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LES SOUVENIRS D'UN BLESSE

C'est à Tours pendant que le gouvernement de la Défense nationale y résidait ; c'est à l'armée de la Loire pendant la campagne de Ooulmiers, à celle de l'Est dans sa retraite sur la frontière suisse, que ce roman est né ; et c'est à la gare de Perrache, puis dans un voyage en chemin de fer, que la première idée m'en est venue.

Le tableau lamentable que présentait cette gare à la fin d'octobre 1870 se trouve dans la seconde partie de ce récit (3/iss Cliftan, p. 14) où j'ai di l'émotion qu'on ressentait à la vue des blessés qui l'encombraient. C'étaient ceux des premières batailles, qui partis du village solides et vaillants y revenaient, à la sortie des ambulances, estropiés et misérables. En w^agon je voyageai avec un de ces blessés, un lieutenant amputé du bras gauche : avant l'entrée en campagne, son mariage était fixé ; maintenant il revenait dans sa famille, portant, réunis dans sa poche, son anneau de fiançailles et la balle qui lui avait brisé le bras : la jeune fille qui

l'avait aimé voudrait-elle d'an invalide de vingthuit ans ?

— Et la gloire !

— Y a-t il de la gloire pour un vaincu?

De tous mes romans, c'est celui-là que j'ai gardé le moins longtemps en préparation, puisque je l'écrivis en 1871 et qu'il commença à paraître dans le Temps au mois de novembre de cette même année.

Me suis-je trop pressé ? On l'a dit, et particulièrement Zola dans un article d'autant plus intéressant qu'il date de mai 1872, et que Zola à son tour, après vingt années, a publié « la triste épopée de nos désastres » ; parce que, dit-il, il faut « un certain recul pour voir nettement les événements et il faut qu'un apaisement se fasse dans l'intelligence. »

J'aurais bien voulu le recul ; l'apaisement je ne le voulais pas, et c'est quand j'avais des officiers prus siens logés dans ma maison, c'est en les voyant tourner autour de mon cabinet de travail et me regarder curieusement par ma fenêtre ouverte, c'est sous leur œil espionneur, c'est en entendant leurs fortes bottes écraser le gravier de mon jardin, que j'ai écrit ce roman.

De là ses défauts sans doute, mais aussi sa qualité, si j'ai su la lui donner: l'émotion du vu, de l'entendu, du ressenti. L'historien met en œuvre des documents imprimés; le romancier écrit sur le document vivant. Où seraient les miens si j'avais attendu? Pour ne prendre qu'un épisode parmi ceux qui composent ces souvenirs : le combat et l'incendie d'Eti'épagny ne devait-il pas être écrit sous la dictée même de ceux qui en avaient été les témoins ou les victimes, avec leur effarement, leur

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émoi, leur indignation, le tremblement qui était resté chez plusieurs? Et il fallait se hâter, car ceux qui ont le plus souffert des horreurs de ce sac ne lui ont pas survécu longtemps: le vieux juge de paix qui se traînait à genoux pour qu'on le laissât emporter, de la maison qu'on allait incendier, sa femme paralysée; l'adjoint qui, pour n'avoir pas fait préparer un dîner assez fin et assez copieux pour messieurs les Saxons, mourait quelques mois après des coups dont ils l'avaient assommé ; et aussi plus d'un des otages qu'on fit le simulacre de fusiller.

Si j'avais attendu, j'aurais pu, il est vrai, mettre dans mon roman ce qui est dans l'histoire; j'ai préféré essayer que pour une part si faible qu'elle fût, on mît dans l'histoire un peu de mon roman.

C'est pourquoi, au lieu de le remanier comme je l'ai fait pour beaucoup d'autres, je l'ai publié tel qu'il a été écrite avec la fumée des batailles, dont le nuage non encore dissipé à ce moment a pu obscurcir plus d'un endroit, mais aussi avec l'odeur de la poudre, avec le bruit du canon encore vibrant en moi. Est-ce qu'aujourd'hui je retrouverais aussi poignante l'émotion qui m'étreignait quand dans les gorges du Jura blanches de neiges, j'écoutais les détonations des grosses pièces du fort de Joux, — les dernières de la guerre?

