun de l'autre.

Naturellement, M™^ Charles ne vit dans cette missive que ce dont elle était accusée. Ne plus aimer Alphonse, quand elle ne vivait que pour lui! Quelle injure et quel blasphème! Elle se sentit blessée au cœur et, sautant sur sa plume, elle lui écrivit, en trois fois, cette longue lettre où la passion atteint son paroxysme.

(( Jeudi soir, 2 janvier 1817.

« Arrivez, arrivez, Alphonse, venez consoler votre mère. Je ne puis plus supporter vos cruels reproches, et l'idée déchirante que vous avez pu croire à un changement dans mes sentiments fait un tel effet sur moi que je ne suis plus la maîtresse de ma raison. Pour vous prouver que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant! je

serais capable de tout quitter dans le monde, d'aller me jeter à vos pieds et de vous dire : Disposez de moi, je suis votre esclave. Je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état, que m'importe ? Je vous prouve que je vous adore. Vous n'en pouvez plus douter. C'est un assez beau sort que de mourir pour vous à tout ce que je chérissais avant vous! Et que m'importe, en effet, et que puis-je placer à côté d'Alphonse qui pût balancer un seul instant les sacrifices que je suis prête à lui faire? S'il se rit des jugements des hommes, je cesse de les respecter. Je trouverai bien toujours un abri pour ma tête, et, quand il ne m'aimera plus, un gazon pour la couvrir. Je n'ai pas besoin d'autres biens. — Alphonse ! Alphonse ! plaignez-moi, vous me mettez au désespoir. Me dire que je vous ai donné la fièvre, persister dans ce reproche de négligence et m'en parler de ce ton de reproche c'est me déchirer l'âme, et encore vous me refusez les moyens de me faire entendre, vous ne voulez plus que je vous écrive, vous allez partir pour un lieu que vous me cachez, 011 vous ne voulez pas trouver une lettre,

OÙ VOUS croyez sûrement que je n'en adresserais pas. 0 Alphonse! ô mon fils! Que vous a fait votre mère? Quelle idée en avez-vous? Si c'est ainsi que vous devez la traiter, il faut la laisser mourir, les forces lui manquent pour souiTrir autant. Si vous pouviez la voir! Adieu, adieu Alphonse! chéri! Dieu me fait le bien de suspendre mes maux par d'étranges faiblesses; la dernière arrivera, j'espère.

« Je reviens à moi, cher enfant, et c'est pour souffrir encore. Vous avez éprouvé un affreux ébranlement, vous voulez partir malade. Vous allez voyager avec le doute dans le cœur, vous voulez donc mourir et me tuer? Ah! mon ami, que j'avais raison de pleurer l'année qui vient de finir! Sous quels auspices commence celle-ci! Qu'attendre? que faire? que devenir? il croit, il croit, le cruel ! que je cesse insensiblement de l'aimer. Oh ! mon Dieu, prenez donc ma vie bien vite et que cette horrible agonie ne se prolonge pas. 11 a vu de la froideur dans mes lettres après avoir cru à ma négligence. L'un est vrai comme l'autre. De la froideur pour lui! ô mon Dieu, vous

le savez si j'en suis coupable. Vous voyez mon cœur, vous, ô mon Dieu, et vous vous plaignez qu'il n'est pas à vous, mais à lui, et si vous pardonnez c'est que vous le reconnaissez pour la plus angélique de vos créatures ! c'est que vous voyez en lui l'âme la plus noble que vous ayez créée! Ah î laissez-moi l'adorer à jamais; mais si je puis encore vous invoquer après vous avoir demandé de ne pas exiger que je me sépare de cette moitié de moi-même, mille fois plus chère que l'autre, faites qu'il me voye telle que je suis, je n'implore de lui que cette justice. Il verra de nombreuses imperfections et peut-être même de ces défauts de caractère qui peuvent éloigner un fils de sa mère ; mais qu'il verra d'amour, ô mon Dieu, et s'il ne cesse pas d'être lui-même, comme il en sera touché ! Regardes-le, Alphonse ! ce cœur que tu calomnies. Vois la plaie que tu as faite, vois-la saigner et accuse-moi après si tu le peux. — Hélas! faut-il donc que j'appelle à moi des témoignages étrangers? en ai-je besoin, Alphonse? ne croyez-vous plus ce que je dis? Hélas! peut-être? — Eh bien! faites parler votre ami. Je ne lui ai rien dit de l'amour que je sens,

je ne l'ai pas osé. J'oserai peut-être le lui écrire. Mais s'il n'a pas vu que je vous aime, il n'a jamais rien senti. J'avais presque la crainte que ma douleur et ma joie parlassent trop haut.

(( Si je ne vous ai pas dit à vous-même, mon amour, ce qui se passait au-dedans de moi, c'est que je ne sais rien exprimer, car j'aurais cru mourir plutôt que de vous écrire froidement. Une seule chose pourrait m'expliquer à moi-même ce dont vous vous plaignez, c'est si je vous ai écrit devant les autres et tellement vite, à cause de l'heure, qu'il fallait étouffer toutes mes pensées. Je sens fort hien que quand un autre me regarde, je ne puis vous rien dire. Jl me semhle qu'on m'écoute et je trouve que c'est une profanation que d'exprimer l'amour devant des hommes qui ne sont pas faits pour le sentir. Je ne veux pas en faire mes confidents, ils n'en sont pas dignes, et écrire je vous aime sans qu'ils le voient, pensez-vous donc, Alphonse, que ce soit possible? Est-ce que mes regards, ma main qui tremble, mon émotion, tout ne parle pas en moi? — Ah! crois donc que je t'aime, ange adoré, et ne crains que l'excès d'une passiou que je ne

puis plus modérer. C'est ma vie que mon amour. 11 ne dépend pas de toi-même de me séparer de lui, mais d'elle?... Ah! quand tu voudras, dismoi que je ne t'aime plus, dis-le pour cesser de m'aimer et pour le faire sans reproche, et tu verras !

(( Alphonse ! je voudrais partir pour vous aller trouver. C'est de la barbarie que de retenir mes lettres après m'avoir envoyé la vôtre, il fallait rester un jour de plus, dussiez-vous me voir plus tard. Je ne veux plus que vous me voyiez si vous Inej croyez plus en moi! — Hélas! hier au soir le calme avait fini par descendre dans mon lime. Après avoir passé la nuit à lire vos vers, à redouter celle pour qui vous les avez faits et à demander à Dieu de m'appeler à lui, si après en avoir tant aimé une autre il ne restait plus rien pour moi : j'avais fini après [une nuit] de pleurs sur l'année qui n'était plus à nous par me confier dans la destinée; et le soir, après m'ètre [affranchie] de ceux qui avaient voulu que je restasse sur mon fauteuil à avoir l'air de les entendre, c'était avec une joie indicible que j'étais venue retrouver l'ami de mon cœur et causer avec lui

206 LE RO-MAX DE LAMAPxTIXE

comme je lui parlerais, ou plutôt comme je lui parlais à Aix, de nous, des choses et des hommes. Joie trompeuse, qu'êtes-vous devenue? La torture s'est mise à la place, jusqu'à vendredi il faudra la subir et ce jour-là même Dieu sait ce qui m'attend! N'avais-je pas eu la folie de compter pour ce soir sur du bonheur? Ah! mon ami, je vous pardonne tout, mais que je souffre et quel noir horizon couvre à mes yeux l'avenir !... Enfin je vais mourir ! »

i.< Vendredi malin.

