‹ Le roman de mes romansChapitre 21 sur 34 · CARA · texte numérisé non relu

CARA

je n'en ai eu pour les autres peut-être; ce n'est pas la peine. Mais les enfants ! pourquoi avoir parlé des enfants? pourquoi avoir raconté les visites à la rue Legendre? Comment n'avoir pas pensé que les enfants pouvaient plus tard lire ce roman et se reconnaître?

Et quand cela me fut dit, moi aussi je me deman-iai :

— Pourquoi avoir parlé des enfants?

J'avais trouvé ce trait caractéristique dans la vie de celle qui se plaignait et l'avais employé parce qu'il était vrai, sans penser aux dangers de cette vérité.

Romain Kalbris ayant réussi, l'éditeur Hetzel (le père) me demanda un roman du même genre et, au mois de janvier 1869, il fut convenu, sur un plan assez vague, que je publierais ce roman dans son Magasin d'éducation : l'édition en un volume illustré lui appartiendrait en toute propriété, moyennant une somme fixe ; celles des deux volumes in-18 me seraient payées d'après les tirages, et l'exploitation n'en durerait que pendant six ans. — On verra tout à l'heure pourquoi j'entre dans ces détails.

Hetzel n'était pas seulement éditeur, il était aussi, il était surtout un lettré qui a laissé de très jolis romans ; il tenait donc à connaître ce qu'il publiait, mais il y tenait encore plus, quand ce devait être dans son Magasin d'éducation fondé par lui et Jean Macé, pour une clientèle spéciale, qui, je crois bien, n'aurait pas accepté Paul et Virginie ssins de violentes protestations.

Cela n'était guère rassurant ; cependant, je ne m'en inquiétai pas, comptant que mon sujet me

permettrait de naviguer au milieu de dangers que je ne soupçonnais même pas, sans aller m'échouer sur quelque écueil inconnu.

Ce fut donc avec une parfaite tranquillité que, mon premier volume fini au mois d'avril 1870, je me préparai à en faire la lecture à Hetzel.

Je dois dire tout de suite que pour des raisons qui seront bientôt données, le Sans Famille de ce premier jet n'était pas ce qu'il est devenu sept ou huit ans plus tard, et que, notamment, pour les divisions en volumes, celles de maintenant ne se rapportent pas à celles d'alors.

Jusqu'aux scènes des enfants fouettés chez le padrone delà rue de Lourcine, ma lecture n'accrocha pas; mais arrivé là, Hetzel, qui s'était déjà fâché de ce que le père nourricier fût si brutal, me déclara qu'il fallait adoucir ce tableau trop sombre et trop cruel.

— Des larmes dans les paupières, oui, très bien ; mais qu'elles coulent au milieu d'une crise de souffrance, c'est plus qu'il n'en faut : de la pitié, pas d'horreur.

Évidemment, c'était un point de vue qui partait, soit d'idées arrêtées, soit d'observations prises dans l'expérience; mais ce n'était pas du tout le mien. J'essayai de discuter. Inutilement. Le confrère se serait peut-être laissé convaincre ; l'éditeur se renferma dans son autorité.

Je continuai, et jusqu'à la mine (elle se trouvait alors dans le premier volume), cela n'alla pas mal ; mais à ce moment, les objections reparurent et se précisèrent; d'abord, pour la question sociale, qui devait être passée sous silence ; et puis, ensuite,

pour la question religieuse qui devait être évitée beaucoup plus rigoureusement encore.

Pour la question religieuse, la situation était celle-ci : des mineurs étant enfermés dans une remontée par une inondation, une querelle s'engageait entre eux, et comme, eu leur qualité de Cévenols, il y avait parmi eux des catholiques et des calvinistes, les uns invoquaient la Sainte Vierge que les autres repoussaient.

A mes yeux, c'était « couleur locale », rien de plus, tandis qu'aux yeuxd'Hetzel, c'était plus qu'une; inconvenance. Ilyeutbatailleentrenous, carj'ai toujours été entier dans mes opinions, dont l'âge, à cette époque, n'avait pas encore abattu l'intransigeance ; et, comme si nous avions été catholique et calviniste, il y eut échange de bons coups ; sans nous fâcher, bien entendu. Qu'aurait dit Hetzel, si quinze ans plus tard j'avais pu lui mettre sous les yeux le numéro d'un journal, ayant mieux que lui et moi la capacité de se prononcer en matières religieuses, — le Christianisme du 3 août 1894. Oe journal ayant ouvert une sorte de plébiscite pour savoir quels étaient les romans qui « s'imposaient par leurs vertus, éducatives autant que par leur forme attrayante », ce fut Sans Famille qui obtint le n° 1 sur trente romans qui tenaient la tête. Ne se fùt-il pas reconnu vaincu?