Et à ce propos je veux ajouter un mot pour ceux, s'il s'en trouve, qui auraient la curiosité de comparer le texte de cette édition à celui du journal, et dire comment l'un est plus complet que l'autre. Le Temps, où paraissait le roman, avait alors Nefftzer pour directeur ; tous ceux qui l'ont connu savent

quelles étaient ses éminentes qualités de journaliste; mais vingt années de journalisme pratiqué sous l'Empire lui avaient donné des habitudes de prudence qui n'avaient jamais été les miennes, et qui lui firent demander quelques changements dans le chapitre du gouvernement de Tours. Comme mon roman était écrit pour dire ce que j'avais vu ou entendu, et aussi ce que je croyais vrai ou juste, je défendis mon texte. Pendant quinze jours, nous restâmes en face l'un de l'autre et le journal n'eut pas de feuilleton, malgré l'intervention amicale d'Hébrard qui me disait: «Mais Gambetta sera un jour le chef du gouvernement » ; à quoi je répondais : « Ça m'est bien égal. » A la fin, il fut décidé qu'on couperait ce que je ne voulais pas changer, et je m'empressai de rétablir dans le volume ce que le journal avait supprimé.

Mais le curieux est que, si je récrivais aujourd'hui mon roman, je supprimerais moi-même, je le crois bien, ce que je mis alors tant d'obstination à défendre.

Vous êtes romancier, vous n'avez même pas été élevé au séminaire et vous prétendez nous montrer des prêtres, les faire agir avec leur caractère professionnel, les faire parler comme ils parlent I Où les avez-vous connus? Comment les avez-vous étudiés, dans quel milieu, dans quelles circonstances? Si c'est d'après les fantaisies de votre imagination qu'ils agissent, si c'est votre langue qu'ils parlent, est-il possible qu'ils me touchent et que je m'intéresse à eux ?

La question serait trop juste pour que je n'y réponde pas d'avance.

Quand j'habitais avec mes parents, un prêtre venait de temps en temps consulter mon père sur ses affaires, et chaque fois je le voyais descendre de sa mauvaise voiture qui ressemblait à celle d'un commis-voyageur en épicerie ou en quincaillerie et était traînée par un pauvre diable de cheval jaune, comme jamais voyageur de commerce à coup sûr n'en attela. Je courais m'installer dans le cabinet de

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mon père, certain que ce prêtre ne me laisserait pas quitter la place comme je feignais toujours de le vouloir faire :

— Ne vous dérangez pas mon cher fils, ce que j'ai à dire à votre cher père n'a rien de secret.

C'était mon abbé Guillemittes, qui ne s'appelait pas de ce nom bien entendu, mais qui, comme celui que je devais mettre dans plusieurs de mes romans, après avoir commencé la vie par le commerce s'était fait prêtre, et, devenu curé d'un gros village, avait voulu aussitôt jeter à bas la vieille église jusque-là suffisante pour ses paroissiens, mais non pour lui, et la remplacer par un monument du treizième siècle, construit d'après ses idées et sous sa direction, dont il ferait une merveille architecti^— raie en même temps qu'un lieu de pèlerinage. ^^|

Mais la manie architecturale coûte cher, et elle entraine ses victimes dans des difficultés et des embarras de toutes sortes, — difficultés avec les ouvriers et les entrepreneurs; embarras avec ceux qui doivent fournir les fonds que chaque jour dévore la merveille.

C'était pour conter ses difficultés et ses embarras que de temps en temps l'abbé Guillemittes venait consulter mon père et lui demander des conseils pratiques, qui pour lui avaient un double avantage : — le premier de ne rien lui coûter ; — le second de lui montrer clairement quels étaient ses droits au point de vue légal en même temps que lui expliquer quelles étaient ses obligations.

Pour moi, ces explications que j'écoutais curieusement formaient la partie la plus intéressante de ces consultations. Tant qu'il s'agissait de réclama-

lions qu'il jugeait solides, fondées sur des droits indiscutables, il parlait nettement, allant au but. Au contraire, quand il était question de celles qu'on lui adressait, et qu'il n'admettait pas ou qu'il ne croyait recevables qu'enpartie, c'étaient des contestations d'une abondance extraordinaire avec toutes sortes de subtilités d'interprétation, de distinctions qui me rappelaient celles dont j'avais trouvé des modèles dans les Provinciales.

