‹ Le roman de mes romansChapitre 22 sur 34 · UNE FEMME D'ARGENT · texte numérisé non relu

UNE FEMME D'ARGENT

Une Femme d'Argent, c'est la prostitution dans le mariage.

La femme mariée qui tire argent de la galanterie et fait métier de fille, se rencontre si fréquemment dans le monde et dans tous les mondes, que je suis revenu trois fois sur ce sujet : dans la Marquise de Luinllière d'abord, dans Une Femme d'argent ensuite, enfin dans Amours de Vieux.

Ce n'est pas qu'il ait eu un attrait particulier pour moi. Il m'était plutôt déplaisant comme il l'est à la majorité du public d'ailleurs. Mais si le romancier ne se borne pas à deux ou trois livres, et veut autant que possible peindre la vie et les mœurs de son temps, il n'est pas entièrement libre dans le choix de ses études : ce qu'il doit représenter, c'est ce qui est, bien plus que ce qu'il aime pour telles ou telles raisons.

Or, l'argent lient trop de place dans les liaisons amoureuses pour ne pas s'imposer au premier rang, avec les drames ou les comédies qu'il traîne à sa

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suite ; et ces drames comme ces comédies ne sont pas les mêmes, bien entendu, dans le grand monde que dans la bourgeoisie, dans la bourgeoisie que dans la bohème. De là, des milieux différents, avec des personnages différents aussi. De là, mes trois romans et non un seul.

Dans le grand monde, les femmes vénales ne sont pas plus rares que ne le sont les maris complaisants, et s'il est injuste de dire qu'ils s'y rencontrent à chaque pas, il le serait tout autant de croire que les uns et les autres y sont l'exception. Le prince de Soubise disant à la princesse, qu'on venait tirer la nuit du lit conjugal pour la conduire dans celui de Louis XIV : « Prenez mes pantoufles! » n'était pas le premier mari de son espèce; il n'a pas été le dernier, et il a laissé des descendants. Mais pour ceux-là, les choses doivent maintenant se passer dans des conditions spéciale?. Que leur état de mari trompé soit notoire, peu importe. Qu'avec une fortune médiocre ou nulle, aux yeux de tous, ils mènent grand train, n'ayant d'autres revenus que ceux que, par son industrie, la femme tire de ses amants, peu importe encore. On parle d'eux partout, ils sont une risée ou une pitié, cela leur est indifférent; ni l'un ni l'autre n'en prend souci. Un seul point à sauvegarder : pourvu que le mari puisse, d'un front souriant, affecter l'ignorance, l'honneur est sauf. C'est la Marquise de Lucillière.

Dans la bourgeoisie, où il y a moins de sérénité, moins de correction de tenue, la tromperie de la femme tourne facilement à l'adultère. Est-ce à dire que les m.aris complaisants y sont inconnus? Non,

assurément. Mais on y rencontre aussi des maris tragiques. C'est la Femme d'Argent.

Dans la bohème, où il n'y a ni respectabilité mondaine, ni dignité personnelle, et où la femme n'est souvent qu'une marmite (comme on dit dans l'argot des souteneurs), qui fait bouillir le pot-aufeu conjugal, le drame, qui n'est pas la règle, peut surgir cependant de certaines conditions, — celleslà mêmes qui se rencontrent dans amours c?e Vieux.

C'est ainsi que sur un même fond j'ai été amené à écrire trois romans qui ne se ressemblent en rien.

Il m'en restait un, auquel j'ai pensé souvent, que j'avais réservé pour un temps où je serais en disposition de drôleries, et que je n'ai abandonné qu'en mettant ma plume au repos, c'est celui du Cocu iriom,phant.

Bien entendu, je ne l'aurais pas présenté sous ce titre, puisque ce mot qui n'a en soi rien de choquant cependant, est si complètement démodé, qu'on n'a pas osé, depuis plus de vingt-cinq ans, jouer à la Comédie-Française le Cocu imaginaire, quoique ce soit une des petites pièces de la jeunesse de Molière, qui compte parmi ses plus gaies et que Got y eût un rôle d'une bouffonnerie étourdissante. Mais pour me priver de ce titre qui s'appliquait en plein à mon idée, je lui aurais bien trouvé un équivalent sans doute.