(( La nuit est passée, je ne vous dis pas de quelle manière. Qu'importe la douleur? Quand elle ne tue pas, elle n'est pas assez forte. Je ne fais plus de cas que de celle qui détruit l'existence. Que la mienne est atïreuse, cher Alphonse ! vous devriez m'en délivrer par pitié. Plus j'approfondis mes sombres réflexions, plus je sens que le bonheur n'est pas fait pour moi et que le plus grand bienfait que Dieu puisse m'envoyer, c'est de m'appeler à lui. Tant que j'ai pu croire qu'en me résignant à vivre je vous faisais du bien, j'ai pu aller jusqu'à aimer la vie, mais

à présent, Alphonse, que vous ne croyez plus à l'amour de votre mère, elle va cesser de vous être nécessaire et alors son sort est tracé. Vous n'exigerez pas qu'elle demeure dans ce monde pour s'y nourrir de larmes. Vous n'avez pas de soupçons, dites-vous, mais vous n'avez pas de confiance, n'est-ce pas la même chose? Si parce qu'une lettre est arrivée trop tard à la poste, ou que m'étant pénétrée de l'idée que je ne puis être que votre mère, j'ai contraint mon âme à cacher le feu qui la hrûle, vous m'avez supposé une froideur impossible, que puis-je faire pour empêcher que les mêmes pensées vous reviennent et qu'elles nous torturent tous les deux? Ah! cher enfant, avez-vous pu le dire qu'au reste vous souhaitiez ce refroidissement et que vous ne m'en aimiez que plus? Si vous aviez joui de toute votre raison en écrivant cette lettre, je vous demanderais de n'adopter que des possibilités et de ne jamais me dire : Je vous aimerai davantage quand vous ne m'aimerez plus et que vous serez devenue une femme aussi sèche que je vous ai cru tendre et sensible... Je crois vous l'avoir déjà dit, je ne comprendrai jamais que le

bonheur que vous me souhaiteriez hors de vous soit une preuve d'amour. — Mon amour à moi c'est ma vie et si j'ai quelques vertus bonnes ou sensibles, c'est à lui que je le dois. Otez-le-moi et vous m'ôterez tout le mérite que vous croyez me voir. Je ne serai plus qu'une femme si ordinaire que vous ne me regarderiez plus et vous auriez raison, — Mais il ne dépend, cher Alphonse, ni de vous, ni de Dieu lui-même de m'ôter l'amour que j'ai pour vous. Il est devenu l'essence de ma vie, et quand je quitterai la terre je l'emporterai avec moi. Renoncez donc à détruire un sentiment indestructible. Vous pouvez tout sur moi, hors cela. Si vous l'ordonnez, toute malheureuse que je me trouve en ce moment, je supporterai ma douloureuse existence. Mais si vous voulez qu'elk soit longue, ô mon bienaimé ! prouvez-moi donc qu'elle vous est nécessaire et rendez-la-moi aussi douce qu'elle m'est quelquefois à charge. Hélas! pourquoi donc une seule plainte fait-elle sur moi tant d'impression qu'elle éloigne jusqu'au souvenir du bonheur que je vous ai dû jusqu'ici ! C'est que mon àme est faite pour la douleur, qu'elle est à peine

accessible à la joie et que le bonheur ne me paraît que comme une ombre qui s'évanouit. Ah ! pourtant, mon amour, que je suis coupable ! J'oublie les biens si réels que je vous dois pour ne m'occuper que des craintes que peut-être vous n'avez accueilli qu'un moment et que vous avez repoussé. Ah! mon ange, pardonne. Je ne suis pas ingrate, crois-le bien, mais je redoute plus que la mort de perdre mon Alphonse ! Ah ! qu'il me reste cet ange chéri ! ce fils adoré ! Qu'il dispose de moi à quelque titre que ce soit, et je suis à lui ! »

Je n'ai rien voulu retrancher de cette lettre écrite avec du feu. Mais elle se résume pour moi dans les vingt premières lignes. M"'^ Charles dit qu'en les écrivant elle n'était plus maîtresse de sa raison. En apparence, peut-être, mais on aurait tort de s'y laisser prendre : elle savait très bien ce qu'elle faisait et à qui elle parlait ; en ayant l'air de se livrer pieds et poings liés à l'ami qui semblait douter d'elle, sous l'influence visible de Virieu ; en se déclarant prête à lui sacrifier tout : honneur, réputation, état, elle était sûre d'avance

qu'il ne la prendrait pas au mot. Cet « enleveur d'actrices » était incapable de détourner cette noble femme de ses devoirs, de la jeter sur la rue, après avoir abusé d'elle, car elle ne lui avait pas caché qu'elle ne resterait pas sous le toit de son mari après s'être donnée à son amant, et il était hors d'état de lui faire un sort, si modeste fût-il. Une âme vulgaire n'aurait probablement pas eu de ces scrupules ; celle de Lamartine était trop haute pour ne pas reculer devant les conséquences d'un acte irréparable... Mais quelle satisfaction pour son amour-propre ! Après une déclaration semblable, comment aurait- il pu douter encore de l'amour de M™*^ Charles, si tant est qu'il en eût jamais douté? Virieu lui-même qui avait provoqué inconsciemment cette scène orageuse était pleinement édifié à présent sur l'honnêteté de cette âme d'élite. C'était donc le cas de répéter que tout est bien qui finit bien. A partir de ce moment il n'y eut plus aucun nuage entre eux ; la paix se fit insensiblement dans leurs cœurs, et, quelques jours après, Lamartine aurait pu dire de son amie ce que Chênedollé disait de Lucile de Chateaubriand qui,

tout en l'aimant beaucoup, ne voulut jamais l'épouser :

(( Auprès de cette femme céleste j'étais pur comme elle; j'étais heureux de la voir, heureux de me sentir près d'elle. C'était l'espèce de bonheur que j'aurais goûté auprès d'un ange. Celui qui n'a pas connu Lucile ne peut savoir ce qu'il y a d'admirable et de délicieux dans le cœur d'une femme. Elle respirait et pensait au ciel. Il n'y a jamais eu de sensibilité égale à la sienne ; ce cœur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre a fini par dévorer sa vie ». (65)

Chez M'"^ Charles.

Ils commencèrent par régler l'emploi de leur temps. Le matin, Lamartine restait habituellement à son hôtel pour expédier sa correspondance et travailler un peu. Il ne sortait que lorsqu'il y était obligé. A midi il déjeunait sommairement dans sa chambre, et vers une heure M"'*" Charles venait le prendre en voiture. Il connaissait le pas de son cheval. Du plus loin qu'il l'entendait par la fenêtre de sa mansarde, il descendait l'escalier, prenait place à côté d'elle dans son cabriolet, et après une promenade plus ou moins longue à travers les rues de Paris, si le temps le permettait, ils allaient s'asseoir au soleil dans le jardin du Louvre ou des Tuileries. Brifaut raconte en ses Souvenirs qu'il rencontrait quelquefois Lamartine donnant le bras à une jeune femme au front

pâle, à Tair mélancolique, à la démarche lente et molle, qu'il croyait être sa sœur. Le soir, Lamartine dînait avec Aymon de Virieu ou quelque autre camarade, et, vers dix heures, il s'acheminait doucement vers l'Institut, guettant sur le pont des Arts le signal dont ils étaient convenus pour monter chez son amie. Le signal consistait en ceci. « Quand il y avait foule dans son salon, dont la fenêtre donnait sur le quai, les deux volets intérieurs étaient fermés; quand il n'y avait qu'un ou deux familiers prêts à se retirer, un des battants était fermé; enfin, quand tout le monde était parti, les deux battants s'ouvraient ainsi que les rideaux. » C'est alors qu'il pénétrait chez elle. Il la trouvait généralement assise à une petite table, occupée à lire en l'attendant sous l'abat-jour de sa lampe. Elle se levait à son approche, elle l'embrassait avec le même élan et la même tendresse, que si elle ne l'avait pas vu de la journée, et ils allaient se blottir l'un contre l'autre sur un canapé, tout près du feu. Ah! les bonnes et douces soirées passées ainsi dans le silence, j'allais dire dans le recueillement, sans autres témoins que la petite pendule de Berthoud