Sans être dévot, — peut-être même parce qu'il ne l'était point — mon père avait le respect du caractère sacerdotal, ayant reçu sa première instruction du curé de son village natal, qui était, m'a-t-il dit, un brave homme aussi remarquable par son intelligence qu'il était vénérable par la pratique de toutes les vertus; ce qui n'avait pas empêché qu'en 93, il l'avait vu monter dans la charrette pour aller à la guillotine. D'un côté la reconnaissance envers celui qui s'était montré un père pour lui ; de l'autre l'effet de celte catastrophe sur un enfant de treize ans, avaient fait naître en lui une sympathie pour les prêtres qui le portait toujours à l'indulgence envers eux. Aussi quand, l'abbé parti, je risquais quelque observation qui trahissait mon élonnement:

— îs"oublie donc pas, me disait-il, qu'il a commencé par être commerçant.

Et pour lui qui pendant ses longues années de notariat avait rencontré des commerçants dans toutes sortes d'affaires, cette explication répondait à tout; mais moi elle ne faisait pas taire mes interrogations. J'en connaissais des commerçants, etje ne trouvais en eux rien, ni dans leur dédain des formes

qui allait jusqu'à la brutalité, ni dans leur franchise à poursuivre leur intérêt sans souci du reste, de ce que je croyais voir dans cet abbé Guillemittes, qui me semblait au contraire réunir en lai, à une haute puissance, tout ce qui, selon mes idées de ce moment, constituait le caractère du prêtre, — non celui du simple desservant confiné dans saparoisse, — mais celui qu'une ambition quelconque a jeté en pleine lutte de la vie, où il bataille avec des arm qui lui sont spéciales.

Que ne venait-il plus souvent? J'aurais voulu l'entendre tous les jours, carsi je n'avais pas encore écrit de romans, j'en roulais déjà des tas dans ma tête, et j'avais conscience que ce prêtre était le personnage le plus intéressant qu'un romancier pût rencontrer ; si j'arrivais à lire dans celui-là, ce serait une curieuse étude d'observation qui me donnerait confiance pour d'autres.

Dans ces' entretiens il n'était pas uniquement question de chicanes ; souvent aussi l'abbé Guillemittes se laissait aller à parler des embarras sans cesse renaissants qu'il rencontrait pour se procurer les ressources que son église dévorait ; car ce n'était pas l'argent nécessaire au lendemain qui lui manquait, c'était celui qu'exigeaient les dettes de la veille, les terribles échéances en retard. Sans doute, dans ces confidences, il ne disait pas tout, — sa manière n'était pas de dire tout en quoi que ce fût, — mais comme, à travers les réserves dont il s'enveloppait, il était facile d'entrevoir les luttes qu'il avait à soutenir ! — « C'est le rocher de Sysiphe, disait-il; un beau jour les forces me manqueront, et il m'écrasera. » — Et comme mes sou-

venirs mythologiques n'étaient pas encore oubliés, je trouvais qu'il aurait pu rappeler tout aussi justement le tonneau des Danaïdes qu'était réellement cette église dans laquelle avec un labeur prodigieux de ses jours et de ses nuits, sans une minute de repos ou de sécurité, il versait les flots d'argent qu'elle absorbait, les laissant s'écouler par mille ouvertures invisibles. A cette époque, une bonne partie de la bourgeoisie, arrivée à la fortune sous le gouvernement de Louis-Philippe, se montrait franchement indifférente en matière de religion, tandis qu'une autre restait Voltairienne ; si la dévotion allait bientôt redevenir à la mode, il n'était pas encore chic d'aller à l'église « pour donner à croire qu'on est du monde », et à défaut d'ancêtres, d'afficher au moins des principes. Aussi le malheureux Sysiphe qui, comme tous les hommes supérieurs, avait devancé son temps, était-il obligé d'inventer à chaque échéance, c'est-à-dire tous les jours, quelque nouvelle manière de forcer les serrures des caisses et les fermoirs des porte-monnaie de gens apathiques ou hostiles, qui faisait l'admiration du naïf que j'étais alors, me demandant oii il était le plus habile, le plus ingénieux, le plus puissant, le plus profond, — dans l'exploitation de la chariié et de lapiéié, ou dans celle de la vanité, delà bêtise, de la canaillerie de ceux qu'il appelait à l'hon • neur insigne d'être les bienfaiteurs de son église. Quand je fis la connaissance de l'abbé Colombe, iln'était point encore entré dans les ordres ; clerc de notaire dans une étude de village, il travaillait à amasser, après avoir acquiité les petites dettes de son père, l'argent nécessaire pour payer ses années

