‹ Le roman de mes romansChapitre 24 sur 34 · LA PETITE SOEUR I · texte numérisé non relu

LA PETITE SOEUR I

caractère qui prenait le dessus, je devais lui laisser la première place; il serait le principal, la situation ne serait que l'accessoire; mais comme je tenais à cette situation, je la garderais pour une action où elle serait maîtresse à son tour, et où je pourrais la développer librement. Ainsi fut fait ; après huit ans d'attente, j'écrivis Mère, qui est la mise en œuvre parfaitement franche du fait physiologique que je voulais présenter sous forme de roman.

Ce qui me rendait exigeant pour le caractère que je voulais peindre, c'est que j'avais connu l'original dont je comptais m'inspirer, et que pour le rendre tel que je voulais le traduire, avec le détail et un relief sulfisant, il me fallait de la place.

J'étais alors tout jeune et ne pensais pas que je pourrais avoir plus tard l'idée d'en faire un personnage de roman, et souvent je le rencontrais promenant par les rues ensoleillées son importance, se faisant admirer dans cette tenue extraordinaire d'un homme qui rend superbe ou sublime tout ce qui le touche, par cette raison unique qu'une chose n'a qu'à être sienne pour devenir immédiatement superbe ou sublime. Et je le suivais des yeux, quelquefois même j'emboîtais le pas derrière lui, comme j'aurais pu le faire pour une femme qui m'aurait irrésistiblement entraîné dans son rayonnement. A qui donc s'adressaient les regards valu- . queurs qu'il promenait autour de lui, à droite, à gauche, en avant, et même en arrière; car il condescendait à se retourner? Ni à celui-ci, ni à cellelà le plus souvent, mais à tous, surtout à toutes, avec le sourire des souverains qui, par gracieuseto

et bonté d'âme, daignent montrer leur personne sacrée au peuple de leur bonne ville.

Quand, plus tard, des rencontres fortuites me mirent en situation de l'approcher, je constatai sans aucune surprise que, chez lui, « le ramage était digne du plumage », et que, tel je l'avais vu dans la rue, tel il était dans l'intimité, aussi vainqueur, aussi sublime, sans qu'à aucun moment lui vînt à la pensée qu'il pouvait n'être pas moins odieux dans ses sentiments qu'il n'était ridicule dans sa tenue : l'odieux, le ridicule, ces mots n'avaient pas de sens appliqués à sa personne : les autres, oui, il était tout disposé à les trouver odieux, ou ridicules, mais lui ! mais lui !

Cependant ce ne fut pas dans ces rapports intermittents que je pus me rendre compte au juste de ce qu'il valait, réellement, dégagé de toutes les poses qui formaient sa nature même, mais bien dans une circonstance vraiment extraordinaire due, sinon aux hasards de la vie, au moins à ceux de la mort. Pour obéir aux intentions de mon père, tout en faisant mon droit, je travaillais — est-ce bien travailler qu'il faut dire ? — enfin, je passais quelques heures par jour dans une étude de notaire : sans doute, c'est un endroit médiocre pour faire de grands hommes, mais peut-être en vaut-il bien un autre, — la brasserie ou le caboulot, — pour en faire simplement des hommes préparés à la connaissance et aux difficultés de la lutte pour l'existence. Un matin, on me dit que je devais accompagner le deuxième clerc à un inventaire. Cela m'était si parfaitement indifférent que je ne demandai même pas chez qui. Nous voilà en route bavar-

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