Décidément, il était plus difficile que je n'avais cru de ne pas blesser les susceptibilités de ce public, et si je devais écrire la fin de mon roman avec la menace d'observations de ce genre suspendues sur ma tête, je resterais à chaque instant paralysé, me demandant ce que je pouvais me permettre,

aussi bien que ce que je devais me défendre : le sujet rien, l'exécution tout.

Cela n'était pas pour m'encourager; et, comme d'autre part je devais, à ce moment, donner Un Miracle à là Revue des Deux-Mondes^ où j'aurais, m'avait-ou promis, toute liberté, je lâchai Sans Famille pour Un Miracle ; pas pour toujours, bien entendu, mais au moins pour un certain temps.

Sur ces entrefaites, la guerre ayant éclaté, il ne fut plus question ni d'f/n Miracle, ni de Sans Famille, et le manuscrit que j'avais lu à Hetzel eut même la mauvaise chance (ou la bonne), dans la bousculade des déménagements, d'être en grande partie perdu ; il ne resta, d'à peu près complet, que l'épisode de la mine.

Quand je rentrai dans ma maison dévastée, pour réparer les pertes de la guerre, qui, pour moi, avaient été lourdes comme pour tant d'autres d'ailleurs, il fallut courir au plus pressé, achever Un Miracle dont pas un feuillet heureusement c'avait été perdu, écrire pour le Temps les Souvenirs d'un Blessé, et pour le Siècle, Un mariage sous le Second Empire. Je n'avais vraiment pas le loisir de m'occuper de Sans famille, ni surtout le courage d'obliger ma mémoire à faire les recherches nécessaires pour retrouver ce qui était perdu : il y a des cas où inventer exige moins de travail que se souvenir, et où le nouveau est moins laborieux que l'ancien ; c'était le mien dans cette circonstance.

Mais pour ne pas m'en occuper utilement, je ne l'oubliais pas, et j'y pensais d'autant plus, que mon tort allait chaque jour s'aggravant du temps écoulé : en somme, je devais un romaii que je ne livrais pas

et auquel je ne travaillais même pas ; Hetzel me le rappelait quelquefois, mais sans autrement insister, car il comprenait mon ennui.

Cependant, il arriva un moment où il se montra plus pressant :

— Il faudrait pourtant vous décider à penser à moil

-- Je ne fais que ça.

— Alors, pensez-y moins et faites autre chose... ma chose.

Il convenait de s'expliquer franchement, ce que je fis:

— Ce n'est pas seulement la paresse d'un grand effort de mémoire qui me retient, c'est encore, c'est surtout la peur du public de votre journal. En vous plaçant à son point de vue, vous m'avez fait des observations qui doivent être fondées, je n'en doute pas. Mais si j'ai maintenant à craindre des observations de ce genre, je serai paralysé, et ne trouverai rien.

J'ai dit qu'il y avait deux hommes dans Hetzel, un lettré et un éditeur ; ce fut le lettré qui me répondit :

— Ne vous inquiétez pas de mon public, et n'ayez pas d'autre souci que d'écrire en toute liberté votre roman ; avant tout qu'il vous satisfasse.

— Et votre journal ?

— S'il ne convient pas à mon journal, vous le publierez ailleurs ; pour l'édition en volume, je ne serai pas aussi réservé.

— Alors, je m'y mets tout de suite.

Après le lettré, l'éditeur, à son tour, prit la parole :

— Comme le prix qu'on vous paie maintenant est supérieur à celui qui avait été fixé entre nous par notre traité, voulez-vous que nous partagions la différence qui existera entre ce que vous paiera le Temps ou le Siècle, et ce que vous aurait payé le Magasin d'éducation.

Cette ingénieuse combinaison n'indiquait pas assurément une foi bien vive dans mon roman, mais cela importait peu, je ne voyais que ma liberté reconquise, et je l'aurais payée plus cher que ça.

Si j'étais heureux de me sentir libre, ce n'était pas pour en abuser. En somme, c'était un roman pour les enfants que j'écrivais, je devais donc me tenir à leur portée, tout en m'efforçant de ne pas faire hausser les épaules aux parents, comme il arrive trop souvent avec les livres de ce genre.