Ce n'est pas seulement à leur fortune ou à leur ambition que certains maris font servir leur femme, c'est aussi à leur vanité et à leur gloire. Mon mari appartenait à cette espèce. S'il s'était marié, ce n'était pas tant parce qu'il trouvait sa femme jolie, que parce qu'elle avait une réputation de beauté;

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il serait le mari d'une femme qu'on admirerait, dont on parlerait, et qui par là lui ferait honneur. Mais voilà que bientôt il reconnaît en elle des imperfections dont il ne s'était pas aperçu : elle a le nez un peu long peut-être, la main un peu courte. Aussi n'a-t-il plus qu'un souci : racoler des amis pour sa femme, les amener autour d'elle, la faire valoir à leurs yeux. Et il en trouve. Bien vite elle a une cour. Il triomphe, et d'autant plus glorieusement, que les succès de sa femme rejaillissent sur lui : lui aussi est écouté, applaudi, et d'autant plus admiré, que les amis de sa femme devinent sa faiblesse ; plus qu'elle encore, c'est lui qui a une cour sur laquelle il exerce sa supériorité bruyante. Cependant, comme il n'est pas complètement sot, il y a des jours où il se demande par quels liens sa femme retient ses amis, et si... Mais il ne s'arrête pas à cette idée invraisemblable, par cela seul qu'il s'agit d'un homme tel que lui. Et après tout. Napoléon ne l'a-t-il pas été? ce qui ne l'a pas empêché d'être Napoléon.

C'est parce que j'ai voulu que mes romans, faits à l'image de la vie, fussent « des miroirs qui marchent », selon le mot de Stendhal, que j'en ai écrit plusieurs qui par certains côtés sont romanesques : celui-ci même, Micheline^ Mondaine^ la Petite Sœur ; et si je ne m'étais laissé guider que par la recherche du succès je n'aurais publié que des romans de ce genre, à peu près sur à l'avance du bon accueil qu'ils recevraient du public qui aime les histoires dans lesquelles son cœur aussi bien que son imagination, son besoin de tendresse et de bonheur pour les autres comme pour lui-même trouvent un aliment dont il ne se dégoûte jamais.

Si je m'en suis tenu à ceux-là c'est parce que rien n'est plus misérable que le rôle d'écrivain qui suit l'impulsion du public au lieu de lui imposer la sienne, et n'est qu'un écho au lieu d'être un clairon, un reflet, non une lumière.

Et aussi parce que le romanesque n'est pas toute la vie ; le nier c'est fermer de parti pris les yeux à

l'évidence, pour ne pas vouloir voir ce qui à chaque instant se passe en nous comme chez les autres ; au contraire, ramener tout à lui c'est sacrifier la vérité au besoin des succès faciles ; s'il n'y a pas que des héros en ce monde, il n'y a pas davantage que des brutes, des coquins et des imbéciles, quel qu'en soit le nombre.

J'avoue cependant que ces idées sur l'importance que le romanesque peut prendre dans une étude sincère de la vie n'ont pas toujours été les miennes, et que quand Buloz, ainsi que je l'ai raconté, consentait à publier les Amours de Jacques ^ à condition que je ferais certains changements qui donneraient à Jacques une dignité d'existence et une noblesse de sentiments à la mode de cette époque, et le couleraient dans le moule des héros de George Sand ou d'Octave Feuillet, je repris — héros moi-même, — mon manuscrit, ne considérant que ce qu'il y avait d'irrévérencieux dans ces exigences.

Ce fut à la même époque, et en vertu de ces mêmes idées sur le romanesque, que je refusai aussi d'écrire un roman où il me semblait tenir trop de place, — celui de Falco qui se trouve maintenant mêlé à celui de Pompon.

