LA PETITE SOEUR
n'avais aucune raison d'être agréable à Barbey d'Aurevilly que je trouvais aussi cocasse par ses prétentions que déplaisant par certaines de ses fréquentations, mais enfin, malgré tout, avant tout, il était le poète de la Maîtresse rousse. Je me fâchai donc.
— Nous allons supprimer ce portrait, dis-je.
— Et pourquoi donc ? Vous ne le trouvez pas ressemblant?
— C'est précisément parce que je le trouve trop ressemblant que je n'en veux pas.
Et je donnai les raisons qui expliquaient ce refus.
Pendant que je parlais, le dessinateur me regardait avec un sourire ironique.
— Vous ne voulez pas que Barbey d'Aurevilly puisse se fâcher ?
— Assurément.
— Il ne se fâchera pas.
— Qu'en savez-vous?
— lia posé.
— Pour son portrait, je l'admets, mais pas pour celui du comte de Mussidan.
•— Mais au contraire, c'est pour représenter le personnage que vous avez dessiné qu'il m'a donné l'autorisation de le portraiturer.
PAULETTB
— Comment se fait un roman ?
C'est une question qui m'a été posée bien des fois par des gens de toutes sortes, des esprits cultivés aussi bien que des ignorants ; je veux y répondre en prenant Paulette, non pour modèle, mais pour mon exemple à moi.
Car de règles pour faire un roman, je n'en connais pas et je ne crois pas qu'il y en ait, heureusement. C'est par là que l'art dii romancier est supérieur ou inférieur si l'on veut à celui de la parfaite cuisinière bourgeoise; pour opérer, il n'a pas à consulter un recueil de recettes magistrales, puisque, s'il a l'idée de faire un civet de lièvre, il n'a même pas à se préoccuper de commencer par se procurer un lièvre : il en fallait un autrefois : on s'en passe très bien aujourd'hui, et avec une sauce travaillée, beaucoup de sel, encore plus de poivre, le tour de main pour dresser, on sert quelque chose qui peut plaire au goût blasé des délicats, sinon des simples. D'ailleurs, alors même qu'elles existeraient ces
règles, il faudrait les renouveler tous les quinze ou vingt ans pour suivre le goût du public. Est-ce que ce qui plaisait il y a vingt ans, plaît encore aujourd'hui? Est-ce que ce qu'on aimait hier, on l'aimera dans vingt ans? Le roman comme tout en ce monde suit la loi de la mode ou simplement celle de l'évolution naturelle ; pas plus malgré qu'on dise, mais pas moins. Et pourquoi, et comment en serait-il autrement ? Est-ce que si Rossini avait laissé une méthode pour composer un opéra, Wagner l'aurait adoptée ? et si Wagner en avait solidement établi une, le musicien de démain la respecterait-il ? Avant tout, il faut être de son temps et marcher avec lui, sans s'embarrasser, si l'on veut vivre, de la tradition et de son respect qui n'est bon qu'à faurnir des phrases à l'usage des professeurs de métier. Et ÏOrestie, me dira-t-on, et Œdipe roi? On fait VOrestie, Œdipe ; on ne les refait pas. Heureux les temps où on les a faits et pour lesquels on les a faits. C'est pour cela que la jeunesse a si grand tort d'être irrévérencieuse avec la vieillesse, et pourquoi la vieillesse a si grand tort, de son côté, d'être quinteuse avec la jeunesse. Laissez donc les vieux tomber tout seuls vous qui êtes jeunes, ils n'ont pas besoin que vous les poussiez ; leur temps venu, ils se détacheront de la branche sans que vous portiez la main sur eux ; ils sont démodés, cela suffit. Et vous, les vieux, ne vous révoltez pas trop contre les jeunes qui vous bousculent, quoiqu'ils y mettent une brutalité et une injustice que vous n'avez pas eues pour vos aiaés. Au fond, n'ont-ils pas droit de prendre à leur tour leur place au soleil ? Sans doute, vous leur contestez ce droit : « Vos
