‹ Le roman de mes romansChapitre 9 sur 34 · UNE BONNE AFFAIRE · texte numérisé non relu

UNE BONNE AFFAIRE

J'avais publié Un Beau-Frère dans le Journal des Débats, et ce roman avait eu la bonne fortune de plaire au public du journal en même temps qu'à son directeur. Et il faut dire que cette heureuse chance ne se réalise pas toujours : combien de fois les abonnés trouvent-ils imbéciles les romans qu'on leur offre à grand renfort de réclame ; et combien souvent aussi le directeur d'un journal blague-t-il le roman pour lequel il reçoit de ses crétins d'abonnés des lettres enthousiastes! Enfin, le mien avait plu et, comme témoignage de satisfaction, on m'en avait commandé un autre en me promettant de m'augmenter : on me payait cent vingt-cinq francs le feuilleton pour UnBeau-Frère, on m'en donnerait cent cinquante pour Une bonne Affaire. C'étaient les prix de l'époque, et ils comptaient, particulièrement au Journal des Débats, comme on le verra tout à l'heure.

Cet arrangement avait été conclu au mois de janvier 1869, et mon roman devait commencer à paraître dans le journal vers la fin de l'année;

j'avais donc une dizaine de mois pour l'écrire, et ce n'était pas trop, le sujet n'étant pas de ceux qui permettent une exécution rapide et facile.

Mais, au mois de mai, la dissolution de la Chambre faisant chômer la politique pour une partie de l'été, M. Bertin me demanda mon roman.

— ... Je n'ai écrit qu'un chapitre.

— Où en êtes-vous de votre préparation? mÊ

— Le plan est arrêté chapitre par chapitre, scène par scène; et j'ai lu tous les livres qui me sont nécessaires pour la théorie de la chaleur; j'ai aussi tous mes documents sur les aventures judiciaires que doit traverser mon inventeur. J'ai vu des gens qui les ont vécues, ils m'ont dit les luttes qu'ils ont dû soutenir, les souffrances par lesquelles ils ont passé, les uns, de riches qu'ils étaient devenus misérables, les autres broyés, quelques-ui^J à moitié fous, sinon tout à fait : un particulière" ment qui est ou a été tout cela et qui me servira de modèle.

— Alors, nous pouvons commencer.

— Nous le pourrions s'il s'agissait d'un autre roman ; mais, dans celui-là, je dois, de temps en temps, parler la langue scientifique, et vous savez bien que je ne suis pas savant de profession.

— On ne demande pas aux romanciers d'être des savants.

— Sans doute; mais quand nous mettons en scène un professionnel, qu'il soit roi ou berger, prêtre ou soldat, nous devons lui faire parler la la ngue de son état, et c'est là la difficulté, une difficulté dont je sens tout le poids avec ce roman qui n'est pas d'hier, qui n'est même pas d'aujourd'hui,

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mais qui est de demain ; et ce poids est d'autant plus lourd pour moi que les travaux de mon inventeur ne portent pas sur des matières courantes. Je n'ai certes pas la prétention de faire un cours sur ces matières, ni même de rien enseigner à ceux qui savent ; mais j'ai l'ambition que ceux-là, si par hasard ils me lisent, ne haussent pas les épaules . Je voudrais donc, quand je serai embarrassé, pouvoir consulter ceux qui sont en situation de me conseiller, — et cela demande du temps.

— Nous vous en donnerons autant qu'il vous en faudra. Si vous ne pouvez nous envoyer que deux ou trois feuilletons par semaine, nous ne publierons que ces deux ou trois feuilletons : un garçon ira tous les matins chez vous, vous lui remettrez tout ce que vous aurez fait; soyez tranquille, tout marchera bien.

— C'est que justement, ainsi pressé, je ne pourrai jamais être tranquille.

— Que pensez- vous àe la, Cousine Bette, de Balzac?

— Que c'est son chef-d'œuvre, et le chef-d'œuvre du roman.

— Est-ce qu'elle n'a pas été improvisée en six semaines, sans épreuves?

~ Balzac était Balzac.

— Vous la trouvez donc supérieure au Lys dans la Vallée ?

— Assurément.

— Et cependant le Lys dans la Vallée a été caressé, enjolivé de ces belles phrases précieuses qui, à l'époque de sa publication, c'est-à-dire avant que Balzac fût sacré, ont égayé ses contemporains. Donc, en art, le temps ne fait rien à l'affaire, ce que je

voulais démontrer ; c'est le travail qui compte plus que le temps, et le travail dépend du tempérament ; si le vôtre est capable de l'intensité d'exécution qu'il faut pour enlever votre roman, vous rendrez service au journal en commençant tout de suite.

Service au journal, capacité de tempérament, c'était plus qu'il n'en fallait pour forcer mon acceptation.

Le lendemain matin, à trois heures, j'étais au travail, et cela dura jusqu'au mois d'août. Deux fois seulement le garçon du journal eut à attendre sa copie en dormant couché sur le gazon de mon jardin, ce qui ne paraissait pas lui déplaire, et lui faisait me dire gracieusement qu'il n'était pas pressé.

Commencée en juin, la publication d'Une bonne Affaire s'acheva en septembre. Alors seulement je passai à la caisse. Mais une déception m'y attendait : mon compte était réglé au même prix qu'^n Beau-Frère. Je fis remarquer qu'une augmentation m'avait été promise, ce qui parut tout à fait extraordinaire, car rue des Prétres-Saint-Germain-l'Auxerrois on en était resté au temps où un directeur de journal, plaidant contre Balzac, reprochait à celui-ci d'avoir touché la très forte avance de 1,200 fr. pour Eugénie Grandet^ et de demander l'énorme somme de 2,000 francs pour sa continuation. Il y eut des négociations, et à la fin on voulut bien reconnaître qu'à la vérité une augmentation m'avait été promise ; mais, comme l'administration n'en avait pas été avisée, les comptes étaient arrôtés^^ me la payer maintenant serait les déranger, serait pour la prochaine fois.

Il n'y eut pas de prochaine fois... de mon fait.

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