Falco était bien réellement l'homme que j'ai essayé de peindre, et comme j'avais depuis longtemps autant d'admiration pour son talent que j'eus plus tard de sympathie pour sa personne, des relations amicales malgré la différence des âges s'étaient vite établies entre nous, et je ne passais pas devant sa petite maison sans entrer chez lui pour le prier de me jouer ou de me chanter quelque

chose de sa musique, ce qu'il faisait toujours avec autant de bonne grâce que de simplicité, chantant indifféremment les ténors ou les barytons, avec une voix d'enfant de chœur, mais aussi avec le charme et le sentiment d'un compositeur de génie ; puis à la musique succédaient quelques instants de causerie.

Un jour qu'il venait de lire mon premier roman, les Victimes d' Amour, et qu'il m'en parlait longuement, tout à coup il me dit :

— J'en ai connu une victime d'amour dont l'histoire ferait un roman curieux qui servirait de leçon aux âmes tendres, si toutefois l'exemple des autres a jamais servi à personne. Je vous le conterai plus tard, et vous verrez ce que vous en pourrez tirer.

Il me le conta en effet et je le trouvai non seuleme-nt curieux comme il disait, mais encore touchant et même lamentable; cependant je n'en tirai rien du tout à ce moment, et cela pour deux raisons :

La première, parce que si je l'écrivais tel qu'il m'avait été conté, j'étais obligé d'entrer dans des détails caractéristiques qui feraient reconnaître les personnages.

La seconde, parce que le côté romanesque de cette aventure, vraie cependant, gênait la direction que mon esprit suivait à ce moment.

Mais pour n'en rien faire je ne l'oubliais pas, et même parfois elle me tourmentait; en même temps l'expérience de la vie modifiait mes idées, car à mesure qu'elle m'instruisait elle me montrait quelle place le romanesque tient dans le monde, et me faisait comprendre que, ridicule dans la forme, il

ne l'est jamais dans le fond, puisqu'il est un des éléments de notre existence.

De ce jour-là le roman de Falco se trouva singulièrement avancé ; il fut fait quand l'idée me vint de le fondre dans celui de Pompon, plus romanesque encore, quoique non moins vrai.

Décidé enfin à écrire ce roman que je devais publier dans le Temps, au mois de décembre 1880, je me demandais comment il serait accepté du public ; aussi lorsqu'avec Adrien Hébrard il fut question du sujet que je devais présenter aux lecteurs de son journal, je me trouvai embarrassé. Comment en quelques mots expliquer que ce sujet consistait à soumettre le cœar d'un statuaire de talent, d'une éducation raffinée, fils des Grecs, amoureux de la pureté de la forme et du marbre, à une petite négresse? Comment faire comprendre que dans ce roman qui devait être tout amour, avec l'amour pour conclusion et morale, il n'y aurait ni phrases d'amour ni déclarations, et que cependant on devait à chaque page sentir battre le cœur de Pompon, et qu'il fallait faire passer sa tendresse et son émotion dans celui du lecteur?

— Si vous tenez à ce que je vous raconte votre roman, dis-je enfin, vous allez m'en demander un autre.

— Parce que?

— Parce qu'il est tout en nuances que je vous expliquerais mal et dont une grossière carcasse ne donnerait aucune idée.

— Alors I

— Alors il faut avoir confiance et me laisser faire.

— Vous y croyez, en votre roman?

— Je crois qu'il peut être original, mais il ne le sera que si j'ai toute ma liberté, et surtout si à l'avance je ne subis pas d'influences.

— Eh bien ! allez.

C'est ainsi que Pompon a eu deux pères, celui qui l'a conçue, et celui qui l'a mise au monde. Il y aurait ingratitude à ne pas rendre ici au second l'hommage reconnaissant du premier.

