‹ Le roman de mes romansChapitre 20 sur 34 · GARA · texte numérisé non relu

GARA

Un jour, UQ de mes amis m'aborda avec la mine des commissions délicates :

— Vous doutez-vous qu'on va vous envoyer des témoins ?

— Quels témoins?

— Pour obtenir de vous une rectification ou une réparation.

— Et à propos de quoi ? ou à propos de qui ?

— A propos de Gara, parbleu, du portrait que vous faites d'elle, et de l'aventurier qui l'aurait ruinée: ils se sont reconnus.

— Qui s'est reconnu?

— Elle et lui.

— Mais qui sont-ils ?

Deux noms furent prononcés que je ne connaissais même pas.

Oe fut ce que je répondis, et j'ajoutai :

— Si ceux qui se plaignent m'envoient des témoins, ce qui serait drôle, je ne les écouterai môme pas ; mais pour leur épargner cette démarche originale, dites-leur comment j'ai écrit ce roman. L'idée m'en est venue en suivant, comme spectateur, les démarches qu'une femme du genre Gara prodiguait pour tâcher d'arranger, au mieux de ses intérêts, les suites d'une rupture de mariage conclu comme celui que raconte le roman. En la voyant, et en assistant à ses manœuvres, il me sembla qu'il y avait là un roman tout bâti. Mais quand je le commençai, j'eus immédiatement conscience que l'histoire, dont une partie s'était passée sous mes yeux, n'était pas aussi facile à exécuter que je l'avais imaginé d'abord. Les romans, en effet, se font avec l'imagination et l'observa-

tion : trop d'imagination et pas assez d'observation, ils sont en l'air ; trop d'observation et pas assez d'imagination, ils se traînent à terre ; pour écrire un roman parfait, il faudrait donc mêler dans de justes proportions ces deux facultés sans que l'une l'emporte sur l'autre. Or, dans le roman de Oara tel que je l'avais bâti d'après ce que je savais de la réalité, l'imagination ne tenait pas assez de place, en cela surtout que le caractère du personnage manquait de traits généraux : elle était Cara, elle n'était pas le représentant de l'espèce que je voulais qu'elle devînt: bons quelquefois pour les personnages de second plan, les portraits sont insuffisants pour ceux du premier. Il fallait donc compléter celui-là et fondre en lui les traits de caractère qui composent la femme de l'espèce à laquelle elle appartenait, mais dont elle n'était pas un repré-sentant assez typique pour être copié avec une rigoureuse fidélité. Voilà pourquoi la personne qui se plaint, se trompe : elle peut avoir des traits de l'espèce Cara, et même elle ne peut pas ne pas en avoir, mais elle n'est pas Oara, pas plus que ne le seront celles qui se reconnaîtront encore... s'il s'en trouve d'autres.

Il s'en trouva, et même plusieurs.

Parmi ces plaintes, une me toucha, et je veux la rapporter ici, pour faire sentir combien doit être délicate la main du romancier, qui ne recherche pas les personnalités et la cruauté.

— Quant à moi, dit celle-là, je ne réclame pas, je ne me plains pas ; j'ai été cela, et pire ; je pourrais plaider les circonstances atténuantes qui montreraient qu'on a eu pour moi plus de dureté que

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