d'étude au séminaire et celles de son frère jumeau; mais déjà prêtre de la tête aux pieds, de corps, de cœur, d'esprit, d'âme, d'attitude, de langage, et si complètement, si parfaitement qu'il réunissait en lui toutes les qualités d'une vocation prédestinée, avec une simplicité, une ingénuité, une humilité qui lui faisaient sincèrement croire qu'il était « un si pauvre homme », alors que ceux qui l'approchaient le reconnaissaient pour le plus saint homme qui fût au monde. Pendant plus de six ans je le suivis, et s'il ne parvint point à coudre dans mon gilet la médaille sacrée qui devait me préserver des embûches du démou, ce ne fut la faute ni de l'ingéniosité ni de la persévérance de ses pieuses habiletés ; encore nesuis-jepas assuré qu'il n'ait point réussi, sinon à détourner de moi le malin, au moins à me faire porter, à mon insu, une de ses médailles : il était si avisé pour les roueries de ce genre !

Je n'aurais connu que ces deux prêtres si dissemblables, que l'idée ne me serait jamais venue de mettre en scène un petit coin du monde clérical, si particuliers que fussent ceux-là, et précisément à cause même de leur originalité qui les sortait de l'ordinaire ; mais au courant de la vie, j'en rencontrai d'autres qui, peu à peu, formèrent une galerie.

Ceux avec lesquels je me trouvai en rapport en Normandie, au temps de ma première jeunesse, étaient des petits curés de village à l'intelligence peu cultivée et peu ouverte, à Tâme simple et tranquille, sans éducation, sans manières, d'esprit lourd ou borné, restés paysans sans que le séminaire les eût dégrossis; en somme, de braves gens.

semblait-il, qui, n'ayant d'autre ambition que la paix, admettaient la médiocrité de leur existence dont ils eussent été satisfaits, s'ils avaient trouvé un peu plus d'égards,, de douceur et d'indulgence chez leurs supérieurs ; mais encore subissaient-ils cette autorité despotique sans plaintes, sans révolte, en répétant le mot typique que j'ai entendu dire à l'un d'eux, celui-là même qui m'a baptisé : « Moi, dans la vie, toujours et pour tout, je me conforme, je me conforme. »

Au contraire, ceux que plus tard je pus observer d'un peu plus près, parce que j'étais d'âge à mieux les étudier, étaient pour un certain nombre des mécontents, des révoltés, qui ne se conformaient en rien, et auraient déchiré leur soutane s'ils avaient su par quoi la remplacer, sans être exposés à rester tout nus, ce qui ne pouvait pas convenir à leurs besoins de bien-être.

Ce furent les hasards d'un voisinage qui me mirent en relation avec l'un d'eux, dans un tout petit village de la grande banlieue parisienne ; et, par lui, avec d'autres de ses confrères qui par bien des points lui ressemblaient, pensaient, sentaient, souffraient comme lui d'une règle trop étroite pour leurs esprits affranchis.

Souvent le dimanche, j'allais passer la journée dans ce village, et après un dîner côte à côte dans une maison amie, une sorte de camaraderie s'établit entre nous; il n'était que de quelques années plus âgé que moi; il avait la curiosité de savoir comment vivait la jeunesse littéraire de cette époque, quelles étaient ses idées, ses aspirations, ses haines; de mon côté, j'avais celle de lire dans

ce jeune curé, si différent de ceux que j'avais pratiqués en Normandie. C'était plus qu'il ne fallait pour nous rapprocher puisque nous étions aussi curieux, lui de moi, que moi de lui, et que de mon côté, j'avais le dessein d'entrer en relations avec quelques autres prêtres, ses camarades ou ses amis.

Tout d'abord, on s'observa devant ce laïc; mais quand l'habitude fut venue et avec elle la certitude qu'on n'avait rien à craindre de lui, on ne se gêna plus et on se livra d'autant plus volontiers que pour tous les prêtres, même les plus fermes, c'est un besoin de lâcher l'attitude imposée et de rede venir, ne fût-ce qu'une minute, ce que la natu les à faits.