Dans ses Mémoires d'un Critique , qui offrent un si curieux ensemble de notes sur les hommes du milieu de notre siècle, Jules Levallois, rappelant les souvenirs de notre vie de collège à Rouen, dit que j'ai gardé « en certaine estime » un de nos professeurs d'histoire appelé Marguerite. C'est « la plus vive, la plus solide estime » qui eût été strictement juste, et à cette estime se joint une reconnaissance qui avec l'âge s'est avivée et fortifiée à mesure que je comprenais mieux ce que je lui dois.

Il y a quelques mois, je parcourais la Sicile et partout je retrouvais dans ma mémoire, sans avoir eu besoin de les rafraîchir par une lecture nouvelle, les impressions que cinquante ans auparavant ce professeur, en me lisant et en me commentant Diodore, avait éveillées en moi sur la tragique histoire de ce pays où les hommes, pris de la rage de l'extermination, semblent avoir voulu anéantir l'humanité : à Agrigente, où je revoyais la barbarie des Carthaginois ; dans les Latomies de Syracuse, où

est morte de misère l'armée athénienne après une capitulation qui, par tant de points, £e rapproche de celle de Sedan. N'était-ce point un homme celui qui marquait son enseignement d'une empreinte si nette?

Sans lui, mon temps de collège eût été perdu, et au lieu de passer déclasse en classe, il aurait beaucoup mieux valu que je restasse chez mes parents, où, avec l'appétit et le goût innés de la lecture qui étaient en moi, j'avais au moins la facilité do lire ce que je voulais el de me développer librement, — ce qui est autrement important que d'écouter décliner rosa ou conjuguer amo avec les commentaires de gens qui croient trop que la grammaire fournit des armes pour la lutte de l'existence et que l'humanité se nourrit des humanités.

Le premier des professeurs genre 7'osa que le hasard me donna au collège était un jeune et beau garçon, à l'air timide et ingénu, doué sans doute de toutes sortes de mérites, puisqu'il était sorti un des premiers de l'Ecole normale, mais à qui on avait négligé d'apprendre comment on fait une classe. En moins d'une semaine tout le monde lui monta sur le dos, et quelques-uns s'assirent même sur lui. Il eut beau se fâcher, prier, crier, punir, pleurer: nous étions ses maîtres ; il ne fut jamais le nôtre. S'il essayait de se redresser et de se défendre contre nos risées, nos cruautés ou notre mépris, c'était un boucan au milieu duquel il s'effondrait, éperdu, misérable souffre-douleur d'une troupe de tyrans, sans que personne lui vînt en aide, au moins publiquement et nous mît à l'ordre, ni proviseur, ni censeur, ni inspecteurs, ni aucun de ceux qui au-

raient pu établir une police dans cette classe dont les cris sauvages effaraient le voisinage. On comprend qu'au milieu de cet enfer, l'habitude fut vite prise de ne pas travailler, et même après qu'on fut las de hurler, elle se continua tranquillement, sinon pour tous, au moins pour le plus grand nombre.

Je fus de ceux-là, non pas tant par paresse que par besoin d'indépendance : on m'eût surveillé, je me serais soumis; on me laissait la bride sur le cou, j'en abusais, sinon pour ne rien faire, au moins pour ne faire que ce qui me plaisait ; et ce qui me plaisait, c'était de lire, de connaître, d'étudier ce qui avait de l'intérêt pour moi.

Au début des Amours de Jacques, je raconte comment j'eus tout jeune, la passion de la lecture et peu après celle de Técrivasserie. Bien que ces premiers chapitres aient été arrangés pour les besoins du roman et que tout n'y soit pas l'expression de la simple vérité, ils ont cependant un fonds d'exactitude, au moins en ce qui touche la lecture et la manie d'écrire. Comment aurais-je pu concilier ce besoin de lecture avec les devoirs de classe qu'on nous donnait, et qui devaient prendre tout notre temps, consciencieusement faits? Bien vite, je compris que cette conciliation était impossible, et au lieu de chercher à la réaliser tant bien que mal, profitant de la liberté qui nous était laissée, je lâchai ces devoirs pour les livres.