qui mesurait leur plaisir, et que lesfigures muettes, pendues dans leur cadre aux murailles, représentant Ossian, le héros de Fépoque, ou bien Molière lisant Tartufe chez Ninon de Lenclos (66). Par moments ils se croyaient encore à Aix-les- Bains, chez le bon vieux médecin, tant ils étaient libres et heureux. Mais la petite pendule se chargeait de les arracher à leur rêve. Au coup de minuit, Lamartine se levait — comme autrefois chez le docteur Perrier; — il jetait son manteau sur son épaule, souhaitait une bonne nuit à M'"« Charles et rentrait à Thôtel du Maréchal de Richelieu^ le cœur battant et l'âme en paix. Souvent il lui arrivait, en cours de route, de trouver un vers qu'il cherchait depuis le matin; quelquefois même c'étaient des strophes entières ; il notait cela avant de se coucher et le lendemain matin, le sommeil aidant, l'ode à la Gloire était faite.

Généreux favoris des filles de Mémoire, Deux sentiers différents devant vous vont s'ouvrir : L'un conduit au bonheur, Tautre mène à la gloire. Mortels, il faut choisir!

Quant à lui son choix était tout fait : il préférait le bonheur à la gloire, étant à mille lieues

de penser que celle qui, vivante, lui donnait le premier, en mourant lui donnerait l'autre.

Mais il n'entrait pas toujours comme un voleur chez son amie. Lorsqu'elle savait, par exemple, que le baron Mounier ou M. de Rayneval viendrait passer la soirée avec son mari, elle en informait Alphonse qui, ce jour-là, se présentait une heure ou deux plus tôt, pour pouvoir profiter de la conversation de ces Messieurs et se pousser dans leurs bonnes grâces. M'"^ Charles l'avait recommandé tout de suite au baron Mounier, qui avait fort apprécié son Mémoire sur le rôle que r ancienne noblesse française pouvait avoir à jouer dans le gouvernement à deux Chambres (67), mais il ne lui avait pas caché qu'il lui faudrait beaucoup de patience, la carrière diplomatique, où il voulait entrer derrière Virieu, étant, pour le moment, assez encombrée. Et, en attendant que le baron Mounier pût le satisfaire, Lamartine étudiait l'histoire et l'économie politique, sans pour cela négliger les Muses. Je ne sais pas pourquoi j'en parle au pluriel, car il n'en connaissait qu'une devant qui pâlissaient toutes celles du Pinde — même la plaintive Erato.

Il a écrit, longtemps après, que M"'*' Charles l'avait retenu malgré lui dans le parti de M. de Donald, avec qui elle était liée, par rattachement qu'il avait pour elle. Elle était, en effet, plus royaliste que lui, et il commençait à s'aigrir « contre l'aristocratie exclusive et mal inspirée d'un gouvernement qui négligeait la jeunesse, le dévouement et peut-être le talent de ceux qui pouvaient lui prêter leur force intérieure et le prestige de leur éloquence, pour les laisser s'éteindre dans l'ohscurité jalouse d'une province. »

« J'avoue même, disait-il, que je manifestai quelquefois ce mépris hostile contre les courtisans des Bourhons, et que je fus tenté de demander au parti de l'opposition une popularité et un libéralisme de mauvais aloi qui m'auraient vengé et mis à ce que je croyais ma place. Mais cette mauvaise pensée, qui n'était au fond que de l'amour, et que le désir de grandir pour elle et de devenir libre pour ne plus la quitter, fut toujours réprouvée et grondée par elle avec l'indignation d'un cœur de femme, plus honnête qu'un cœur d'homme. Elle m'en fit rougir; elle m'enseigna le dévoue-

ment à nos opinions, même méconnues, indépendamment des récompenses. »

Et il ajoutait comme pour nous prouver que, vivante ou morte, elle le domina toujours :

(( Cette première leçon d'honnêteté imperturbable, reçue ainsi d'une belle âme, me profita par la suite. Je n'eus plus de ces hésitations mauvaises, entre mon intérêt et mon opinion, qui auraient pu entacher Thonneur de mes pensées et la sincérité de mes opinions, telles quelles, dans les causes politiques ou religieuses, pendant tout le reste de ma vie. La voix d'une personne aimée avait doublé la voix de ma conscience. Je pus me tromper, mais je me trompai de bonne foi. » (68)

Cependant le mois de mars était arrivé. Quand le printemps montra son visage rose et fleuri, les amoureux prirent Thabitude d'aller promener au Bas-Meudon ou dans la forêt de Saint-Cloud. En ce temps-là, c'était le désert, mais l'amour n'aime pas les chemins trop fréquentés. Ils s'enfonçaient sous la feuillée, ou bien s'asseyaient au pied d'un chêne avec un livre qu'ils fermaient à peine ouvert. Quel livre, en effet, vaut celui du cœur! Lamartine

allait chercher du lait et du pain bis dans quelque ferme voisine. Ils mangeaient sur Fherbe et donnaient à manger aux oiseaux des bois, et, le soir venu, ils reprenaient le chemin de la capitale avec un gros bouquet de primevères que M"^ Charles plaçait bien en vue sur la table de son salon.

Un tel régime aurait dû faire du bien à cette chère malade et, puisque son cœur était content, assurer sinon hâter sa guérison. Mais c'est précisément le cœur qui chez elle usait la vie. Il ressemblait au feu dont Lamartine parle dans la Méditation de l'Enthousiasme.

Comme un feu que la foudre allume, Qui ne s'éteint plus et consume Le bûcher, le temple et Tautel.

Ce feu-là, c'était l'amour qui l'avait allumé en elle, et il la brûlait d'autant plus fort, qu'il était contenu, concentré, et ne pouvait se répandre qu'en paroles plus ou moins bridées.

Un jour, elle avoua à son ami qu'elle éprouvait les mêmes symptômes que Tannée d'avant, que les suffocations dont elle souffrait devenaient de plus en plus fréquentes, et que son médecin lui

conseillait de louer une maison de campagne aux environs de Paris — en attendant qu'elle pût retourner faire une autre cure à Aix. Cet aveu causa un très vif chagrin à Lamartine, mais comme son état de santé, à lui aussi, laissait beaucoup à désirer, qu'il était à bout de ressources et ne pouvait montrer sa gêne à M'"*^ Charles, la pensée qu'au mois d'août il pourrait la revoir dans le cadre merveilleux où elle lui était apparue, mit un peu de baume sur sa blessure. D'ici là, il aurait le temps de garnir à nouveau sa bourse, et il savait que sa mère se priverait plutôt du nécessaire pour l'envoyer encore une fois à Aixles-Bains.

Cela étant, il prit le parti de retourner en Bourgogne. Il donna comme prétexte à M"'*' Charles que ses parents le rappelaient auprès d'eux et qu'il ressentait le besoin, comme elle, de vivre au grand air.

L'Arbre de TAdoralion.

Un matin donc — c'était le 3 mai (09) — ils allèrent, avant de se quitter, se promener dans le parc de Saint-Cloud.