Il n'y a point à peindre ici ce milieu que voisinage de Paris avait créé dans des conditions spéciales. Cela pourrait fournir matière à un roman étudié. Une esquisse en quelques pages ne pourrait être qu'incomplète dans ces notices, et par là déplacée. Cependant, on doit comprendre que le jeune prêtre qui a toutes les facilités de s'en aller « en ballade, » à Paris, revêtu d'habits bourgeois, sans qu'on puisse le reconnaître parce qu'il a laissé repousser sa tonsure; — qui est le commensal forcé des châtelains de sa paroisse, lesquels ne sont quelquefois que des gens tarés, eux, leur femme et leur famille; — dont les ouailles sont ces paysans de rile-de-France, que la fréquentation de la grand' ville a fait plus roublards que le Parisien le plus avisé, — on doit comprendre que ce curé-là ne ressemble pas toujours à l'humble desservant d'un village du Centre ou du Midi, dont la vie entière s'écoulera à l'ombre de son clocher.

Pour montrer jusqu'où pouvait aller la liberté que ces jeunes prêtres se donnaient, et la façon dont ils transigeaient avec leurs devoirs professionnels, un fait suffira : il a un accent assez vif pour faire juger leur état de conscience. Un dimanche de mai, j'arrive au village et en passant devant le presbytère, je croise le curé qui traversait la route pour aller à l'église célébrer la grand'messe. Nous n'avons le temps d'échanger que quelques mots, cependant je lui dis l'émotion bouleversante dans laquelle vient de me plonger une lecture que j'ai faite en wagon, — celle du commencement des Châtiments, que le matin même on m'a prêtés, à condition que je les rendrais le lundi, pour qu'ils puissent passer de mains en mains, tant est grand l'empressement à se jeter sur ce petit volume qui, alors traqué par la police impériale, n'entrait et ne circulait que difficilement en France.

— Qu'allez- vous faire aujourd'hui ? me demandat-il.

Je lui dis l'emploi de mon temps, qui ne me laissait pas une heure pour la lecture.

— Alors, prêtez-moi le volume, puisque vous ne pourrez pas l'ouvrir, dit-il.

— Votre journée est encore plus prise que la mienne, vous avez la procession.

— Je trouverai toujours bien quelques instants pour en lire plusieurs pièces.

Ainsi prié, je ne pouvais pas refuser; je lui remis le volume.

Dans l'après-midi, je rencontrai la procession qui se déroulait entre la verdure de deux haies fleuries, se rendant à un Calvaire, et me rangeai

pour la laisser passer. Gravement, mon curé marchait, portant de la main gauche un livre d'église ouvert ; il ne chantait point. Quand il fut en face de moi, je vis que dans ce livre d'assez grand format, il en tenait un autre tout petit, qui, précisément, était mon exemplaire des Châtiments. Si j'avais pu douter de mes yeux, le sourire triomphant qu'il m'adressa m'aurait dit combien j'étais naïf de ne pas croire ce que je voyais.

Ces études faites, il me sembla que je pouvais, sans courir des aventures trop périlleuses, mettre des prêtres en scène, et je pensai à écrire Un Miracle.

J'ai déjà dit comment je proposai Un Miracle à Buloz qui m'avait demandé un roman; maintenant, je dois expliquer comment ce roman, écrit pour la Revue des Deux-Mondes^ fut publié par l'Indépendance belge.

L'expérience que donnent les années me fait reconnaître que c'était une idée bizarre, pour ne pas dire plus, d'imaginer qu'un roman tel qu'f/n Miracle était à sa place dans la Revue des Deux- Mondes, si respectueuse de la tradition, mais alors, c'était précisément l'irrévérence de ce roman que je trouvais amusant de présenter à ce public fermé, qu'il dût s'en fâcher ou non; s'il s'en fâchait, si je devais batailler avec Buloz, nous verrions. Je ne l'avais pas pris en traître, et franchement, je lui avais exposé les dangers de mon sujet, sans les exagérer; mais aussi sans les atténuer; si après lecture, il voulait m'imposer des modifications qui ne me conviendraient point, je porterais mon Miracle ailleurs; je n'avais pas faibli pour mon second

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roman, j'hésiterais encore bien moins pour celuilà qui venait dix ans après. Cependant ce ne fut pas pour irrévérence, qu'il ne parut pas dans la Revue des Deux-Mondes; ce fut simplement pour des raisons de boutique, qui à ce litre peuvetit être contées ici, puisqu'elles forment un tout petit épisode de l'histoire littéraire de notre temps, sinon pour moi, au moins pour la Revue des Deux- Mondes qui a exercé une si lourde influence sur ce temps.