romans sont mal faits, leur dites-vous, vos pièces ne se tiennent pas debout. » Peut-être avez-vous raison. Mais eux, de leur côté, n'ont pas tout à fait tort quand ils vous répondent : « Les romans bien faits, nous n'en voulons plus ; les pièces bien faites, ce n'est pas ce que nous recherchons. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un roman bien fait, qu'est-ce qu'une pièce bien faite ? Le Verre d'eau, une Chaîne ont été des modèles de la pièce bien faite ; ils sont ridicules, aujourd'hui. La Dame aux Camélias a été une pièce mal faite quand les directeurs n'en voulaient pas ; elle n'est devenue bien faite qu'après son succès qui a duré quarante ans; aujourd'hui, elle provoque le sourire. Vous voyez que le public nous approuve puisqu'il applaudit nos pièces mal faites et bâille aux vôtres où se retrouve pourtant toute l'habileté des vieux routiers; consolez-vous, si cela vous est agréable, en vous disant qu'on vous reviendra, parce que, malgré tout, il faut compter avec la vérité et l'observation. Cependant, considérez que la vérité et l'observation de demain, ce seront les nôtres, non les vôtres qui datent de dix ans ou de vingt ans. Les types de beauté ne se renouvellent-ils pas constamment ? Pourquoi les type^, d'art ne se renouvelleraient-ils pas de même? » fli
C'est pourquoi il n'y a pas de règles pour faire un beau roman. Et pourquoi, par conséquent, je ne veux qu'indiquer la marche que je suivais, quand j'écrivais des romans.
D'abord il me fallait un sujet ; c'était une exigence de l'époque et de mon goût. Le sujet de Paulef.te tient en une ligne : « Un homme abattu par sa femme est relevé par son enfant. »
Rien de plus simple et qui prêle moins aux complications, ce qui ne veut pas dire au drame, car il pourra s'en trouver là un poignant, si on sait l'en tirer. A cela doit tendre mon plan.
Quel sera cet homme? Là est la première question qui s'impose, car il est évident que les souffrances de la chute et les satisfactions du relèvement ne seront pas les mêmes dans une brute que dans une âme élevée, chez un charretier que chez un artiste qui présente cet avantage d'offrir un clavier plus étendu avec une sensibilité et une sonorité prêtant à des effets aussi complets que le voudra celui qui jouera dessus. Quel artiste sera-t-il, écrivain, peintre, musicien ? Écrivain ? ils ont l'esprit bien tourmenté les poètes et les romanciers, le caractère inquiet, l'humeur changeante ; j'aimerais mieux une nature plus simple. C'est pourquoi je ne prendrai pas non plus un musicien que ses relations mondaines obligatoires auront forcément éloigné de cette simplicité qui ne persiste chez lui qu'exceptionnellement. Mais le peintre? A côté des messieurs élégants et pleins de chic qui promènent leurs décorations dans le monde, en quête d'un riche mariage, d'un portrait rémunérateur ou de toute autre bonne affaire, il y a encore des primitifs, au cœur droit, sans éducation ralfiuée, même sans instruction, valant surtout par la main et ressemblant un peu à ces maîtres ingénus de la Renaissance qui n'étaient que^des ouvriers degénie. Ce sera donc un de ceux-là qui sera mon personnage principal, et il ne me sera pas difficile de trouver dans mes souvenirs, ou dans la réalité, des types qui me permettront une étude.