« Il y a, au sommet le plus élevé et le plus habituellement solitaire, à l'endroit où la colline s'arrondit pour s'incliner en deux pentes contraires, l'une vers le vallon de Sèvres, Tâutre vers le creux du château, un carrefour composé du croisement de trois longues allées. Là, ces allées se rencontrent et forment, en se rencontrant, une large pelouse vide. Ce promontoire de la colline domine la plaine d'Issy, le cours de la Seine et la route de Versailles... C'est sur ce promontoire, où l'on jouit, à la fois, de l'élévation d'un cap, du silence et de l'abri d'un vallon, et

(le la solitude d'un désert, qu'ils allaient souvent s'asseoir... Ils y montèrent ce jour-là, ils s'assirent sous le septième arbre qui formait le demi-cercle concave du carrefour, en face de la pelouse de Sèvres, et ils demeurèrent longtemps muets et immobiles l'un à côté de l'autre. »

On connaît cet épisode et l'admirable duo d'amour qui le termine.

« — Raphaël! il y a un Dieu!

« — Et qui vous l'a enfin révélé mieux aujourd'hui que tout autre jour?

« — L'amour!... Périssent à présent les vains noms que nous avons jusqu'ici donnés à nos entraînements l'un vers l'autre ! 11 n'y en a plus qu'un qui l'exprime : c'est celui qui vient enfin de se révéler à moi dans vos yeux! Dieu! Dieu! Dieu!... Dieu, c'est toi! Dieu, c'est moi pour toi! Dieu, c'est nous! »

Ils se levèrent dans un élan d'enthousiasme; ils embrassèrent l'écorce de l'arbre, qu'ils appelèrent, en souvenir de cet acte de foi, l'arbre de l'adoration, et ils rentrèrent dans Paris, elle avec la foi et le sentiment de Dieu trouvés enfin dans son cœur, lui avec la joie de lui savoir au cœur

cette lumineuse source intérieure de consolation, d'espérance et de paix!

J'ai cité presque textuellement les paroles de Lamartine, mais je ne crois pas que M'"^ Charles ait tenu le langage qu'il lui prête. Qu'elle ait commencé par ignorer Dieu, et qu'elle l'ait confondu ensuite avec la Nature, cela n'a rien d'extraordinaire de la part d'une femme imbue de la philosopiiie du xviii^ siècle, d'une élève de Jean-Jacques Rousseau. Mais que le vrai Dieu lui ait été révélé uniquement par l'amour, alors que depuis deux ans et plus M. de Donald employait son éloquence à le lui faire connaître, voilà ce qui est inadmissible. Lamartine aurait mieux fait de nous dire que M'"'' Charles arriva à la connaissance du vrai Dieu par l'action parallèle de l'évangile représenté par M. de Donald et de l'amour représenté par lui, Lamartine, puisque l'amour, encore une fois, rend le cœur religieux.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter de la réalité de cet épisode. Lamartine l'a authentiqué dans une note du petit carnet que M™® Charles lui donna trois jours après, à l'heure des adieux. (70)

C'était le 6 mai, dans le parc Monceau. « Cejardin, alors exclusivement réservé aux promenades des princes qui le possédaient, ne s'ouvrait que sur la présentation de cartes d'entrée qu'on ne distribuait qu'avec une parcimonie extrême. » Lamartine avait obtenu de ces cartes privilégiées par un des amis de la jeunesse de sa mère qui était attaché à la maison des princes. Il y entraîna M"'^ Charles, sachant que personne ne viendrait troubler leur solitude, et ils y passèrent une partie de la journée à rêver et à pleurer. Jamais ils n'avaient été si tristes. Ils avaient beau se dire et se redire: Au revoir! à bientôt! ils ne pouvaient se quitter et revenaient sans cesse sur leurs pas. Ils avaient le pressentiment, — et qui de nous, pour peu qu'il ait vécu, n'a passé par ces heures d'angoisse ? — ils sentaient que leur roman était hni, qu'ils ne se reverraient jamais plus!

Le Retour en Bourgogne^

Le soir même, Lamartine roulait vers la Bourgogne, anéanti et silencieux. Arrivé à Moulins le 8 mai, il demeura un jour à VHôtel de l Allier^ pour prendre un peu de repos et donner de ses nouvelles. Il écrivait, le 9, à Aymon de Virieu :

(( Je suis bien arrivé ici hier au soir, mon cher ami, sans autre aventure qu'un essieu cassé pendant le jour, et des voleurs qui ont voulu nous arrêter pendant la nuit; mais, comme je dormais, je n'ai su notre péril qu'après qu'il a été passé. Je me suis arrêté ici pour m'y reposer pendant cette journée. J'ai été plus fatigué de ma route que je ne l'aurais cru. Je repars cependant demain, mais ce n'est plus qu'une promenade d'ici chez moi.

« J'ai voulu vous donner de mes nouvelles d'ici, et te prier de remercier pour moi ta mère et ta sœur: tu ne pourras jamais leur en dire plus que je n'en sens, leurs bontés m'ont pénétré. J'ai reconnu ton sang au tendre intérêt qu'elles ont bien voulu me témoigner; et si elles me le permettent, je les aimerai dorénavant un peu de cette amitié dont nous nous aimons tous deux. Plus je m'éloigne de vous, plus je suis triste, et je suis obligé de m'étourdir pour ne pas succomber à l'excès de mes chagrins de tout genre. Je sais que ma mère en a beaucoup aussi, et qu'elle les sentira davantage en me voyant revenir ainsi. Mais le courage ne me manquerait cependant pas, si ma santé pouvait supporter tout cela. Y a-t-il une Providence?

« Je te prie de remettre à [M"« Charles] la lettre que je mets sous cette enveloppe. Je vous écrirai plus à mon aise de chez moi. Ici je n'ai ni plume, ni encre, ni table, et je souffre terriblement du côté.

(( Dis à ces dames qu'on exagère tout et surtout le mal; que j'ai vu de Paris ici des blés superbes presque partout, et que les arbres ni les

vignes n'y sont gelés, que tout cela souffrait un peu, il est vrai, de Textrême sécheresse; mais il pleut enfin au moment oii je t'écris, ainsi il n'y a pas de fin du monde.

Si nos amis sont heureux

Nous serons moins misérables. » (71)

Il avait été convenu entre les trois amis que, tant que Virieu demeurerait à Paris, ce serait lui qui ferait passer les lettres d'Alphonse à M™® Charles. Quant à elle, elle devait lui écrire directement. Virieu remplissait donc déjà l'office de courrier. Ce n'était pas une sinécure.

De Moulins, Lamartine se rendit au château de Péronne, chez sa tante. Il y séjourna jusqu'aux premiers jours de juin et se trouva très bien de l'air de la campagne, comme en témoigne la lettre suivante :

(' Péronne, près Màcon, jeudi 3 juin 1817.

« Comme je ne peux aller à Mâcon moi-même et que je suis revenu ici jusqu'à lundi, vous seriez peut-être en peine de moi. J'envoie donc par une occasion ces deux mots à la poste, pour toi et pour que tu donnes de mes nouvelles. Elles

sont bonnes : je me trouve à merveille de Tair des champs ; je ne sens pas mon foie, et je sens moins mes battements de cœur. Je redeviens un homme à peu près, et tellement que j'ai enfin conçu un Sai'd dont j'ai même verseggié une première scène. Je vous l'enverrai acte par acte, si ce noble feu se soutient, c'est-à-dire si ma santé le souffre.

« Je reviens hindi à la ville d'oii je partirai, je pense, assez promptement pour Vichy. Mais je vous écrirai lundi. Je suis tout en esprit à Fhôtel de Richelieu. Je n'ai pas eu de vos lettres depuis ces huit jours pour n'avoir pu aller les chercher. Mais je pense sans cesse à vous et vous suis des yeux.