C'était au printemps de 1870 que j'avais commencé le roman, et pressé par les lettres de Buloz, je l'avais mené aussi rapidement que possible; la guerre l'interrompit, ou tout au moins ne me permit d'y travailler qu'irrégulièrement et sans suite. Ce fut seulement quand je fus réinstallé dans ma maison que je pus le reprendre. J'approchais de la fin lorsqu'un jour je vis, par ma fenêtre ouverte, s'arrêter devant ma grille un fiacre parisien qui paraissait perdu. Il en descendit un monsieur de tournure distinguée, décoré, qui avait tout l'air d'un personnage officiel, et je m'imaginai, quand il entra dans mon jardin, qu'il venait me demander des renseignements sur quelque membre de la Commune, appartenant au monde des lettres, qui, en ces derniers temps, ne sachant ou donner de la tête, s'était réclamé de nos anciennes relations, bien que nos opinions politiques ne fussent nullement les mêmes. Comme je trouvais la répression à laquelle on s'abandonnait follement cruelle, je me promettais de le reconduire vivement à son fiacre, lorsqu'on me remit sa carte : Bérardi, directeur de V Indépendance belge; ce qui me fit penser que les

gens d'imagination étaient vraiment un peu pressés de vouloir aller toujours au-devant des choses, au lieu d'attendre qu'elles vinssent à eux.

Oe n'était pas du tout de communards que M. Bérardi voulait m'entretenir, mais simplement de son journal. Pendant la guerre, V Indépendance belge, le seul journal en langue française bien informé et impartial, avait pris un développement considérable ; la guerre finie, M. Bérardi voulait soutenir ce succès en donnant à son public des romans inédits; si j'acceptais les propositions qu'il m'apportait, je me trouverais chez lui en bonne compagnie : Gustave Droz, Ulbach, etc. ; mon prix serait le sien, j'aurais toute liberté de sujet et d'exécution.

C'était parler cela, et mieux que les directeurs des journaux de Paris ; aussi, ce fut avec regret que je lui expliquai qu'engagé envers la Revue des Deux-Mondes et le Temps, je ne pouvais pour le moment accepter ses propositions.

— Ce sont des engagements fermes? me dit-il.

— Avec le Temps, oui ; avec la Revue, il ne reste qu'à fixer la date de la publication et le prix.

— C'est quelque chose, cela; et il me semble que si la date et le prix que vous donne Buloz ne vous conviennent pas, vous pouvez me passer le roman que vous avez écrit pour lui.

— Il m'a pressé pour l'avoir. ^Êa

— Il vous laissera peut-être le temps nécessaire"' pour en faire un autre; moi, j'ai besoin du vôtre tout de suite ; voyez-le donc, car tant que tout n'est pas convenu, il n'y a pas d'engagement.

Le lendemain, j'étais chez Buloz qui, pour la

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date, m'accorda toule satisfaction : mon roman commencerait aussitôt après celui qui était en publication ; mais pour le prix, il en fut autrement.

Quand j'abordai cette question, il commença par s'étendre en considérations générales sur l'importance qu'il y avait pour un romancier à écrire dans sa Revue, sur l'autorité, l'honneur que ce choix lui valait, sur la sévérité d'exécution que cette collaboration imposait, sur la préparation à l'Académie qu'elle était, puis enfin il se décida à me dire qu'il m'accorderait son grand prix... trois cents francs la feuille.

— C'est-à-dire que si mon roman fait dix feuilles, il me rapportera trois mille francs.

— J'espère qu'il n'en fera pas plus de huit ; dix, c'est trop long.

— Alors ce sera deux mille quatre cents francs.

— Sans doute.

A mon tour, je voulus lui servir des considérations morales dans sa manière :

— Il n'y a pas que l'argent à regarder dans le prix payé pour ce qu'on achète, il y a aussi la valeur qu'on reconnaît à ce qu'on paie.

— Alors nous ne sommes pas d'accord sur cette valeur ? dit-il d'un air goguenard.

— Pas du tout.

— Combien voulez-vous?