A la femme maintenant. Une coquine naturellement, j'ai la main forcée. D'ailleurs, je n'ai jamais été l'esclave du genre héros ou sympathique. Mais quelle coquine? Comme il est bon qu'elle frappe son mari dans son bonheur aussi bien que dans son talent, pour que l'abaissement soit plus complet, il faut qu'elle fasse marchandise de ce talent, et elle réussira d'autant mieux qu'elle aura été élevée dans une boutique, aux prises avec les luttes de l'argent : alors, parfumeuse, modiste, lingère, pharmacienne. Elle sera fille d'un pharmacien fabricant d'une spécialité poussée à coups d'annonces, ce qui lui permettra de recevoir les journaux de mode où se publient ces annonces, et d'y lire avec passion un fatras d'articles sur la grande vie mondaine qu^la pervertiront en même temps qu'ils l'abêtiront. Ml
Dans ces conditions, pour faire de mon peintre son mari, elle ne peut pas être trop jeune, vingttrois ou vingt-quatre ans seront bien, semble-t-il. Mais une fille ainsi élevée, jolie, coquette, ardente, n'aura pas attendu jusqu'à cet âge sans s'offrir un amant qui lui apporte des consolations matérielles, les seules qu'elle veuille de lui. Elle le prend donc au-dessous d'elle, de façon à le dominer sans avoir rien à craindre de lui. Qui? Un jardinier? Elle provoquera assez d'antipathie sans appuyer inutilement; si bien qu'au lieu de rendre le choix de cet amant répulsif, il est préférable de le justifier par les qualités d'un beau gars, solide, bien bâti, intelligent, à qui il ne manque que l'éducation. Un pêcheur? Justement, un pêcheur pourrait être ce beau gars.
Mais alors l'action devra commencer au bord de
la mer. Pourquoi pas? Autant Là qu'ailleurs. La Provence, la Bretagne, la Normandie? Trop connues la Bretagne et .la Normandie. La Provence, il n'est permis d'en parier maintenant qu'après s'être grisé d'air, de soleil, de chaleur, de parfums, d'azur, oh ! de combien d'azur ! et j'aime rester de bonne foi. L'Ouest me conviendrait mieux. J'irai passer une saison à Pornic que je n'ai fait que longer, et après six semaines, à parcourir à pied le pays pendant quatre ou cinq heures tous les matins, je l'adopte. J'aurai la liberté d'en parler comme je voudrai, sans le respect de la banalité courante.
La petite fille qui remplacera la mère auprès du père aux abois, je n'ai pas à m'en préoccuper à l'avance ; j'en ai assez pour trouver dans ma collection, au moment venu, celle qui répondra aux besoins de l'action.
Il ne me reste donc plus qu'à meubler la maison du personnel qui en fera un milieu plus ou moins original : — l'ami dévoué, ce joueur de flûte qu'on rencontre auprès des gens en vue et qui, bien que n'ayant jamais fait œuvre d'art de sa vie, est plus artiste que personne; celui qui accompagne le critique dramatique aux premières et sur la physionomie de qui on cherche les impressions du maître; celui qui va dans les ateliers chanter les trouvailles de son peintre ; dans les brasseries, celles de son poète ; — le peintre amateur qui a l'ambition de se faire un nom personnel, et, sans avoir jamais appris à dessiner un nez, demande aux vrais artistes de lui recaler sa figure, de mettre son bonhomme dans l'air, ou de lui trueller une falaise, si bien qu'après avoir superposé le travail de l'un au tra-
vail de l'autre, de tous, si ce n'est au sien, arrive, avec cette mosaïque, à décrocher une médaille que n'obtiennent pas bien souvent ceux qu'il a eu le talent d'exploiter; — enfin le critique ami, qui vient se faire donner une étude ou un dessin signés, destinés à grossir une collection qu'il ira vendre à Londres tous les ans au moment de la saison.
Tous ces comparses sont de peu d'importance; il n'y a qu'à les choisir dans l'observation courante.
Voilà le roman esquissé, il reste à l'exécuter : fini le plaisir, fini le vagabondage de l'imagination, finie la rêverie. Il ne s'agit plus d'à peu près toujours amusants ; il faut l'écrire ce roman qu'on croit tenir, et c'est alors que le vrai travail commence avec les hésitations, les dégoûts, la lutte de l'exécution. J'envie ceux de mes confrères qui sont assez maîtres de cette exécution pour lui faire rendre tout ce qu'ils veulent, comme j'envie aussi ceux qui peuvent de bonne foi s'admirer dans tout ce qu'ils font, par cela même qu'ils le font ; il enfantent dans la joie et dans l'orgaeil. Mais à côté de ceux-là, il en est d'autres qui peinent, qui doutent, qui cherchent le mieux, et qui, pour compliquer encore leur travail, ne sont satisfaits que s'ils arrivent à dissimuler leurs efforts, comme s'il était possible de réaliser jamais le beau vers d'And Chénier :
Tout l'art a disparu, c'est le comble de l'art.