« Adrien, le domestique, part, et je vais dîner avec tous les curés du pays. 11 fait chaud et beau. Nous sommes dans les bois, dans la solitude ; ce calme des champs se communique à l'âme. Aimez-moi comme je vous aime, et ce sera assez. » (72)

Lamartine n'alla pas plus à Vichy cette annéelà qu'il n'y était allé l'année précédente. Ses

parents lui ayant donné à choisir entre cette ville et Aix-les-Bains, il n'avait pas hésité, cela va sans dire. Il espérait toujours que M""® Charles pourrait le rejoindre en Savoie dans la seconde quinzaine du mois d'août. Il avait même fait toutes sortes de projets en prévision de ce voyage :

« Je t'attends à Màcon jusqu'au 18, écrivait-il à Yirieu le 8 août, si tu peux me conduire jusqu'à Ghambéry ou Aix, je vais avec toi ; je prendrai une quinzaine de bains et je reviendrai à Lemps avec un grand plaisir. Ce serait un bonheur pour moi que de passer quelque temps avec vous. Si tu ne peux pas, je ne m embarquerai pas pour ce voyage; je suis trop malade et trop misérable, et je serais trop fatigant dans mon état pour ta mère et ta sœur, quelques bontés qu'elles aient pour moi. Mais je vous attends ici, et vous prie de vous y arrêter au moins un jour. Ma mère est très empressée de vous y recevoir. Si cela est contre vos projets, je vous verrai au moins un moment. — Je t'avais écrit une grande lettre à l'hôtel de Richelieu.

« Adieu, je t'attends. Ecris-moi le jour de ton

passage ; si par hasard je n'y étais pas ce jour-là, viens à la maison, ma mère y est et m'enverra vite chercher : je ne suis qu'à une lieue de Mâcon. Mais, pendant ces dix jours, je suis à Màcon même. » (73)

Le ton de cette lettre permet de supposer que Lamartine avait reçu de mauvaises nouvelles de la santé de M'"^ Charles ; elles n'étaient pas bonnes, en effet. La malade s'était installée, au mois de juin, entre Viroflay et Versailles, dans une petite maison qui existe encore et qu'on appelait alors la maison Labé, et tout de suite elle avait été en proie aux ravages de la phtisie pulmonaire. Malheureusement le médecin de Versailles qui la soignait ne s'était pas rendu bien compte de son état, et elle l'avait aggravé en se fatiguant outre mesure. C'est ainsi que, le 20 juillet, elle écrivait au baron Mounier qu'elle était allée passer deux heures avec son mari et que c'avait été pour elle un jour de cruelles souffrances ! Mais si elle était condamnée à l'immobilité, elle pouvait encore écrire et elle priait M. Mounier, dans cette lettre, de lui faire faire chez son bon papetier une provision de papier

mécanique à tranche dorée, semblable au sien (74), elle lui demandait aussi de son encre bien noire, de sa cire, de ses bonnes plumes taillées à l'anglaise. <( Je n'ai plus rien de tout cela, lui disaitelle, et c'est comme si je manquais d'eau à boire ! »

C'était évidemment pour écrire à Lamartine dont elle connaissait l'inquiétude à son sujet et qu'elle voulait rassurer à tout prix.

J'ouvre Raphaël et je vois que les lettres de M'°^ Charles, « écrites d'une main ferme et légère, sur du papier fin de Hollande, dissipaient par l'enjouement et par les caresses de mots le nuage de pressentiments sinistres que leurs adieux avaient laissé sur son âme. De temps en temps, quelque phrase de découragement et de tristesse, jetée involontairement ou oubliée parmi les perspectives de bonheur, comme une feuille morte au milieu des feuilles vertes du printemps, lui paraissait bien un peu en contradiction avec le calme et la fleur de santé dont elle lui parlait. Mais il attribuait ces rares dissonnances à quelque ombre de souvenir ou à quelque impatience de la lenteur des jours, ombres qui avaient apparemment traversé la page pendant qu'elle écrivait. «

Yll

Le Lac.

Lamartine était donc, sinon tout à fait rassure, un peu moins inquiet sur l'état de M™® Charles, quand il quitta Mâcon pour aller à Aix-les-Bains. Il y arriva le 21 août, en compagnie de Louis de Vignet, chez qui il s'était arrêté quelques jours à Chambéry. Ils descendirent, comme Tannée précédente, à la pension Perrier, où le docteur et sa Femme et toute la maison leur demandèrent des nouvelles de «la bonne dame». La saison étant moins avancée, il y avait beaucoup plus de monde à table d'hôte; mais Lamartine avait le cœur trop malade pour se mêler à la vie de l'hôtel et, durant les premiers jours, c'est tout au plus s'il se lia avec une gracieuse demoiselle qui paraissait s'intéresser à lui d'une façon toute particu-

lière et qui par la suite devint sa correspondante fidèle. 11 n'avait qu'une ide'e en tète : viendraitelle ou ne viendrait-elle pas? Cette idée lancinante suffisait à remplir ses jours et ses nuits. Il commença par visiter les lieux qui lui rappelaient le cher souvenir de celle qu'il attendait. Il revit, au bout de l'allée des Petits-Peupliers, le petit mur qui avait été témoin de leur premier aveu, de leur premier baiser, les châtaigniers de la colline de Tresserve, la maison du pêcheur, les bois et le promontoire de Saint-Innocent. — J'ouvre encore le petit carnet que lui avait donné M"'^ Charles et j'y lis:

« Assis sur le rocher à la fontaine intermittente, le 29 août 1817, pensant à toi [Julie]. Abbaye de Haute-Combe, un pied dans le lac ! séjour à choisir pour nous, si !...

« Passé la journée du 29 dans les bois d'Haute- Combe sur le lac du B... avec cinq personnes bonnes et aimables.

« Souvenir de notre journée du mois de septembre passée sur le même lac avec elle !

« Quatre heures du soir. »

Séjour à choisir pour nous, si!... Que voulait-il

dire ? Ah ! pauvre cœur humain qui fait des projets jusque sur une tombe !

Les jours suivants, il composa Tode au Génie, qu'il destinait à M. de Donald. Comme il l'avait faite à la prière de M'"'' Charles, il voulait qu'elle fût prête pour son arrivée (7o). Hélas! elle ne devait pas l'entendre. Vignet savait par Aymon de Virieu qu'elle ne viendrait pas, lorsqu'il se décida à accompagner Lamartine à Aix, mais il n'avait pas eu le courage de le lui dire, et ce n'est que vers la mi-septembre, quand Alphonse eut perdu toute espérance, qu'il se décida à lui apprendre l'atroce nouvelle.

A cette date, en effet, la pauvre malade n'était pas transportable. Elle écrivait au baron Mounier:

« Après avoir couru pour notre affaire

pendant quelques jours et après avoir acquis la certitude que vous l'aviez arrangée par vos bonnes et pressantes recommandations, je suis revenue ici pour me reposer. Mais j'y apportais la fièvre, une maladie de poitrine qu'on appelle, je crois, un catarrhe suffoquant, et de grands maux de nerfs. C'est avec toutes ces gentillesses que je vis depuis plus de cinq semaines sans presque avoir

236 LE ROMAN DE LA.\L\rîTIN"E

quitté mon lit; et c'est tout au plus si je puis vous dire que cela va mieux. Le seul bien sensible que j'aye obtenu depuis quelques jours, c'est de pouvoir passer deux ou trois heures assise dans mon jardin. Le reste du temps je vous ferais pitié. Je n'ai pas été absolument sans secours. Un médecin de Versailles vient me voir. Le bon M. Alin a même quitté son lit pendant vingtquatre heures pour venir auprès du mien. Mais, du reste, ma solitude a été complète et, ce qui est intolérable dans cet état, je suis sans femme de chambre, faute de pouvoir en chercher une... » (7b)

Quand Lamartine apprit tous ces détails de la bouche de Louis de Yignet, il eut une crise de larmes terrible. On se souvient qu'au mois d'octobre 1816, la veille de leur départ d*Aix-les- Bains, M*"*^ Charles et lui étaient allés s'asseoir sur les rochers du petit cap de Saint-Innocent. Lamartine y entraîna Vignet. Il s'assit, la tête dans ses mains, sur la pierre même où son amie s'était assise, et pendant qu'il méditait, les vers du Lac jaillirent de son cœur comme une fusée de sang :

u . ' «fi t

LE nOMAN DE LAMARTINE -^IV.}

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, Sans pouvoir rien fixer, entraînés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur Tocéan des âges Jeter l'ancre un seul jour?