Aurais-je lâché aussi l'histoire si j'avais eu un autre professeur que le nôtre? Je ne le crois pas; mais enfin je n'eus pas d'hésitation de ce côté et comme j'eus la chance de le garder trois ans, de la sixième à la troisième, je ne fut pas]tout à fait, grâce

à lui, le mauvais élève que sans lui je serais certainement devenu.

Cependant celui-là aussi ne savait pas faire sa classe, et de plus il était négligé dans sa tenue, distrait, si bien inconscient de l'heure que nous nous trouvions quelquefois depuis quelques minutes sur nos bancs quand il entrait en coup de vent, sa robe non encore boutonnée, sa toque de travers, ce qui, avec sa vie privée peu ordonnée et des dettes, lui valait le dédain ou la pitié de ses collègues, auxquels s'ajoutaient les sévérités du proviseur qui d'un coup d'oeil napoléonien semblait toujours vouloir le faire rentrer sous terre. Mais que nous importait à nous, à moi au moins? Je m'en souciais bien vraiment des robes déboutonnées, des toques mal assurées et des dettes! Ce n'était pas du dédain que m'inspirait le comique coup d'œil du proviseur, c'était de la sympathie. D'ailleurs, ce ne fut pas précisément dans sa classe que j'appris à le connaître pour ce qu'il était réellement, — un accoucheur d'esprits. Comme, à ma pension, on avait jugé que je pouvais obtenir le prix d'histoire, on me l'avait donné pour répétiteur, afin d'être plus sûr que je ferais honneur à la maison. Il n'eut pas besoin de me pousser, et bien vite j'allai de l'avant, à la vérité avec des zigzags fantaisistes qu'il toléra, les jugeantsans doute plus utiles que nuisibles. Que d'heures, — s'il ne les comptaitpas pour arriver, il ne les comptait pas davantage pour partir, — que d'heures nous avons passéesà déambuler dans un ancien cimetière de moines, devenu un jardin ou de place en place des ossements, non encore complètement redevenus poussière, jaunis-

saient la terre noire des plates-bandes 1 Nous discourions de toutes choses (car il ne tenait pas à parler tout seul), d'histoire bien entendu, mais aussi de littérature, d'ait, de science. Je ne sais pas si à cette époque notre camarade Léon Heuzey connaissait Phidias, mais je crois bien que pour l'archéologie grecque, qui plus tard l'a illustré, j'aurais pu alors le battre. Si je ne suis pas devenu philosophe, ce n'est pas la faute de ses leçons sur Socrate et Platon; géomètre ou mécanicien, faute de celles sur Archimède défendant Syracuse. Et Shakespeare... mon Dieu oui, il connaissait Shakespeare cet irrégulier, et avec dix lignes de Coriolan, il m'en a plus appris sur le caractère romain que toutes les explications des auteurs ; car au temps dont je parle, il se passait ceci d'admirable qu'on traduisait dans son année vingt pages de la Vie de César de Plutarque, sans que le professeur vous dît ce qu'était Plutarque, ce qu'était César, ce qu'il y avait avant cette vingtième page, comme ce qu'il y avait après ; de même qu'on traduisait le premier chant de Vlliade sans connaître Homère, et sans avoir moyen d'apprendre si tout est fini quand « Jupiter qui lance les éclairs » va se coucher, après avoir bien mangé et bien bu. Ils étaient professeurs de grammaire, ces messieurs, et ces menus détails n'étaient pas leur affaire. Pour celui d'histoire, il s'en occupait, comme il s'occupait aussi des Méditations de Lamartine, des Orientales de Victor Hugo. Ah I si le terrible proviseur avait entendu un seul mot de cet enseignement... libre assurément, mais aussi combien initiateur!