Qui vous saura gré de ces efforts, qui vous paiera cette peine? Ne sera-t-on pas plus sensible à ceux du monsieur qui laisse fièrement voir « qu'il s'est appliqué ? »
Aussi, peut-on comprendre que ma satisfaction ait égalé celle de ce monsieur le jouroù Taiae voulut bien dire d'un de mes romans: « Il y a telles scènes où vingt traits de force sont jetés en passant et comme en se jouant. »
Faut-il dire qu'un des personnages de ce roman, la vieille madame Néel, a vécu d'une vie propre et que la partie de son histoire reproduite par moi dans dans les Besoigneux a été empruntée à la réalité?
Je pense que le lecteur l'aura deviné, tant la vérité sincèrement et simplement exprimée saute aux yeux et s'impose à l'esprit par des traits qui n'appartiennent qu'à elle. Cependant, si curieuse que soit la vérité, si saisissante que les hasards d'une existence exceptionnelle l'aientfaite, il est bien rare qu'elle puisse être introduite dans un roman sans certains arrangements de mise en scène et d'exécution qui constituent précisément l'art du romancier : aux faits que lui fournit la réalité, il prend ceux qui rentrent dans son plan et laisse de côté ceux qui s'en écartent ; c'est ainsi que j'ai procédé avec madame Néel.
Ce fut dans un cabinet d'affaires dirigé par deux de mes compatriotes que je la rencontrai. L'un des
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directeurs de ce cabinet avait été clerc dans l'étude de mon père ; avec l'autre j'étais en relations d'amitié depuis mon enfance : je me trouvais donc chez eux comme si j'avais été de la maison , allant, venant en pleine liberté, sans être astreint aux attentes des clients ordinaires qui, chez des gens très occupés, doivent prendre leur tour. Un jour que j'allais entrer dans leur cabinet sans faire antichambre, une vieille femme à falbalas noirs et misérables, qui marchait impatiemment par le salon d'un air exaspéré, dit à mi-voix :
— Vous êtes bien heureux, monsieur ; on ne vous fait pas attendre, vousl
Ce vous prit dans sa bouche un accent envieux et dédaigneux tout à fait caractéristique.
— Ce n'est pas pour affaires, dis-|e.
— Alors, ces messieurs font passer leurs intérêts personnels avant ceux de leurs clients.
Il ne me convenait pas d'engager une discussion avec cette vieille qui avait tout l'air de celle de la chanson : « Ah ! la vieille, la vieille qui croyait avoir quinze ans. » Je la laissai à son indignation et j'entrai chez mes amis à qui je racontai l'algarade qu'elle venait de me faire.
— Vous avez eu tort de ne pas causer avec elle ; elle vous aurait certainement intéressé : c'est un personnage de roman. Savez-vous qu'elle soutient un procès qui date de 1769?
— Intenté par elle?
— Si vieille qu'elle soit, elle ne l'est pas encore assez pour cela cependant : elle a succédé à son père, qui lui-même a succédé à un premier plaideur. Il y a environ quarante ans qu'elle a trouvé ce procès
dans l'héritage paternel dont il composait la meilleure part et, depuis cette époque, elle lui a donné sa vie qu'il a dévorée.
— Ça peut durer quarante ans, un procès?
— Plus, puisque celui-là, je vous l'ai dit, date de 1769; et elle n'est pas près d'en voir la fin, sans doute.
— Comment cela?
— Faites-vous-le expliquer par elle ; cela aura plus de saveur dans sa bouche que dans la nôtre et sera plus vivant. Témoignez-lui un peu de sympathie, elle vous sautera au cou. Seulement gardezvous de lui donner à croire que vous la mettrez un jour dans un roman, car ce roman, ce ne serait pas dans six mois qu'elle vous demanderait de l'écrire, ce serait demain, ce soir même, cette nuit, toute affaire cessante.
— N'a-t-elle pas payé le droit d'être pressée?
