‹ Le roman de mes romansChapitre 12 sur 34 · UN MARIAGE SOUS LE SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE SOUS LE SECOND EMPIRE

— OÙ avez-vous vu ça ?

— Je n'ai pas vu, on m'a dit.

— On vous a dit une niaiserie.

— Oe n'est pas vrai ?

— Il ne la fait pas, il ne la fera pas.

— Vous m'enlevez un poids !... Je voyais déjà la tête de l'Impératrice.

Et avec une bouffonnerie délirante, il mima les façons de Plmpératrice, si faciles à singer.

Moins exubérant, moins en dehors, mais tout aussi inconscient, Janvier de La Motte était également un curieux personnage, avec assez de traits propres pour personnifier une époque et une profession. Sans doute, tous les préfets de l'Empire n'étaient pas des Janvier, mais nombreux étaient ceux qui avaient des points de ressemblance avec lui : il semblait que ce fût une sorte de tenue ; c'est pourquoi j'ai représenté le mien tel qu'on le voit dans mon roman, qu'il mène et qu'il marque à son image.

Ce fut à rinauguration d'an pont sur la Seine, à Saint-Pierre-de-Louviers, avec revue de pompiers, que je le connus. Pourquoi des pompiers à l'inauguration d'un pont? Simplement parce qu'il s'était nommé lui-même « Père des pompiers », ce qui était une manière comme une autre, et pas la plus maladroite, de se rendre populaire. Ne sont-ils pas une élite, « ces bons pompiers? » Et quand on est l'agent électoral d'un gouvernement populaire, il n'est pas indifférent d'avoir des fils dévoués dnns chaque village. Un samedi, à l'Opinion nationaley A. Guéroult demandait qui, le lendemain, voulait représenter le journal dans l'Eure, à l'inauguration

d'un pont présidée par Janvier de La Motte. Inauguration d'un pont... personne ne fut alléché : « Crevant. » Mais, comme j'avais déjà l'idée d'un préfet compère de revue, je me proposai.

C'était un de ses mérites de se faire irrésistible avec les nouveaux venus. Il m'accueillit avec une bonne grâce qu'il n'eût certainement pas eue pour un vieil ami.

— Au banquet, votre place sera à ma gauche, me dit-il ; et pendant mon discours, improvisé bien entendu, quand je ne serai pas assez gaga, vous m'avertirez d'un coup de coude ; ça me remettra dans la bonne voie.

Il ne fut pas du tout gaga, son discours ; très curieux, au contraire, par son art de plaire à ses auditeurs, de les enthousiasmer en les flattant et en leur laissant entrevoir des promesses vagues comme des contes pour des enfants, qui, au fond, ne promettaient rien.

Je lui fis mes compliments dans ce sens, et il en fut content.

— N'est-ce pas toute la politique? dit-il, se blaguant lui-même. Puisque la mienne vous intéresse, venez me voir à Evreux ; je vous montrerai un fumoir meublé avec les fonds des enfants trouvés, et vous apprendrez par cet exemple à quoi servent les virements entre des mains intelligentes.

Bien qu'à cette époque j'allasse très souvent à Lisieux, ce qui me faisait passer à Evreux, jamais je ne me rendis à l'invitation du préfet : mais très souvent je rencontrais celui-ci en chemin, car je crois bien qu'il vivait plus en wagon, entre Evreux et Paris, qu'à sa préfecture. Si, après avoir passé la

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