Ma bonne chance voulut que quand ce maître si

extraordinaire dans l'Université nous quitta — notre quatrième achevée, — pour nous passer au professeur d'histoire des classes supérieures qui était Cheruel, l'éditeur des Mémoires de Saini-Si' morij celui-là s'appliquât aussi à éveiller l'intelligence de ses élèves, au lieu de la traîner dans la routine commode. Pour cela, devançant sa leçon, il eu faisait parler toutes les fois que l'occasion s'en présentait, au lieu de parler lui-même, ce qui était méritoire avec une parole facile et brillante comme la sienne. Si la méthode avait du bon, elle avait aussi ses dangers ; j'en fis une fois l'expérience Nous allions arriver, dans l'histoire de France, à la lutte des Bourguignons et à l'épisode de Perrinet Le Clerc, qui par trahison leur ouvrit une des portes de Paris dont son père était gardien.

« Qui veut raconter cet épisode ? » que nous ne connaissions pas encore, nous dit-il, un jour. Personne ne répondit. « Et vous? » demanda-t-ilen s'adressant à moi, car il avait constaté plus d'une fois que j'allais souvent de l'avant. Ainsi provoqué, je me décidai, bien que je n'eusse pas encore lu les Ducs de Bourgogne de Barante, et ne susse de Perrinet Le Clerc que ce que m'en avait appris un mélodrame, qualifié d'historique sur l'affiche, que j'avais vu représenter récemment. Et me voilà au milieu de la classe, racontant à mes soixante camarades l'histoire ou plutôt mon histoire de Perrinet Le Clerc. Je n'étais pas sans inquiétude, et ce qui l'augmentait, c'étaient les regards étonnés que Cheruel, derrière ses lunettes bleues, me détachait de temps en temps. Cependant je continuais. J'arrivai ainsi à un passage dramatique, trop dramatique,

OÙ il m'arrêta : « Quel roman nous racontez-vous là? » Je n'eus garde de répondre et il acheva mon récit : le sien fut peut-être moins amusant que le mien, mais probablement il fut plus historique.

Comme deux professeurs ne font pas la vie de collège, je n'ai pas gardé pour les autres un bien tendre souvenir, ni même « la certaine estime » dont parle Levallois. Sans doute il y a de l'injustice dans cette impression, car j'ai bien une bonne part de responsabilité pour la façon dont j'ai ou n'ai pas travaillé dans leurs classes. Mais on a des ménagements quand on pèse sa propre responsabilité, qu'on ne garde pas dans le pesage de celle des autres. Et les circonstances, que je faisais atténuantes pour moi, m'ont paru pendant longtemps aggravantes pour eux.

En tous cas les choses étaient ainsi lorsque, peu de temps après la guerre, je reçus la visite du maire et de deux membres du conseil municipal de mon village, qui venaient me demander d'accepter les fonctions de délégué communal.

— M'occuper d'instruction, moi !

Je commençai par refuser nettement; mais aux raisons qu'on m'opposa, il n'y avait rien à répondre. Nous étions au temps où tout le monde admettait que c'était le maître d'école allemand qui avait gagné la bataille de Sadowa aussi bien que celle de Sedan ; ne pas aider le maître d'école français à préparer la revanche eût été un crime national. Il fallut donc se rendre. Léon Say, qui me connaissait et était alors préfet de la Seine, trouva que, puisque j^acceptais le moins, je devais accepter le plus ; de délégué communal je fus d'emblée

promu au grade supérieur de délégué cantonal.

C'est certa:inement des fonctions bien peu importantes que celles d'un délégué cantonal, mais enfin elles n'en consistent pas moins à surveiller l'instruction primaire dans les communes de son canton, et il y a des cantons, comme celui de Vincennes par exemple, qui comptent plus de soixante mille habitants. C'est une responsabilité cela, et je le sentis d'autant mieux, que je savais par l'expérience personnelle ce que peut le manque de surveillance uni à l'indifférence et à la négligence. Je n'avais pas voulu que par mon fait il arrivât pour un seul des écoliers que je visitais ce qui était arrivé pour moi au collège : trop de chances à courir avec la fantaisie individuelle ; et d'ailleurs les enfants des écoles primaires n'ont pas assez de temps à donner au travail, pour permettre qu'il ne soit pas employé méthodiquement et régulièrement.