Pour les enfants, j'avais heureusement près de moi le meilleur contrôle que je pusse souhaiter, celui de ma fille, dont l'intelligence était déjà assez ouverte, l'esprit assez éveillé pour comprendre et sentir ce que je destinais à plus grands qu'elle. Quand au moyen de mes notes et de mes souvenirs, j'eus reconstitué en partie mon roman, plutôt comme je voulais qu'il fût maintenant que comme il avait été sous sa première forme, je l'essayai sur elle. Puis ensuite, à mesure que je finis un chapitre, je le lui lus. Un garçon m'eut sans doute fait un tas d'observations, même des objections ; mais, en sa qualité de petite fille, elle était plus réservée. Cependant, ce qu'elle n'osait pas exprimer en paroles, sa physionomie le disait, ses yeux, ses mains, etcelasuffisait.D'ailleurs, elle répondait franchement quand je l'interrogeais. Ce fut ainsi qu'elle

baptisa un chapitre resté sans titre : « Oapi teint en jaune. » Mais sa collaboration en resta là, à cette occasion et plus tard, soit que la vocation romancière lui manquât, soit plutôt que l'exemple de son père ne fût pas pour la tenter : c'est le bon public qui s'imagine que les romans se font enjouant ; mais quand on vit dans la coulisse on voit la peine qu'ils coûtent, et cela calme les vocations, qui pourraient se produire. Ainsi elle s'est montrée la petite fille de son grand-père (mon père) qui, quand il fut convaincu que rien ne m'empêcherait de suivre mon goût pour la littérature, me dit avec son expérience d'ancien notaire : « Drôle d'idée vraiment, de preiidre une profession dans laquelle on n'a pas de clercs. »

Qaand je fus assez avancé dans mon travail pour qu'il pût être question d'en commencer la publication, j'en parlai à Hébrard, le directeur du Temps, mais en le prévenant que mon roman était d'un genre particulier.

— Demandez à Hetzel l'effet qu'il peut produire : il connaît le premier volume.

Je ne sais pas ce que Hetzel dit de ce premier volume; mais à ce qui était en partie connu, Hébrard préféra ce qui était tout à fait inconnu, et je lui donnai Cara.

Cela non plus n'était pas encourageant.

Dans les termes où j'étais avec Jourde, le directeur du Siècle, j'aurais pu lui porter le commencement de mon roman, et il l'eut envoyé à l'imprimerie sans en demander davantage. Mais je voulus qu'il vît ce que je lui proposais, et le forçai à lire ce qui était achevé. La réponse arriva dans

les huit jours : « Des deux mains, tout de suite. » La publication en journal achevée, je ne devais pas m'occuper de celle du volume sous la forme illustrée, ou en in- 18 ordinaire, puisqu'elles appartenaient l'une et l'autre à lietzel, mais alors je reçus de celui-ci la lettre suivante :

R 16 mars 187S.

» Mon cher Malot,

« Je me suis dit que M. Dentu ayant réuni chez lui toute votre œuvre, il se pourrait qu'il vît avec déplaisir nos deux volumes in-18 lui manquer et je me suis demandé s'il ne désirerait pas les avoir. Cela ne me paraissait pas impossible. »

En effet, cela fut possible, et un arrangement fut conclu pour les volumes in-18 sur les mêmes bases que celui pour la publication en journal; c'est-àdire que comme pour celle-ci j'abandonnai à Iletzel la moitié de la différence existant entre le prix payé par Dentu et celui que j'aurais reçu de la librairie Hetzel.

Et cette moitié, en plus de celle fournie par la publication du Siècle^ je l'ai abandonnée pendant six ans, ce qui avec le succès de vente de mon roman, a fini par faire une jolie somme, qui s'est ajoutée à celle produite par le volume illustré.

Je viens de parler d'un succès de vente ; pour être vrai je dois dire que cette vente commença très modestement, sans que rien fît pressentir l'essor qu'elle allait prendre. En six mois, on avait écoulé six éditions, et je ne croyais pas moi-même que le

livre dût aller bien loin, quand tout à coup se produisit un envolement qui m'étonna: le 10 juin 1879 on fait un septième tirage, le 5 juillet un huitième, le 10 juillet un neuvième, le 15 juillet un dixième, le 14 août un onzième, le 5 septembre un douzième, le 20 septembre un treizième, le 4 octobre un quatorzième, le 3 novembre un quinzième, le 25 novembre un seizième, le 5 décembre un dix-septième. Et ainsi de suite, à peu près régulièrement.

