‹ Le roman de mes romansChapitre 27 sur 34 · MARICHETTE · texte numérisé non relu

MARICHETTE

J'ai déjà donné les raisons qui m'ont fait écrire des romans romanesques ; ce sont les mêmes qui m'ont dicté celui-ci, — le plus cruel de ma coUeOi, lion.

Mais, cette cruauté, je ne l'ai pas cherchée âT plaisir pour l'effet ; elle m'a été imposée par le caractère même du personnage qui domine le récit, — celui de Bellocq. Aussi, si je faisais des classifications, pourrais-je dire que Marichette est un roman de caractères.

C'est donc ce personnage qui a déterminé les incidents de ce roman comme s'il les avait dictés luimême, car le romancier qui veut peindre consciencieusement la vie n'est pas plus libre d'arranger à son gré, pour la plus grande joie du lecteur, la marche d'un roman de caractères, qu'il ne l'est pour plaire au public de fausser les caractères dans un roman romanesque ; il est des choses qui n'arrivent qu'à de certaines gens, comme il est des gens qui ne font et ne disent que de certaines ■ choses, — celles-là et non d'autres.

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Celles auxquelles se trouverait mêlé le corsaire, dessiné d'après nature, comme le sont d'ailleurs Célanie, Soupardin et Lichet, ne pouvaient être ni douces, ni tendres ; et puisque Marichette n'est qu'une page de la vie de ce tyran de village, c'était lui qui devait faire celle des autres d'après son tempérament, ses passions, son caractère.

En même temps et pour les mêmes raisons, c'est aussi le roman de- la province et de la bourgeoisie, puisque les Bellocq ne peuvent naître et triompher que dans ce monde où j'ai pris assez souvent mes sujets.

Et, peut-être est-ce ici le lieu d'expliquer comment, au moment même où le public semblait ne vouloir que des romans, que lui signalait la couverture, de « Mœurs parisiennes », j'ai persisté dans ces études ; ce que je ne saurais mieux faire qu'en reproduisant ce qu'a dit un écrivain qui a aussi bien connu la Province que la Bohème, — Jules Vallès :

« Il n'y a pas que la Bohème sous la calotte des cieux, et il est même temps de laisser l'état-major des détraqués qui tient toute la place dans les livres des romanciers en vogue depuis dix ans et a caché le gros de l'armée.

» Il y a une classe qui s'appelle la Bourgeoisie et un pays qui s'appelle la Province. Ce pays et cette classe représentent des millions d'hommes et il se passe là-dedans, à toute heure que le bon Dieu fait, des drames autrement émouvants et terribles que ceux de la grande ou basse vie.

» Cette race meurt de mille morts affreuses, dans des convulsions terribles; mais elle cache son mal.

comme ses crimes, et les romanciers ea sont encore à bafouer ses ridicules plutôt qu'à fouiller dans ses plaies et à dénoncer ceux des dirigeants qui chourinent le monde, sans se mettre du sang aux doigts.

» Or, à l'ombre des privilèges qui ont aidé la Bourgeoisie à vivre, il y a des Bourgeois qui tuent, des Bourgeois qui crèvent, tuteurs, héritiers, médecins et malades, avocats et client?, syndics et faillis, déshonorés et décorés, qui ont la rage et se dévorent dans une obscure mêlée. Ce sont des assassinats d'arrière-boutique, des étranglements de coulisse ; les coups sont sourds 1

» Eh bien ! lisez le Beau-Frère, lisez le Docteur Claude, lisez Une bonne Affaire, lisez la Belle-Mère, et vous aurez une idée de cette classe, et vous en»^ voudrez presque aux glorieux d'avoir toujours auréolisé des réfractaires du journal, du lupanar ou de l'atelier, alors qu'il y avait à trancher dans le gros de la vie commune.