Parmi les écoles dont je fus chargé, l'une avait pour directrice une jeune femme assez jolie, aux traits fins, à la physionomie intelligente, aux manières discrètes, qui présentait cette anomalie de paraître préférer aux compliments les observations qu'on pouvait avoir à lui faire. Les félicitations aussi peu appuyées qu'elles fussent la mettaient tout de suite dans l'embarras, la troublaient et, si elles se précisaient l'effaraient, avec un sentiment d'inquiétude sur lequel il n'y avait pas à se tromper. Au contraire c'était un sentiment de tranquillité que lui causaient les critiques auxquelles elle répondait avec calme, en femme parfaitement maîtresse de soi. Cela m'intéressa d'abord comme une énigQie, et plus encore quand je l'eus devinée.

Laide, elle eût aimé les compliments; jolie, elle en avait peur non pas tant pour l'heure présente que pour l'avenir et les conséquences qu'ils pouvaient entraîner. Cela n'en disait-il pas long sur l'expérience qu'elle avait déjà faite de la vie, où dans sa position humble et dépendante, la beauté, qui est la puissance de la femme, lui était une géue et une cause de tourments contre lesquels évidemment elle avait eu à se défendre.

Ce fut le point de départ, l'idée mère de Séduction.

Aucun de mes romans ne m'a autant que celui-là donné de peine pour obtenir des réponses un peu précises de ceux que j'avais à questionner. On cause peu dans le monde de l'instruction primaire, et le long esclavage dans lequel son personnel a été maintenu sous tant de régimes divers, mais pour lui toujours le même, lui a laissé des habitudes de prudence que son origine, paysannesque chez le plus grand nombre n'a fait qu'aggraver. Que gagnet-on à parler? Qui sait de quoi demain sera fait? Je n'aurais pas rencontré en province des instituteurs et des institutrices émancipés par la retraite qui les mettait à l'abri de retours offensifs, que j'aurais dû m'en tenir à mon observation personnelle, et ce n'aurait pas été suffisant.

C'est un lieu commun de tous les temps que l'argen tient, dans l'époque où l'on vit, une place qu'il n'avait pas avant, et que vraisemblablement il n'aura pas après : le veau d'or ne date pas d'hier cependant, et il ne semble pas probable que sa fascination doive s'éteindre demain; il est donc naturel que chacun veuille dire son mot sur le tyran, — de là ce roman.

Il n'y a pas que dans la façon dont on le gagne ou dont on le perd que l'argent est plein de drames ; il l'est encore dans la situation imposée par lui à ceux qui, à un moment donné, se trouvent fatalement placés sous son influence : en est-il de plus saisissante que celle d'enfants honnêtes mis, par la loi d'héritage, en possession d'une fortune que leur père a volée pour eux plus encore que pour lui, afin qu'ils occupent dans le monde la place que donne l'argent?

Que vont-ils en faire de cette fortune?

Y renoncer, c'est accuser leur père.

le

En jouir tranquillement, c'est devenir ses complices.

Sans doute, dans la vie courante, on rencontre nombre de gens qui sortent très tranquillement de cette situation, et ne s'embarrassent pas de ces scrupules dont ils n'ont même pas idée, trouvant que les millions, du moment qu'ils sont à eux, non au voisin, ne peuvent jamais être honteux.

Il est vrai que tous les caractères ne s'accommodent point de cette philosophie facile, et il n'y a qu'à regarder autour de soi pour trouver des cœurs plus hauts, qui ont mis en œuvre l'ingéniosité de leur esprit aûn d'employer noblement l'argent volé tombé entre leurs mains propres; de même, on en peut trouver aussi qui, plus intransigeants dans leur droiture, ont refusé entièrement une fortune que leur conscience ne permettait pas d'accepter. Il serait facile de citer des noms, si les rappeler ne devait pas projeter sur eux une lumière blessante; car telle est leur situation qu'il faut à leur vertu l'ombre et le silence.