— Il y a bien d'autres droits qu'elle a ainsi acquis, la pauvre femme, si bien qu'elle s'imagine de la meilleure foi du monde que tout lui est dû, — rien des coquins qui la persécutent, tout des honnêtes gens. Et si vous lui marquez de la sympathie, immédiatement elle vous classeradans les honnêtes gens. Aussi attendra-t-elle beaucoup de vous ; beaucoup, c'est-à-dire l'impossible et le miracle.
— Oh! oh!
— Voici ce qu'elle exige de nous qui, à ses yeux, semmes au moins jusqu'à présent de ces honnêtes gens. D'abord de s'occuper activement de son affaire; ce qui n'est que juste. Mais que nous nous en occupions exclusivement en négligeant toutes les autres. Du jour où elle a bien voulu nous confier
ses intérêts, après vingt ou cinquante de nos confrères successivement remisés, elle a considéré que nous lui appartenions, et qu'elle pouvait disposer de nous entièrement, le jour, la nuit, ici, au dehors, de notre intelligence, de notre zèle, de nos personnes. Parfaitement, de nos personnes. C'est ainsi que dans toutes ses courses, et Dieu sait si elle en trouve à faire du matin au soir, l'un de nous doit l'accompagner, en lui offrant le bras, et en payant les voitures qu'il lui plaît de prendre. Les voitures, passe encore, mais le bras 1 Vous l'avez vue et vous avez pu vous rendre compte du paquet de guenilles qu'elle traîne, et qui pour les dentelles ont été certainement ramassées par elle dans les tas d'ordures et cousues sur les trous d'une robe noire, toujours la même, qui date de cinq ou six ans, de dix ans peut-être. Ces guenilles, c'est déjà quelque chose, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout. Comme, après une tournée de visites où il y avait eu des suffocations un peu plus fortes que de coutume, je lui faisais observer que quelques bains de temps en temps lui seraient peut-être utiles pour calmer ses nerfs surexcités par l'impatience, — vous voyez que j'y mettais des formes, — elle me répondit que si, au milieu de ses misères, elle avait eu le bonheur de se maintenirdans un état de santé que rien n'avait pu altérer, ni un jour, ni une heure, elle le devait à ce qu'elle avait conservé son enduit naturel: telle elle était née, telle elle était restée. Voyez si votre courage n'en sera point ébranlé.
Il ne le fut pas, et bientôt elle m'eut conté toute son affaire avec une passion débordante.
C'était, en effet, de 1769 que datait le procès qu'elle soutenait. A cette époque l'Etat, voulant for tifier Granville, avait eu besoin de démolir un moulin et de prendre des champs qui se trouvaient dans le périmètre de ses travaux, et en échange il avait cédé au propriétaire de ce moulin et de ces champs quelque chose comme 2,000 hectares de prairies dans les grèves du Mont-Saint-Michel. Il avait fallu choisir l'emplacement de ces prairies, et aussitôt les difficultés et les procès avaient commencé, les chicctnes de l'Etat se manifestant sous l'ancien régime avec une intensité et une ingéniosité de mauvaise foi, qui ne pouvaient être dépassées que parle nouveau. A la Révolution, ces procès suivaient leur cours ; elle les avait naturellement interrompus. Quand ils purent reprendre, le Premier Consul, pour s'en débarrasser, avait tout simplement annulé la concession. Mais la Restauration naturellement annula l'annulation de Napoléon ; seulement, comme elle refusait de délivrer les terrains, les procès avaient repris et s'étaient continués avec des chances diverses : tantôt l'Etat gagnait, tantôt il perdait; alors ses agents, préfets, directeurs des domaines, s'ingéniaient à trouverdes incidents nouveaux, et l'on plaidait toujours. Du père mort, la lutte passait aux mains de la fille. A ce moment, celle-ci était une artiste de talent et elle vivait heureuse, fière de ses succès de harpiste qui lui assuraient une vie tranquille et brillante. Prise dans l'engrenage, elle avait été broyée et dévorée : elle n'était qu'une plaideuse professionnelle, plus que professionnelle, héréditaire ; et de l'ancienne artiste, il ne lui était resté qu'un léger
balancement gracieux dont elle accompagnait en ses beaux jours les morceaux qu'elle jouait sur sa harpe d'Erard, et qui maintenant marquait les périodes cadencées des avocats qui plaidaient pour elle. Qui n'avait pas plaidé pour elle ou pour son père parmi les noms les plus éclatants du barreau : Vatimesnil, Dnpin, Ledru-Rollin, Berryer, Lachaud !