Beau lac ! Tannée à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle voulait revoir, Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir ! (77)

On sait le reste. 11 y aura bientôt cent ans que ces vers ont retenti pour la première fois dans le monde ; ils sont toujours aussi neufs, aussi vivants ([ue le sentiment douloureux qu'ils expriment. On ne fera jamais rien de plus beau. C'est le cri le plus poignant qu'ait exhalé une poitrine humaine. Tant qu'on aimera sur la terre, les amants rediront avec l'amant d'Elvire :

Aimons donc, aimons donc, de l'heure fugitive,

llàtons-nous, jouissons!

L'homme n'a pas de port, le temps n'a pas de rive,

II coule, et nous passons 1

Deux jours après, Lamartine renonçait, en pleine fièvre, au traitement thermal dont il avait si grand besoin, et il quittait avec Louis de Vignet cette vallée d'Aix qui n'était plus pour lui qu'une vallée de larmes. C'était le 17 septembre.

Pour bercer sa douleur, son ami lui chanta en

route cette élégie qu'il avait composée au mois de juillet en apprenant que M'"*^ Charles était gravement malade :

J'ai vu la fleur dans sa beauté, J'ai vu la fleur à peine éclose, Et sur ma lyre j'ai chanté.

J'ai vu la fleur dans sa beauté.

Je n'ai plus retrouvé la fleur; Les autans ont flétri la rose ; Et j'ai chanté dans ma douleur :

Je n'ai plus retrouvé la fleur.

Ainsi brilleront nos beaux jours, Tant que la divine espérance Nourrira nos tendres amours ; Ainsi brilleront nos beaux jours.

Ainsi passeront nos plaisirs.

Et l'oubli, le temps ou l'absence Détruiront tous nos souvenirs.

Ainsi passeront nos plaisirs. (78)

Après avoir passé cinq ou six jours à Servolex, Lamartine se dirigea sur le Grand-Lemps, dans le Dauphiné, où Aymon de Virieu se trouvait depuis la fm d'août. Là du moins, pensait-il, il pourrait parler A' elle à cœur ouvert, puisque son ami l'avait vue avant de partir et qu'elle lui rendait en aiïection le religieux respect qu'il avait à présent pour elle.

Éléonore de Canonge<

Mais la conversation d'Aymon ne lui suffisait pas. Il avait besoin de s'épancher dans le sein d'une femme qui sympathisât avec lui, car les femmes ont pour les peines d'amour des douceurs et des baumes que nous autres hommes nous n'avons pas. Justement, le hasard lui avait fait rencontrer à Aix, chez le docteur Perrier, une personne compatissante et sérieuse qui tout de suite était devenue sa confidente. J'en ai dit un mot tout à l'heure. Elle s'appelait Eléonore de Ganonge ; elle habitait ordinairement Tarascon, d'où elle était originaire, mais elle devait séjourner à Lyon quelque temps. II s'arrêta pour la voir en revenant à Milly, et, du mois d'octobre au mois de janvier, il entretint avec elle une corres-

pondance où l'on peut suivre la marche du mal profond qui le minait à ce moment.

« Je vous ai laissée, lui écrivait-il le 13 octobre, dans un état qui non seulement était affligeant pour vos amis, mais qui même pourrait les inquiéter : vous vous soignez mal et vous vous troublez des maux et des peines d'autrui, tandis qu'un peu d'égoïsme suffirait pour vous rétablir. Si vous me répondez pourtant que le remède serait pour vous pire que le mal, j'en conviendrai aussi avec vous. La Nature nous a faits trop bons pour notre propre bonheur ou pas assez pour le bonheur des autres ; et puisqu'il faut être nécessairement dans une de ces deux catégories, encore vaut-il mieux rester dans la première. 11 y a cependant, à ce qu'on dit, un juste milieu à tout; mais je crains bien que ni Fiin ni l'autre nous ne parvenions à le trouver ou à nous y tenir.

« Je suis plus que jamais dans l'extrême de la souffrance, de la tristesse et du malheur, et je n'espère plus de remède à tout cela que le remède universel. Je suis à la campagne par un temps qui m'est aussi contraire qu'à vous-même, et mon projet est d'y rester seul tout l'hiver. Le monde

m'est en horreur : j'y suis mal et il me fait mal ; le monde ne convient qu'aux heureux ou aux malades d'imagination. Je ne trouve un peu de repos que dans une complète solitude qui m'accoutume peu à peu à toutes les idées d'éternelle séparation auxquelles il faut que je m'habitue ; et le souvenir de ce que j'ai rencontré de bon et d'attachant dans le monde vient seul m'empôcher de changer ma tristesse en misanthropie.

« Votre souvenir sera sans cesse un de ceuxlà pour moi ; conservez-en aussi un de moi, et ne méjugez pas sur ce que vous m'avez connu. Un homme surchargé d'ennuis, et ne voulant plus se rattacher à rien dans le monde, n'est plus un homme : c'est presque une ombre... » (79)

Le 2i octobre, il écrivait encore à M"^ de Ganonge :

« J'ai reçu hier votre aimable lettre. Mademoiselle, et je me désespère de ne pouvoir y répondre que par quelques sottes lignes. J'ai la fièvre depuis huit jours, et je ne puis prendre ni pour le moral ni pour le physique les bons conseils que vous me donnez. La nécessité et le malheur sont plus forts que les esprits les plus

fermes, et je suis au point le plus terrible où ma destinée peut me conduire. Rien n'a changé qu'en pis dans ma déplorable situation : la personne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept semaines dans les horreurs d'une affreuse agonie, et je suis ici dans l'absolue impossibilité d'aller auprès d'elle et dans les plus durs embarras de tout genre et pour elle et pour moi. Jugez si je me guéris; je n'y prétends même pas, je n'aurais demandé qu'une mort plus supportable pour nous deux. Mais le ciel est le maître. » (80)

Et le 8 novembre :

«... Puisque mes peines et mes souffrances vous intéressent si vivement par la triste ressemblance qu'elles ont avec les vôtres, apprenez donc qu'elles sont toujours les mêmes : rien n'a changé qu'en plus mal dans la santé de la personne dont je vous ai parlé, et je ne puis à chaque courrier attendre que la confirmation de mon malheur, ou recevoir les détails d'un état pire que la mort : elle serait un bienfait pour tous deux; et j'en suis à cet excès de la désirer pour elle et pour moi. Vous jugez que ma santé

à moi-même ne peut s'améliorer au milieu de ces alternatives de crainte et d'espérance pires qu'un malheur certain et connu. Mais ne redoutez rien de mon désespoir, j'ai été formé au malheur par le malheur môme, et je crois qu'il faut subir son sort et ne pas se le faire à soi-même. Ma résignation pour tous les événements de ce monde, quelque affreux qu'ils soient, est complète, parce que mes espérances dans un avenir inconnu, mais meilleur, sont une conviction pour moi : la vie sans cela serait un supplice auquel il serait trop facile de se soustraire. Je ne la regarde que comme une épreuve par laquelle il faut passer jusqu'au terme, et ce terme arrive bientôt quand on a perdu tout ce qui attachait à la vie. J'attends demain des nouvelles, et je sais à peu près trop à quoi je dois m'attendre ; cependant l'espérance n'est pas tout à fait éteinte en moi... » (81)

La Mort d*Elvire.