Ces héros sont rares, me dira-t-on. Je le reconnais. Cependant, il se rencontre des fils de gens tarés qui, pour ne point aller jusqu'à l'héroïsme, ne portent pas moins dans le monde une arrogante tristesse qui ne paraît pas conciliable avec les satisfactions de toutes sortes que leur donne leur fortune, et qui s'explique tout naturellement par cela seul qu'ils valent mieux que leur père, dont le souvenir ne les redresse avec des exagérations de matamore que parce qu'il les écrase.

C'est pourquoi les coquins, s'ils étaient complets, devraient élever leurs enfants en coiuins, et ne

leur faire donner que des leçons de démoralisation.

En est-il beaucoup qui aient ce courage?

Au contraire combien en rencontre-t-on qui, dédaigneux de l'estime du monde, dont ils ne prennent pas souci ou dont ils se moquent, ont peur d'être méprisés par leurs enfants et ne pensent à l'honneur que dans les sentiments de ceux-ci ! Si personnellement ils ont été victimes de certains accidents qui gênent leur attitude, ils veulent que leurs fils marchent franchement dans la vie : avec l'argent qu'ils leur ont gagné, cela leur sera facile.

Fiers, ces fils, glorieux de leur fortune quelle qu'en soit l'origine, oui, cela se voit; ils font belle figure, grande figure ; le monde est à plat ventre sous leurs millions ; les cercles les plus fermés s'ouvrent pour eux ; les altesses royales ou impériales acceptent leurs invitations, en se faisant simplement payer un cachet proportionné à l'infamie héréditaire de leur hôte ; ils prennent pour eux et pour leurs enfants des femmes ou des maris parmi les noms les plus célèbres de la plus haute aristocratie, comme leur père prenait parmi ces noms ceux qui devaient paraître plus décoratifs dans les conseils de leurs sociétés.

Mais glorieux de celui qui leur a gagné cette for tune, jamais ; honteux au contraire, et d'autant plus honteux qu'ils désespèrent d'arriver à le faire oublier.

Et c'est là le châtiment, car par une anomalie, qui peut paraître étrange, mais qui s'explique quand on va au fond des choses, il y a des coquins

qui exigent plus de leurs enfants que les honnêtes gens des leurs. Honnêtes gens, femmes honnêtes ne pensent pas à chercher quels sentiments leurs enfants peuvent éprouver à leur égard. Pourquoi, de quoi s'inquiéteraient-ils? Ces sentiments sont certainement ce qu'ils doivent être, tendresse et affection mises de côté. La semence jetée dans leur cœur ayant germé donne naturellement sa moisson et non une autre. Puisque c'est de la graine de blé que ce cœur a reçu, ce n'est pas de l'ivraie qu'il va produire.

Mais le coquin, mais la gueuse ?

C'est chez ceux-ci que se montrent d'une façon intéressante les conséquences de cette anomalie. N'ayant eu d'autre but dans la vie que de faire fortune n'importe comment, ils devraient, ayant réussi, ne rien chercher au delà : ils ont vaincu, c'est parfait ; le reste existe seulement pour les imbéciles. Mais justement il arrive souvent que chez les forts, les très forts qu'on imagine au-dessus de toutes les faiblesses, subsiste un petit embryon d'imbécillité que malgré tout un organe mystérieux appelé la conscience a conservé vivace. Et alors, le coquin très fort, aussi bien que la gueuse, veut pour lui certaines satisfactions qui lui paraissent puériles ou cocasses chez les autres. Que le monde les méprise, ils s'en moquent; que leurs enfants rougissent d'eux, ils en pleurent.

C'est pour développer cette situation que j'ai écrit les Millions honteux, mais en me préoccupant plus de ce qui se passe dans l'âme des héritiers d'une fortune volée que des souffrances de celui qui par le vol a acquis cette fortune.

Pour en tirer ce qu'elle pouvait donner, il aurait fallu deux romans, celui du père et celui des enfants ; j'ai jugé qu'un seul suffisait, et j'ai pris celui qui m'attirait davantage.

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