Que s'était-il donc passé? Ni moi, ni l'éditeur n'avions fait battre le tam-tam des articles de première page; et quant aux articles spontanés dus aux hasards de la sympathie, ils n'étaient en rien sortis de l'ordinaire.

Cependant?

Il était arrivé que pendant cette période d'attente, où le livre ne marchait qu'avec lenteur, le public avait fait lui-même œuvre de critique ; ceux qui avaient lu avaient dit aux autres : « Lisez » ; et tout le monde avait voulu lire, ajoutant bien plus foi aux recommandations spontanées qui s'échangeaient ainsi, qu'aux articles de journaux pour lesquels on se tient sur la défensive chaque jour davantage, à mesure que se fait l'éducation du public.

C'est là un fait curieux qui, me semble-t-il, peut être noté, quand ce ne serait que pour répondre à une question qui m'a été quelquefois posée :

— Qai a fait le succès de Sans Famille ?

On le voit c'est le public, et bien qu'il arrive assez souvent dans notre monde qu'on le trouve idiot ce public, on doit comprendre que là-dessus, je ne sois pas avec les dédaigneux, le renard de la

fable m'ayaut toujours paru plus ridicule que touchant dans son envie.

Ce n'était pas seulement en France qu'on s'était dit «Lisez», c'était aussi à l'étranger, particulièrement en Angleterre, où le livre est devenu delecture courante pour l'étude de la langue française; si bien qu'une bonne partie des tirages qui se continuent tous les ans vont faire concurrence, dans ce pays, aux éditions en extraits : Capi et sa troupe^ Sous terre, plus tard complétées par d'autres extraits de Romain Kalbris, « Sur mer » et à' E>i Famille, « Vile déserte », que la maison Hachette de Londres publie depuis bientôt dix ans, sans que leur nombre faiblisse.

Je voudrais bien qu'on me fît l'honneur de ne pas croire que c'est uniquement par vanité d'auteur que j'entre dans ces petits détails, et que sans hausser les épaules, on voulût aussi me permettre d'expliquer les raisons pour lesquelles ils ont eu à mon point de vue de l'importance.

Raisons de gloriole? Non.

Raisons de conscience? Oui.

Il faudrait n'avoir jamais vécu une heure delà vie littéraire pour ne pas savoir quelle place y tiennent les questions de style, et ne pas savoir aussi que, pour un écrivain, il n'y a pas d'écrivain qui écrive bien, avec cela de particulier que ce sont ceux qui ont le plus laborieusement recherché l'écriture artiste, au point de lui tout sacrifier quelquefois, qui sont le plus contestés.

S'il est difficile de s'entendre sur le style, il ne l'est pas moins de se mettre d'accord sur le point de savoir comment on doit comprendre le roman, puis-

que chacun écrit son roman avec son tempérament, son caractère, ses idées, son goût, son éducation, son milieu, et aussi d'après le but qu'il poursuit. Autant de romanciers, autant de manières, heureusement pour l'agrément du public, qui trouve ainsi dans ses lectures une diversité que des règles fermes supprimeraient entièrement. C'est cette fantaisie, cette absence de lois codifiées qui fait son charme et sa force en lui livrant un domaine immense, puisqu'en dehors de quelques coins réservés dans d'étroites petites chapelles qui n'admettent que ce qui se pratique chez elles, tout lui est permis. Mais en même temps elles font aussi sa faiblesse, par cela seul qu'elles le soumettent à l'influence de la mode. Comment le romancier se défendrait-il contre cette influence, puisque c'est elle qui donne la vogue et les grands succès, bien qu'il sache que plus il sera à la mode du jour, plus il aura de chances de ne pas être à celle de demain. Que de romans, parmi les plus fameux, ont subi cette loi fatale! Où est la Nouvelle Héloïse ? Où sont les Martyrs? ^oviV ne prendre que parmi ceux qui ont été la marque d'une époque. Démodés jusqu'à n'être maintenant que des caricatures, qui font sourire comme de vieilles gravures de mode, alors que de pauvres petits romans sans grandes visées, dont le soleil de la gloire n'a pas doré l'aurore et à qui les honneurs n'ont point fait cortège sont restés vivants, saisissants pour nous, quand ils étaient si peu de chose pour leurs contemporains : Manon Lescaut^ à ne citer que celui-là, que nous lisons avec charme, comme le liront ceux qui viendront après nous.

