LA PETITE SŒUR
J'ai fait des romans pour une situation, j'en ai fait pour un caractère : La Petite Sœur réunit ces deux genres.
La situation est celle d'une femme arrivée à un certain âge, dont peu à peu la maternité s'exalte au point de devenir exclusive, chez laquelle la mère remplace l'amante tendre et passionnée qu'elle était pour son mari ; chez laquelle aussi il y a substitution d'organe, l'un s'atrophiant et l'autre au contraire se développant. C'est là un fait d'observation physiologique, qui pour n'être point général, n'en est pas moins courant, et tel qu'il n'est personne qui n'en ait sous les yeux des exemples rendant explicable l'état de guerre de certains ménages naguère admirablement unis, et tout à coup irréparablement troublés. Pour moi, j'en avais constaté plusieurs dans mes relations qui m'avaient paru assez intéressants pour fournir matière à roman, sans avoir besoin d'aller dans le dramatique jusqu'à l'extrême en copiant la réalité que m'offrait une de
ces mères et un de ces maris. La mère à la maternité affolée, qui après avoir aimé tOfOdrement son mari, souhaitait que celui-ci mourût, pour que son fils unique, devenu « fils de veuve », fut exempt du service militaire. Le mari ayant pénétré les sentiments de sa femme, ce qui d'ailleurs était très facile, et se demandant si ce désir, devenu plus exaspéré à mesure de l'approche du tirage au sort, ne prendrait pas corps d'une façon tragique un jour ou l'autre.
Le caractère est celui d'un père, type du parfait égoïste, qui en vertu des droits que lui donnent sa naissance, sou intelligence, sa beauté, ses grandes manières, en un mot tous les mérites extraordinaires dont il se sait doué, trouve naturel d'exploiter sa femme et sa fille ; et cela lui parait si légitime que c'est à peine s'il a vaguement conscience de cette exploitation : n'est-il pas des êtres supérieurs à qui tout est dû? Il est un de ces étres-là.
Ce fut de ces deux idées que je partis pour bâtir le plan de la Petite Sœur, espérant les conduire parallèlement, en les mêlant dans une juste mesure, l'une s'appuyant sur l'autre, et toutes deux se prêtant force réciproquement. Mais je ne tardai pas à m'apercevoir que ce dualisme était impossible, et que, comme toujours lorsqu'on introduit un caractère dominateur dans un roman, il tire tout à lui et dévore la situation, dont il ne reste plus trace. Comme cela m'était déjà arrivé plus d'une fois, particulièrement dans Une Belle-Mère, dans YHéritage à.' Arthur, dans les Batailles du Mariage, je n'en fus ni surpris, ni tourmenté. Puisque c'était le