» Malot, lui, a taillé là-dedans, les manches retroussées, l'œil tendu; dans les milieux honnêtes et étoulfés où l'on parle de décence, de justice et de vertu, il nous montre comment

Oa peut tuer un homme avec tranquillité

et ce que cache de viols ignobles le manteau de laL,

loi! m

» C'est là ce qui le met à part et hors de pair. » S'il est des esprits qui s'occupent de la province, on peut dire qu'ils ne sont pas légion, et que par conséquent il faut à un romancier un certain désintéressement, et aussi l'indifférence aux succès fa-

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ciles, pour aller prendre ses sujets chez des gens qui n'intéressent personne et qui même ne s'intéressent guère à ce qu'on peut dire d'eux.

— La Province! qu'est-ce que vous voulez que cela nous fasse ! Nous la connaissons, puisque nous en sommes, et vos histoires sont moins amusantes que celles que nous nous racontons à nousmêmes, en nous nommant franchement les personnages dont nous avons patiemment étudié la vie avec des procédés que vous ignorez. Nous aussi nous sommes des romanciers, et autrement renseignés, autrement vrais que vous ne pouvez l'être, vous qui ne faites que passer chez nous, et ne voyez que ce qui crève les yeux, et encore quand nous voulons bien vous mettre le nez dessus. Parlez-nous de Paris plutôt; parlez-nous tout le temps du boulevard, de l'allée des Poteaux, des rastaquouères, delà juiverie triomphante, des corné diennes, des p'iites femmes, des cabotins. Nous vous suivrons tant que vous voudrez et jusqu'où vousvoudrez.Parisîohl ParisII! CombienenFrance, comme à l'étranger, sentent ainsi, et n'ont pas d'autres désirs en tête que de savoir ce qui se passe à Paris, ne lisent pas d'autres livres que ceux qui parlent de Paris, ce Paradis de la haute noce ! Ce sont ces lectures qui leur font passer le temps en attendant qu'ils puissent venir dans cette auberge du monde, où leur place est marquée et leurs succès certains.

Cependant, au lieu de revenir sans cesse au roman « mœurs parisiennes », dont la fortune était plus facile dans la bataille des livres, j'ai fait souvent des romans « mœurs de province », qui

ne devaient plaire ni à la Province, ni à Paris.

C'est qu'en réalité, je puis bien l'avouer maintenant, j'ai toujours eu beaucoup plus le souci de me satisfaire moi-même, que celui de chercher ce qui pouvait répondre au goût du public etaux indications qu'il me donnait par son approbation : sans doute c'est quelque chose que la vogue et le succès de vente d'un roman; mais c'en est une autre, qui a son prix, que son propre contentement. Combien de romans m'ont ainsi pris entièrement, quoique je fusse certain à l'avance qu'ils ne seraient que difficilement acceptés ! Si la vie littéraire avec ses déboires, ses dégoûts, son dur labeur, ne m'avait pas donné la satisfaction, supérieure à toute autre, de travailler pour mon plaisir, je ne l'aurais certainement pas continuée pendant trente-cinq ans, et me serais plutôt fait maçon.

Quand on a publié un certain nombre de livres, on arrive à savoir, à peu près, ce que le public attend de vous, les sujets qu'il vous permet, ceux qu'il vous interdit, ceux qui ont de l'attrait pour lui, ceux qui lui sont répulsifs; ainsi, pour moi, j'ai bien vite compris que mon public, celui que j'avais gagné et qui pendant si longtemps m'a fidèlement suivi, ne voulait pas que je lui présentasse des prêtres dans mes romans ; cependant, cela ne m'a

pas empêché d'en écrire un certain nombre où le prêtre tient la première place : Un curé de Province et sa suite, Un Miracle; la Fille delà Comédienne, et sa suite, V Héritage d" Arthur ; UnBonjeune Hommes

Comte du Pape, Marié par les Prêtres. Quand j'indiquai le titre à l'éditeur Dentu, il le trouva tout

à fait alléchant :

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