Quand on considère cette fortune des romans, il est bien naturel, si l'on est romancier soi-même, de s'inquiéter de ce qu'on a fait, en se demandant ce que valent les jugements, favorables ou non, de ceux parmi lesquels on vit, et si en étant de son époque, on n'en a pas été trop.

Pour moi, les indications qui me sont venues de l'Angleterre, c'est-à-dire d'un pays dégagé de nos préjugés, de nos modes, de nos querelles d'école, ont répondu à ces demandes. Et quand j'ai vu que dans ce pays si fermé à tout ce qui n'estpas anglais, on faisait largement à mes petits livres le grand honneur de les prendre pour servir à l'étude de notre langue, j'avoue que j'en ai été fier : comme je l'ai été aussi quand j'ai lu dans le Times (18 janvier 1893), qui lui non plus n'est pas très tendre pour ce qui vient de France : «M. Hector Ma lot is an esception, and in conséquence he hasreapedalmost more laurels in the country than in is own» ; c'està-dire que j'aurais recueilli presque plus de lauriers en Angleterre qu'en France.

Ne serait-ce pas la preuve que j'ai eu raison de me tenir scrupuleusement dans la tradition française, avec la sobriété, la sincérité, la clarté comme direction et aussi l'horreur de la rhétorique, ce qui a une bien autre importance que tous les succès de vente. Pas grand'chose peut-être ces petits livres, mais quelque chose tout de même, puisqu'à l'étranger on leur fait l'honneur d'y chercher un peu de la France.

Peu s'en est fallu que cette épreuve ne fût répétée, et elle l'eût été dans les meilleures conditions, si nos droits de propriété étaient défendus

140 LE nOMAN DE MES ROMANS

par nos diplomates : voici comment elle a échoué. Un éditeur de Berlin mis au courant (les Allemands sont toujours informés de ce qui peut être bon pour leur commerce) du succès de vente que la maison Hachette avait obtenu en Angleterre pour mes petits livres, voulut essayer de ces édi tions dans son pays et me fit des propositions à ce sujet. Bien que nous fussions d'accord, elles n'ai lèrent pas loin, car au lieu du traité à signer que j'attendais, il m'envoya un Sans Fmnille, le mien bien entendu publié à Dresde,' en français, en deux volumes. A la vérité, il y manquait un certain nombre de pages qui avaient été analysées et non reproduites, et de plus ces volumes, appauvris d'un côté, avaient été enrichis d'un petit glossaire allemand encarté dans la couverture, où l'on pouvait le laisser, mais d'où l'on pouvait aussi l'enlever et s'en débarrasser, quand on savait assez le français pour le lire sans dictionnaire.

— Comment lutter avec des extraits contre un roman que le public peut croire complet? me demandait-il.

— En obtenant la suppression de ce roman défiguré, édité en violation des droits, répondis-je.

— C'est que précisément, je ne crois pas que vous puissiez obtenir cette suppression, me dît-il, attendu qu'aux termes des conventions littéraires qui lient l'Allemagne avec la France, les éditeurs ont le droit de publier en extraits, dans le texte original, tous les livres utiles à l'enseignement, à la seule condition d'y joindre un glossaire qui donne à leur édition le caractère de livre d'éducation. Le vôtre est publié en extraits, puisqu'on en a coupé

des pages; on y a joint un glossaire: donc c'est un livre d'enseignement, et vous n'avez rien à réclamer; de plus nous n'avons rien à faire ensemble, puisque je trouverais dans cette édition, pour laquelle il n'a pas été payé de droits d'auteur, une concurrence désastreuse.

Je m'informai; les objections de l'éditeur de Berlin étaient probablement fondées, attendu que comme les conventions internationales sont faites par des diplomates, sans l'adjonction de gens du métier, on s'en tient à des déclarations banales à travers lesquelles les contrefacteurs manœuvrent aussi librement que s'il n'y avait pas de conventions.

Je me plaignis cependant... pour le principe, et la question, prise en main par le Cercle de la librairie, fot portée à notre ministère des affaires étrangères pour qu'on avisât.

A-t-on fait quelque chose pour corriger cette bizarre disposition qui rend légales de pareilles combinaisons? Je n'en sais rien, mais à vrai dire je doute que la commission internationale qui vient de se réunir pour la revision de la Convention de Berne ait pris la défense des écrivains sur ce point ; pas de gens du métier dans cette commission, — où leurs observations pratiques, sur des sujets connus d'eux, eussent été gênantes, — des fonctionnaires.