Je n'avais pas préparé une réponse à cette question ; au hasard, je dis :

— Mille francs la feuille.

Il leva au ciel des bras indignés :

— Jamais!

— Dans ce cas, n'en parlons plus.

— Vous êtes fou !

— J'espère trouver aussi fou que moi.

Ce fut ainsi que de la Revue des Deux-Mondes mou roman passa à V Indépendance belge.

Je croyais en avoir fini avec Buloz lorsque peu de temps après la publication en librairie de mon roman, je lus dans la Revue un article qui l'arrangeait de la belle manière. J'avoue que cela m'étonna un peu, tant le procédé était grossier. Je contai mon aventure à des journalistes ; ils en firent flèches pour s'amuser à tirer sur Buloz qui était généralement détesté et qu'on prenait volontiers pour tête de Turc; Sarcey» à cette occasion, gagna le prix.

La guerre continua sur mon dos, c'est-à-dire qu'à chaque roman nouveau que je donnai, la Revue recommença ses attaques, si bien qu'à la fin je voulus, sans autrement leur répondre, qu'on sût d'où elles venaient, et j'écrivis à Buloz une lettre que publièrent les journaux ; la voici :

« Monsieur,

» Depuis quelques années, vous me faites attaquer fréquemment, dans votre Revue, par des gens à voire service qui se cachent le plus souvent sous des pseudonymes.

» Jusqu'à ce jour, j'ai laissé passer ces articles parfois sans les lire ou, quand par hasard je les lisais, sans en prendre souci.

» Mais à la longue, mes amis, moins patients que moi, se fâchent de mon indifférence et appellent faiblesse ce qui en réalité est dédain.

» Pour leur être agréable, je vous préviens qu'il

m'est resté entre les mains deux des lettres qui m'ont été écrites en votre nom par M. Charles Buloz, secrétaire de la rédaction de la Revue des Deux-Mondes, et qui sont en contradiction complète avec vos attaques d'aujourd'hui.

» La première de ces lettres est en date du 27 mars 1870 ; elle m'annonce que la Revue a consacré une étude « sympathique » à l'un de mes romans « qui lui a paru mériter les éloges de la critique » et elle me demande de vous donner un autre roman « que vous verriez avec plaisir figurer dans la Revue, si la chose entre dans mes vues » (je cite textuellement pour ne pas déflorer cette jolie chose).

» La seconde est en date du 20 mai 1870 ; elle me reproche de rester sans vous voir, et elle me prie de vous porter ce roman, qui se fait trop attendre.

» Je pourrais aussi vous rappeler mes entretiens avec M. Ch. Buloz, dans lesquels celui-ci me proposait d'écrire exclusivement pour votre revue, et voulait que je prisse l'engagement de lui donner deux romans par an ; mais je m'en tiens à cette correspondance, qui, elle, n'est pas niable.

» De ces deux lettres, il résulte donc qu'il a été un temps peu éloigné où vous faisiez assez de cas du romancier que vous injuriez aujourd'hui pour lui demander sa collaboration, et que c'est lui qui vous a refusé cette collaboration poui- des raisons pécuniaires.

» Celte constatation me suffit, et je n'ai nul désir d'engager une discussion avec ceux qui, dans votre revue, sont chargés de donner une forme plus ou moins littéraire à vos inspirations. Je ne me suis

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pas réjoui de vos éloges, je ne me fâche pas de vos injures ; je tiens uniquement à constater que vous m'étiez « sympathique » quand vous espériez que je consentirais à écrire dans votre revue, et que vous ne m'avez été hostile que du jour où vous avez compris a que la chose n'était pas dans mes vues ».

» C'est assez pour montrer une fois de plus que, dans cette Revue des Deux-Mondes, que vous dirigez avec une économie si remarquable, éloges et critiques sont, quand vous vous en mêlez, une affaire de gros sous. Appât pour attirer ou payer à peu de frais les écrivains dont vous avez besoin, ou vengeance contre ceux qui n'ont point accueilli vos propositions.

» Je sais que, parmi ceux de mes confrères que vous traitez comme moi, il en est plusieurs qui pourront, quand ils le voudront, vous faire une réponse pareille à la mienne. C'est pour les y engager que je livre celte lettre à la publicité.

)> Agréez mes salutations.

» Hector M.\lot.

» Fontenay-sous-Bois, avril 1875. »

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