Il était curieux de savoircomment elleles jugeait, car mieux que personne au monde elle était en état d'avoir une opinion sur eux : du talent, mais pas de zèle, et puis pas de manières avec les femmes, des robins qui ne s'occupaient que de leurs intérêts : ils plaidaient pour elle pour la gloriole d'être mêlés à une cause célèbre, mais jamais ils n'avaient eu à cœur de la lui faire gagner.
Pas de zèle! c'était le reproche qu'elle adressait à mes amis, et celui que moi-même j'encourus bientôt : si j'en avais eu, est-ce que je ne l'aurais pas soutenue dans les journaux avec lesquels j'étais en relations? J'aurais soulevé l'opinion publique, provoqué un mouvement en sa faveur. Mais non, tous les mêmes : on commençait par la sympathie, et bien vite on arrivait à l'indilTérence ; et cependant était-il cause qui plus que la sienne pouvait enflammer un esprit généreux ? Ce fut inutilement que j'essayai de lui expliquer qu'un romancier n'est pas un journaliste, qu'un roman ne s'improvise pas du jour au lendemain, que pour le mettre sur ses pieds il faut du temps, pour le publier, certaines circonstances; elle ne voulut rien entendre : « tous les mêmes ».
Sur ces entrefaite?, elle retire sa confiance à mes
amis pour la porter à d'autres, et je ne la vois plus. Mais je ne cesse pas d'entendre parler d'elle, car ses procès continuent. Chaque fois qu'elle gagne, et elle gagne toujours en première instance, en appel, en cassation, il y a dans l'administration des Domaines, dans les préfectures, dans les ministères, quelque fonctionnaire ingénieux pour inventer une nouvelle chicane. C'est amusant cette lutte de l'État tout-puissant armé de toutes pièces contre cette pauvre vieille fille, misérable et seule. On finira bien par la lasser. Elle finira bien par mourir épuisée, et comme elle n'a pas d'héritiers, ce sera l'État qui sera le sien. Quelle gloire pour le bureaucrate qui aura trouvé cette dernière et triomphante combinaison! Pas un ministre, pas un fonctionnaire, n'a conscience de la monstruosité dont ils se font les instruments, le cœur léger, pour rien, pour le plaisir.
Cependant elle ne se lasse pas, la foi la porte; cependant elle ne meurt pas, protégée sans doute par son fameux enduit naturel. Rien ne la rebute, rien ne l'abat, rien ne lui fait abandonner la ligne qu'elle a adoptée. Des spéculateurs lui proposent 50,000 francs de rente et toutes les avances nécessaires à la poursuite de son procès, à condition d'an partage par moitié quand elle aura gagné; elle refuse. L'Éiataux abois lui fait faire les offres réelles en or compté devant elle sur le carreau de son galetas ; elle refuse : tout ou rien ; mais ce sera tout, elle n'en doute pas une minute.
Et c'est tout en effet qu'à la fin elle obtient sur la plaidoirie de mon ami 0. Marais, l'éminent avocat du barreau de Rouen : elle a quatre-vingt-cinq ans.
Ce fut seulement en 1883 que je pus, non pas faire un roman avec elle ccKTime j'aurais voulu, mais au moins lui donner une place dans les Besoigneux, en la dessinant d'après nature.
Par une coïncidence curieuse, André Theuriet fit aussi un roman, Tante Aurélie, avec son procès, à peu prés à la même époque : les Besoigneux commencèrent dans le Siècle au mois de janvier 1883, Tante Aurélie parut dans V Illustration au mois de décembre de la même année. Je ne sais s'il l'a connue personnellement, mais au moins, pendant qu'il fit partie de l'administration du Domaine, a-t-il pu mieux que personne recueillir la légende de son procès.
Ainsi, celte publicité qui lui eût fait tant de plaisir, alors qu'elle plaidait, elle l'a eue trop tard, — comme ses millions.