En tous cas, cette industrie de la contrefaçon continue en Allemagne, avec la complicité de la loi, et j'apprends à l'instant que la librairie Kûhtmann publie en français une édition d'En famille, d'après le procédé employé par elle pour Sans famille. Il faut croire qu'il est bon... pour les éditeurs allemands.

C'est au mois de mai 1864, pendant les audiences de la Cour d'assises qui jugeait le D' La Pommerais, que m'est venue l'idée du Docteur Claude, écrit seulement en 1878. Pour être assuré de ne pas manquer une seule de ces audiences, j'avais demandé à un vieux chroniqueur judiciaire, magistrat révoqué, de le remplacer, et moyennant un déjeuner payé tous les matins au café du Palais et des absinthes offertes tous les soirs au même endroit, il avait accepté, heureux de jouer au billard pendant que mon ardeur juvénile ferait son travail, pour lui, blasé sur les procès criminels, fastidieux et fatigants. Comme mon compte rendu était recueilli pour un journal du soir, je n'avais à prendre les débats que de onze heures du matin à trois heures de l'après-midi, mon chef d'emploi coupant la fin des audiences, le lendemain matin, dans le Droit ou la Gazette. Cela me donnait du temps pour réfléchir à ce que je voyais et à ce que j'entendais, ce

qui est très difficile quand on doit suivre un interrogatoire ou un témoignage, et les résumer en quelques lignes qui conservent leur accent et leur physionomie ; ceux-là seuls qui ont fait ce métier de chroniqueur judiciaire peuvent savoir quelles difficultés il présente.

C'était d'un double empoisonnement que La Pommerais était accusé, sur sa belle-mère, et sur sa maîtresse au profit de laquelle il avait contracté une grosse assurance ; et l'intérêt de son procès se trouva dans la lutte qu'il eut à soutenir contre son confrère l'expert bien plus que contre l'avocat général et le président, s'aidant, se suppléant les uns les autres, ceux-ci au nom de la justice, celui-là au nom de la science qui lui donnait toujours le dernier mot, aussi bien avec l'accusé qu'avec les témoins qu'il appelait à son aide, humbles ou illustres, le petit médecin de quartier aussi bien que Claude Bernard, Vulpian et les professeurs d'Alfort, Bouley et Raynal. Que leur déposition dût être favorable ou contraire à l'accusation, ces témoins ne s'en inquiétaient point; ils parlaient d'après leur conscience, et quand un point leur paraissait douteux, ils disaient leurs doutes en savants et en honnêtes gens qu'ils étaient,' ils n'avaient pas hoffite de confesser leur ignorance.

Mais alors l'expert intervenait. « Comme il avait eu la douleur de voir le cœur de la victime », ainsi qu'il disait dans un style prudhommesque à l'usage de MM. les jurés, cela lui avait donné des clartés spéciales, aussi bien qu'une autorité et une compétence qui lui permettaient de remettre à leur place des savants bons tout au plus pour faire de la science,

tandis que lui!... Ahl lui, avec sa parole raelliflue, son sourire grave, son respect pour la cour, sa complaisance pour le jury, sa dialectique habile, son abondance à robinet libre, il ne lâchait pas prise pendant une minute, acharné sur l'accusé aux abois, épuisé par la fatigue, écrasé sous les coups reçus qui l'eussent anéanti si son avocat, qui était Lachaud, ne l'avait pas de temps en temps relevé.

Mon roman bâti sous cette impression sinistre, j'en fis le plan, mais je ne l'écrivis pas tout de suite et il alla rejoindre dans un tiroir d'autres romans qui y dorment.

Peut-être le Docteur Claude fùt-il resté avec ceux-là, si le rôle joué par cet expert dans ce procès ne l'avait de temps en temps rappelé à mon souvenir, et en quelque sorte imposé ; le romancier n'a pas qu'à conter des histoires pour l'agrément du lecteur.

Alors je reprenais mon plan et le complétais : à l'homme supérieur qui succombe sous la jalousie et la niaiserie du milieu dans lequel les circonstances l'ont placé, j'opposais par un parallélisme obligé un autre homme supérieur que la lutte pour la vie rend fatalement criminel; au Docteur Claude j'ajoutais Conscience et Justice que je devais n'écrire que vingt-cinq ans plus tard.