Quelles nouvelles avait-il donc reçues de Paris, qu'il espérait encore contre toute espérance? Hélas ! c'est qu'il ne connaissait qu'une partie de la vérité.

Au commencement du mois d'octobre, pendant qu'il s'entretenait d'elle au Grand-Lemps avec Aymon de Virieu, le docteur Alin l'ayant trouvée seule et désemparée par suite de l'abandon de Virginie, sa femme de chambre, ne voulut pas que M™^ Charles restât plus longtemps à Viroflay. La température était encore douce, mais les hirondelles se rassemblaient pour le grand départ, et les feuilles commençaient à tomber — ce qui est toujours un mauvais présage pour les poitrinaires. Le docteur Alin conseilla à la malade de rentrer à Paris, et môme il se chargea

de la ramener à Tlnstitiit, pour être plus sûr que ce retour aurait lieu sans encombre. Il était temps. A peine était-elle réinstallée dans son appartement, que la phtisie qui paraissait dormir prit sa marche galopante. L'irritation primordiale de la poitrine entraîna celle de tous les organes essentiels de la vie ; l'inllammation se propagea à l'estomac, aux intestins et même au cerveau ; la fièvre et les sueurs réduisirent la patiente au dernier degré d'épuisement. Joignez à cela qu'elle repoussait par répugnance tous les médicaments qu'on lui ordonnait. Pendant plus de quinze jours elle ne consentit à prendre que de l'eau fraîche. Et pourtant elle avait auprès d'elle, jour et nuit, un ange de douceur et de bonté, M™^ de Saussay, sa meilleure amie, une Créole comme elle, qui habitait Blois. (82)

C'est à ce moment que la marquise de Drée, sa voisine (83), l'engagea à demander un prêtre. Elle connaissait beaucoup le curé de Saint-Germaindes-Prés, prêtre exemplaire qui avait traversé la Révolution, le crucifix à la main, et avait assisté Cadoudal jusqu'au pied de l'échafaud. M™^ Charles, qui était déjà prévenue en sa faveur par ce que

lui en avait dit le docteur Alin [Si), manda l'abbé de Kéravenant (85). Il vint la voir et la trouva si malade qu'après avoir reçu sa confession il voulut lui administrer les derniers sacrements. C'était le vendredi 24 octobre. A partir de ce jour, M™*' Charles ressentit un peu de mieux. La religion, en faisant descendre le calme et la résignation dans son âme exaltée, apaisa du même coup ses souffrances. Elle n'avait qu'une peur, c'était que M. de Bonald à qui elle devait tant de reconnaissance n'arrivât trop tard ; qu'un chagrin, celui de ne pouvoir calmer les inquiétudes que devaient causer à l'ami de son cœur sa maladie et son silence. Aussi, dès qu'elle eut la force de tenir une plume, son premier soin fut-il de lui donner de ses nouvelles. Elle écrivait à Lamartine le 10 novembre :

(( Je souffre de vous dire si tard que je vais mieux. L'absence totale de force en est la cause ainsi qu'un nuage que j'ai sur la vue qui semble s'épaissir tous les jours. Je ne puis plus rien fixer. J'envisage pourtant un terme à cet état et je crois qu'après de longues souffrances je vivrai. Je vivrai poifr expier.

« C'est par là seulement que je puis devenir digne des grâces immenses que Dieu m'a faites. Je ne sais si vous avez su qu'elles ont été sans bornes. J'ai été administrée, et après avoir reçu le sacrement que dans sa bonté il a institué pour soulager les mourants, Dieu lui-même s'est donné à moi. Vous comprenez quels devoirs m'imposent d'aussi grands bienfaits ! Ils seront tous remplis. Les sacrifices ne me coûteront rien ; ils sont faits, et je sens à la paix de l'âme qui résulte de mes résolutions que le bonheur aussi pourrait bien se trouver dans cette route du devoir qu'on croit à tort si pénible.

(( J'ai reçu toutes vos lettres. Qu'à présent, mon ami, elles puissent être lues par tout le monde. Je ne puis plus en recevoir d'autres et je ne le désire même pas. Vous ne répondrez pas à celle-ci. Je ne suis pas censée écrire : mais je craignais vos inquiétudes, et je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. 11 sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami. Oh ! qu'il est bon ce Dieu d'inefTable bonté î Et sa religion, qu'elle est douce, consolante et

sublime, quand elle verse sur le pêcheur ses trésors d'indulgence !

« M. de B[onald] est ici. Il ne permet pas que je lui parle. Ma faiblesse l'effraie. Mais il parle, lui, et sa conversation va tout droit à mon âme pour laquelle elle est faite. — Ecrivez-moi vite sur lui et pour lui. 11 m'a demandé presque en arrivant ce que vous pensiez de ses observations (86) et lorsque je lui ai dit que vous étiez prêt à les adopter, il m'a dit : Vous me ferez voir sa lettre, je vous en prie. — Or, comme je n'ai rien à lui montrer, écrivez-moi à présent que, dans le trouble où ma maladie a jette mes amis, vous n'avez guère pensé à d'autres intérêts, mais qu'aujourd'hui que vous êtes rassuré par M. Alin vous êtes pressé de me parler de M. de B[onaldj, que vous voulez aussi amuser ma convalescence par vos vers, et envoyez-moi VOde aux Français (87) et tout ce que vous me faites attendre si longtemps d'Aix et d'ailleurs.

« Que la lettre de M. de B[onald] et son ouvrage ne soient pas oubliés par la même occasion. M. de V[irieuj reviendra peut-être enfin.

(( Oh! que j'ai cru ne plus vous revoir ni l'un

ni l'autre! tout m'était égal alors, et je retombe dans mes inquiétudes sur vous. Soignez-vous, ne venez pas. Gela vaut mieux; je le pense.

« Adieu, mon ami. Je vous aime comme une bonne et tendre mère, toujours.

« M. de B[onald] est dans la grande admiration de votre ode. Il m'a dit qu'il ne lui appartenait pas de la louer, mais qu'elle lui paraissait d'une beauté admirable. »

De cette longue lettre testamentaire, d'un accent si mesuré, si posé et si grave, je ne retiendrai que les deux mots soulignés par M™« Charles et que quelques-uns ont si mal compris : « Je vivrai pour expier. » Qu'entendait-elle par là? Certes, elle ne se doutait pas, quand elle écrivait cette lettre, ni Lamartine, quand il la conservait, qu'un jour celui qui aurait l'honneur de la publier, le premier, se ferait une arme contre elle de ces deux mots détournés de leur vrai sens. L'explication que j'en ai donnée est pourtant bien simple. M'"^ Charles les ayant trouvés à la fin de la pièce de l'Immortalité (88) que Lamartine lui avait adressée quelques jours après sa réconcilia-

tion avec Dieu, elle les lui avait renvoyés comme pour lui dire : « Mon ami, en me donnant à vous tout entière en pensée, j'ai outrepassé mon droit et manqué à mon devoir, aux yeux de la religion. Mariée, j'appartenais corps et âme au bon vieillard dont je porte le nom glorieux. Je ne savais pas qu'en vous aimant d'amour — cet amour-là restât-il pur — je commettais un adultère moral. Je me répens de ma faute et si je vis je tâcherai de l'effacer par une conduite exemplaire. »

Cette interprétation n'est pas seulement conforme à la doctrine catholique, elle résulte encore de l'ensemble de la lettre. La meilleure preuve, en effet, que les paroles de M"'^ Charles n'avaient pas d'autre signification et ne contenaient l'aveu d'aucune faute matérielle, c'est qu'elle dit plus loin: « Je suis sûre que Dieu trouve bon que je calme les sollicitudes d'un enfant qui aime trop sa mère. 11 sait que cet enfant est vertueux. Il permet que j'en fasse un ami! » Ici, n'est-il pas vrai? les mots d' « enfant» et de «mère», pour avoir été empruntés au vocabulaire des Charmettes, ont quelque chose de pur dans la bouche de M'"^ Charles, et celui de « vertueux » qui les

accompagne ajoute encore à leur valeur morale. Aussi bien — et c'est par là que je conclurai, parce que c'est Targument décisif — il n'est pas possible d'admettre une seule minute que le confesseur de cette nouvelle convertie lui ait permis de revoir Lamartine et de le garder comme ami, s'ils avaient péché contre la chair ensemble.