Cependant j'en restais toujours à des plans ; car pour le Docteur Claude, si complet qu'il fût, il me manquait le ressort principal qui devait lui donner le mouvement, — c'est-à-dire le poison que je pourrais employer pour tuer Véronique. Or ce poison devait réunir certaines conditions spéciales qui pour moi étaient difficiles à trouver : 1» Il devait

être un poisoQ du cœur; 2" il fallait qa'il prodaisît des effets se rapprochant de ceux de la digitaline, de façon à ce qu'on pût le confondre avec celle-ci; 3° il fallait qu'on ne pût pas l'isoler par des procédés chimiques ; 4° enfin, il ne fallait pas qu'on pût se le procurer facilement chez le premier pharmacien venu, et, avec les indications qui se trouveraient dans mon roman, se débarrasser d'un mari gênant, d'un parent à héritage ou d'un ennemi. Rares sont les lecteurs de livres de toxicologie; innombrables sont les lecteurs de romans. Aussi le romancier doit-il toujours penser aux suggestions qu'il peut provoquer.

Le temps passait, et tout en rêvant souvent à mon Docteur Claude dont je me racontais des scènes pour m'amuser moi-même, je le laissais de côté. Au mois de juillet 1878, j'eus pour voisin au bord de la mer Béclard, le professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris,, le secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine; et dans nos promenades sur les grèves les hasards de la conversation me firent lui parler de mon embarras à trouver le poison dont j'avais besoin.

Poli, discret et, bien que spirituel, ne parlant que de ce qu'il connaissait, le professeur Béclard était un très galant homme, aussi bien qu'un très honnête homme ; ce n'est pas lui qui, comme son successeur, eût éprouvé l'irrésistible besoin de déclarer à ses confrères de l'Académie quel'influenza, au moment où elle venait d'éclater à Paris et où l'on ne se doutait pas qu'elle ferait chez nous plus de victimes qu'un bon choléra, était une maladie insignifiante, dont il n'y avait pas à s'inquiéter, —

146 LE ROMAN DE MES l'.OMAIxS

et cela simplement pour pérorer, se donner de l'importance, se mettre en avant, avec réclames dans les journaux, sans les demander directement. Quand il ne savait pas une chose, il disait tout bonnement : « Je ne sais pas. »

Ce fut ce qu'il répondit à ma question; mais comme il était la complaisance môme, il me promit de me trouver quelqu'un qui aurait la compétence pour me guider.

En effet, quelques semaines après, lorsque nous fûmes rentrés : lui à Saint-Maurice, moi à Fontenay, je le vis arriver un dimanche soir en compagnie d'un grand jeune homme blond qu'il me présenta :

— Le docteur Galippe, qui a publié des travaux intéressants sur les empoisonnements par le cuivre.

En quelques mots j'expliquai à celui-ci ce que je désirais, et au mois de novembre, ce roman, dont j'avais pendant tant d'années différé Texécution, commençait à paraître dans le Siècle.

Ce ne fut pas sans provoquer certaines réclamations, car les médecins ont la plume aussi prompte que facile et, lorsqu'on parle d'eux, on doit s'attendre à des discussions et à des contestations : un romancier peut-il comprendre « Quam hella chosa est et hene trovata medecina illa benedicta? »

Parmi les réclamations qui m'arrivèrent ou qui furent adressées au journal un peu sous forme de dénonciation, les plus vives furent celles qui critiquaient l'invention des pommes cuites prises par un expert pour du tissu musculaire. Dans quel pays trouverait-on en France un expert assez ignorant

pour commettre une si grossière erreur? C'était vraiment se moquer du lecteur que de lui raconter ces histoires à dormir debout, qui ne peuvent naître que dans l'imagination de romanciers aux abois.

J'aurais aimélespolémiques, qu'ilm'eùt été facile de me défendre; mais comme je me suis fait une règle suivie, 'de ne répondre aux critiques ou aux accusations que lorsqu'il le faut absolument, je ne me fâchai point contre les illuslrissimi doctores si fort en colère contre moi.

Cependant, aujourd'hui que les années ont passé, il me sera permis de dire ici que je n'ai point inventé ces pommes cuites qui m'ont été si injurieusement reprochées, et que c'est un expert de Rouen qui, dans un transfert de justice à La Neuville-Champ-d'Oisel, le 4 avril 1878, a fait cette découverte extraordinaire que des parcelles de pommes cuites jetées contre une porte n'étaient rien que du tissu musculaire ; si bien qu'il fallut une contre-expertise qui, par l'examen microscopique, prouva qu'elles étaient simplement de la pomme cuite, — ce qui empêcha l'accusé d'avoir le cou coupé. Je n'avais rien inventé du tout et, sur les indications de mon ami Georges Pouchet, le professeur au Muséum, j'avais pris mon histoire à dormir debout dans les Actes du Muséum d^ histoire naturelle de Rouen, publiés par Georges Pennetier, à Rouen, chez Lecerf, imprimeur de la cour d'appel, 1878.

Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens ; si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain, — etils le sont tous, — vous êtes exposé à vous trouver un jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que vos ami?, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que. vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vousmême vous n'en avez pas pour longtemps.

C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas payé pour

qu'il se taise. -Et par cela seul sa situation ne ressemble en rien à celle du médecin : il se tait, ou tout au moins il cache les noms.

Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate cette situation, en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux : les siens, ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus : les Amours de Jacques^ Madame Obernin^ Pompon, Vices français^ je n'ai point pris mes modèles parmi les miens, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.

Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les personnages.de la Bohême tapageuse qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la bouche, si ce n'est le souci de les représenter de façon à ce qu'on ne pût mettre le nom sur la personne que je dessinais.

J'étais encore collégien et tout jeune lorsque j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes. Avec ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la no-

toriété, et je m'étais si bien ingénié fiuprès d'amis communs que j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court, et depuis quelques années il publiait les Guêpes qui, à cette époque, faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la Lanterne. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans ce fameux jardin, original et bizarre, dont il a tiré tant de livres charmants, que je rencontrai celle dont j'ai fait la duchesse d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh ! mais pas du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée qui portait un des grands noms de France, car telle je l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que je n'ai eu qu'à me souvenir pour qu'elle posât devant moi, et encore ai-je laissé dans l'ombre certains côtés qu'il eût été curieux de peindre, si au lieu

d'une figure de roman arrangée, dérangée, j'avais fait un portrait.

Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse : on avait organisé une journée de courses d'iiomraes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Il avait lu quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, et m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin de Y Hôtel de France. Et je n'eus garde de négliger cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide B.irragat, qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son accent méridional : « Madame la duchesse est-elle prête ? »

Avec Naurouse, Harly est un des principaux personnages de la Bohême tapageuse. Il avait lu une scène de jeu dans Un Mariage sous le Second Empire; il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du Siècle, si je voulais qu'il m'en racontât une « vraie » au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle qui se trouve au com-

mencement de Raphaëlle^ avec l'épisode du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot, que j'ai écrit mon roman qui est bien un roman et non une biographie, de telle sorte que qui voudrait y chercher la vérité ne la trouverait point, — celle de certains caractères, oui, — celle des faits, nou.

Ce que je dis à propos de Naurouse, de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine, de Mautravers, de Dayelle, de madame de Barizelle, de Raphaëlle, de Balbine. Ceux qui, il y a trente ans, connaissaient la vie parisienne, les auront reconnus, car je n'ai pas eu pour eux les scrupules de discrétion qu'on doit garder pour les honnêtes gens qui, par aucun côté, n'appartiennent au public. Mais pour Raphaëlle, pour Balbine, cette discrétion avec elles n'eut-elle pas été de la jobarderie? Est-ce que tout le monde n'a pas ri de Raphaëlle et de Mautravers se battant pour emporter l'argenterie de Naurouse ? Et le duel de Savine, et les espérances déçues de Balbine qui comptait sur un testament, est-ce que ça n'a pas été pendant quinze jours l'esclaffement des cercles et du boulevard?

Je n'ajoute qu'un mot. II est très rare que dans mes romans j'aie introduit des faits qui me soient personnels : dans la Bohême tapageuse, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du Dictionnaire des Contemporains de Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas trop exact, et par cela m'a plus

d'une fois ennuyé. Vapereau dit : « Il (c'est moi) écrivit des brochures politiques pour un sénateur. » Les brochures, ou plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions que je l'ai raconté dans mon roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son importance, pour moi au moins.

Bien qu'écrite dans le sens que je viens d'indiquer la Bohême tapageuse^ au moment de sa publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait connu la plupart de ses personnages, el avait même été de l'intimité de plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit :

« C'est une série d'actes d'accusation. »

a Trop dure, la Bohême tapageuse ! trop cruelle ! trop a acte d'accusation! » Voyons la réalité.

Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un magistrat un mot pour assistera une audience de la Cour d'Assises : « L'affaire intéressera l'auteur de la Duchesse d'Arvernes », me disait-il.

En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse d'Arvernes, accusée de faux.

Elle fut acquittée ; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement aussi cruel, aussi a acte d'accusation » ? Tant il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller au delà.

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