Quoi qu'il en soit, la lettre de M"'« Charles, avec ses recommandations, ses résolutions, son désir de vivre, trompa si bien Lamartine, qu'il écrivit sur le petit carnet qu'il tenait d'elle :

(( Le 13 novembre 1817, j'ai appris le rétablissement de J. G... [Julie Charles]. Jours d'espérance et de joie.

(0 mon Dieu, ayez pitié de nous!)

Cette fausse joie, hélas ! devait être de courte durée. Quelques jours après, le docteur Alin mandait à Lamartine que l'état général de M'"'' Charles, tout en étant meilleur, ne laissait que peu d'espoir à ses amis. L'arrivée de M. de Bonald lui avait causé un bonheur inexprimable, et les en-

tretiens spirituels de son confesseur lui avaient fait beaucoup de bien. Ils venaient la voir souvent, l'un et l'autre, et la trouvaient ordinairement en prières ou écoutant la lecture de V Imitation de Jésus-Christ. Elle se montrait aussi beaucoup plus soumise aux ordonnances de son médecin. 11 n'y avait qu'une chose qu'on ne pût obtenir d'elle, c'était qu'elle consentît à ce que l'on couchât dans sa chambre. Le docteur Alin pensait qu'elle employait ses nuits à revoir et à classer ses papiers, et elle ne voulait pas être dérangée dans ce travail.

Vers la fin de novembre, le mal fit tout à coup des progrès effrayants. L'opium seul, administré à forte dose, pouvait engourdir ses douleurs et la jetait dans une sorte de rêvasserie voisine du délire. Son visage alors avait une expression sublime et son regard paraissait inspiré. Durant ces crises elle demandait la mort, elle la trouvait trop lente; quand elles étaient passées, elle se répandait en pensées pieuses, en paroles douces, en témoignages affectueux de résignation et de confiance.

Son mari, malgré ses soixante et onze ans et

ses infirmités, ne la quittait plus. C'est lui qui reçut son dernier soupir. Quelques jours avant sa mort, elle lui remit deux enveloppes renfermant la correspondance de Lamartine et un petit paquet contenant ses élégies et le portrait qu'il lui avait donné. Gomme elle savait qu'il ne viendrait pgis, elle avait mis le tout à l'adresse de Virieu, qu'elle attendait.

Elle mourut le jeudi 18 décembre, à midi, en embrassant le crucifix et en demandant pardon. Ses chairs prirent aussitôt la blancheur de l'albâtre; sa bouche était entr'ouverte, ses yeux à demi fermés; il y avait sur toute sa figure une expression céleste de douceur et de repos.

Le lendemain, à l'heure où l'on présentait son corps à l'église de Saint-Germain-des-Prés (89), Lamartine lisait son ode de la Gloire à l'académie de Mâcon. 11 n'apprit sa mort que huit jours plus tard, par la lettre suivante du docteur Alin :

(( Paris, 21 décembre 1817.

(( Depuis longtemps. Monsieur, vous partagiez toutes nos craintes, toutes nos anxiétés ; mais du moins étaient-elles tempérées quelquefois par

une lueur d'espérance qui ne pouvait plus entrer dans notre âme. Dès la fin d'octobre, le funeste dénouement était prévu ; il était attendu d'un jour à l'autre ; et cependant près de deux mois se sont écoulés au milieu des scènes les plus douloureuses et des progrès les plus effrayants de la destruction. La victime, si intéressante et ,si regrettable, a enfin consommé son long et rigoureux sacrifice jeudi dernier, à midi.

« La veille, à 8 heures du soir, elle me serrait encore les mains et m'exprimait avec la plus vive sensibilité ce qu'elle voulait bien appeler sa reconnaissance pour mes soins. Hélas ! c'était un dernier adieu. Je ne le comprenais que trop ; mon cœur était brisé de douleur, mais comment exprimer l'admiration que nous faisaieAt éprouver sa résignation et sa douceur, dans ces cruels moments où elle s'oubliait tout entière pour ne s'occuper que de ses amis! Les secours de la religion semblaient en avoir fait un être tout nouveau, et ils pouvaient seuls sans doute donner des consolations et ranimer l'espérance dans une situation uniquement propre à exciter le découragement et le désespoir. Elle s'est éteinte en par-

donnant et en demandant pardon. Puissent ces pensées, Monsieur, jointes à la certitude de l'impossibilité de prolonger une si douloureuse existence, modérer l'impression accablante que doit faire sur votre âme généreuse et sensible la nouvelle d'un si funeste événement! Notre noble amie a passé de la vallée des larmes dans un séjour de paix et de béatitude. Soumettons-nous comme elle, et, pour adoucir nos regrets, songeons qu'une fin douce, paisible, heureuse, a terminé une vie toute de douleurs et d'angoisses. « Prenez soin de votre santé. Monsieur, et veuillez conserver une place dans votre estime et votre amitié

(V A votre tout dévoué serviteur,

« Alin. » (90)

Cette lettre, empreinte d'une émotion à peine contenue, parvint à Lamartine le 25 décembre, c'est-à-dire un an jour pour jour après sa première visite à M'"'' Charles dans son salon de l'Institut. Il était à Milly depuis le mois d'octobre, en proie à des souffrances physiques qu'augmentaient encore ses souffrances morales. La pire de

toutes était l'impossibilité où il se trouvait de se rendre auprès de sa chère malade. — « Ne venez pas, cela vaut mieux, je le pense! » lui avait-elle dit dans sa lettre testamentaire du 10 novembre. Et il lui avait obéi, la mort dans le cœur. Par un sentiment que l'on comprendra, M™^ Charles avait voulu lui épargner l'horrible spectacle qui avait fait jadis du comte de Rancé un trappiste. Quand il l'avait quittée, huit mois avant, elle était belle encore, elle tenait à demeurer belle au fond de son souvenir.

Ainsi avait agi M"'^ d'Arbouville mourante à l'égard de Sainte-Beuve... Et cependant, nous venons de le voir, l'approche de la mort donne ordinairement au visage une surhumaine beauté.

Bien qu'il y fût préparé depuis longtemps et qu'il la désirât presque comme un bienfait pour eux deux, la mort de M'"*^ Charles porta à Lamartine un coup terrible. Gomme il n'avait personne auprès de lui à qui il pût confier le sujet de sa peine, il erra trois jours et trois nuits à travers les bois pour y gémir et pleurer à son aise, et quand il réintégra le foyer paternel, ce fut pour écrire, en tête de son petit carnet, au-dessous des

mots : « Donné le mardi 6 mai, au moment de mon départ de Paris, par J. G. [Julie Charles] », les lignes suivantes :

« Morte à 32 ans, le jeudi i8 décembre 1817.

— 0. M. D. R. N. D. V. S. (0 mon Dieu, recevez-nous dans votre sein.)

— Souviens-toi de moi dans les cieux! »

Souviens-toi de moi dans les cieux!

C'était le vers final de la pièce qu'il lui avait lue à Aix-les-Bains.

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