MARICHETTE
— Marié par les Prêtres! c'est une vente assurée de cinquante mille exemplaires.
Comme je savais qu'il n'y a que deux manières perraisesde présenterles prêtres, — tous des saints, ou — tous des coquins, — et que je voulais faire des miens simplement des hommes, je calmai les espérances de Dentu,etilse trouva que j'avais eu raison.
Quand Marichette se présenta à moi, je ne me fis pas plus d'illusions que je ne m'en étais fait pour Marié par les Prêtres; mais qu'importait! c'est en province qu'on trouve la vraie France, sa puissance, sa réserve, sa vie réelle, et quand on en juge ainsi, on ne va pas hésitera se risquer dans un de ces grands voyages qui doivent vous entraîner des plages normandes aux pentes des Pyrénées ; ceux qui voudront suivre suivront.
Alors que, dans les comédies et les romans, les personnages s'appelaient Eraste, Lucile, Clitandre, le Chevalier ou la Marquise, les auteurs étaient à l'abri des embarras et des réclamations qui sont nés du jour où ils ont emprunté leurs noms à la réalité. Quand l'on prend un nom sur une enseigne ou dans le Bottin pour l'imprimer dans une œuvre de fiction, sait-on jamais si celui qui possède ce nom avec l'autorité de l'état civil ne se plaindra pas?
Pas un romancier, pas un auteur dramatique qu n'ait eu à se débattre contre les réclamations de cette sorte. De même que tous mes confrères, j'y a été exposé comme j'y ai exposé les journaux qui publiaient ou reproduisaient mes romans. A Pau, un journal veutpublier mon roman Cara, mais il s'aperçoit que le personnage principal s'appelle Daguilhon ; or, comme le président de la Cour ou le procureur général porte ce nom, il ne veut pas s'exposer à déplaire à ce haut personnage. De Rouen, mon ca-
marade Lapierre, directeur du Nouvelliste, m'écrit : « Ne te fâche pas si tu vois le nom de ta madame Daliphare écrit Danifare; nous avons line abonnée qui s'appelle comme ton héroïne : elle a réclamé.» Et dix autres et vingt autres de ce genre. Quand elles se présentaient sur le ton de la conciliation, je m'efforçais de leur donner satisfaction; mais quand c'était avec menaces ou en invoquant un droit, je n'y rzpondais pas, résigné à un procès s'il fallait plaider ; ce qui arriva avec un avocat qui voulait me faire un procès parce que j'avais mis son nom dans Pompon; procès auquel il renonça d'ailleurs, quand il me vit bien décidé à le soutenir.
Dans les Batailles du Mariage, ayant à mettre en scène un Polonais, je l'avais appelé Sobolewski. Pourquoi? Je n'en sais rien. D'après quoi ou d'après qui? Je n'en sais rien non plus. Huit ans après, dans Micheline, je me sers encore de ce nom qui, me semblait-il, m'appartenait bien.
Depuis six mois Micheline avait paru dans le Temps, et depuis trois semaines en librairie, quand je reçois une lettre signée «Comte Sobolewski », me demandant de faire disparaître ce nom de mon roman. Je réponds au comte SoIdolewski en lui donnant rendez-vous à la Librairie Nouvelle, et un matin de novembre, à l'heure fixée, je vois descendre d'un excellent coupé très bien attelé un jeune homme qu'à son air polonais je reconnais pour celui que j'attends.
— Est-ce que vous trouvez que nous sommes bien ici pour causer? me dit-il. Voulez-vous que nous allions au Café Riche?
Et, à peine assis, il envoie deux verres de madère à son cocher et à son valet de pied.
-- Est-ce que vous en voulez à quelqu'un de ma famille? me demanda-t-il.
Je lui explique comment j'ai pris ce nom au hasard, croyant l'inventer.
— Vous savez, ennuyeux pour moi, ce hasard; ou plutôt pour les miens et mon entourage; car, moi, je m'en fiche un peu, pensez bien. Arrangez» ça, n'est-ce pas? m'obligerez. Jjjj^
Je ne demandais certes pas mieux que d'arranger ça, car ce hasard était plus qu'ennuyeux; mais comment? Je ne pouvais pas rattraper les exemplaires des Batailles du mariage publiés pendant huit ans, ni la collection du Temps pendant la durée de mon feuilleton, ni les dix ou douze mille exemplaires de Micheline déjà vendus, ni ceux tirés. Ce fut ce que je lui expliquai. Evidemment, il avait cru plus facile l'arrangement qu'il voulait. A la fin, nous tombâmes d'accord que le mieux était de publier une lettre que je fis aussitôt, qu'il lut, et qui parut le soir même dans le Temps :
« Dans mon roman Micheline, que le Temps a publié il y a quelques mois et qui vient de paraître en librairie, le personnage principal se nomme Sobolewski. Ce nom a provoqué les justes susceptibilités d'une famille Sobolewski qui existe réellement. Voulez-vous me permettre de déclarer publiquement qu'entre celte famille et celle de mon roman, il n'y a aucun lien; que j'ignorais son existence, et que dans le choix du nom de mes personnages, je n'ai été guidé que par
un hasard... fâcheux? J'ai voulu être bien polonais, je l'ai été trop.
> Recevez, etc. »
Un autre priuce polonais se plaignit que je lui eusse fait épouser une veuve Beaumoussel, mais celui-là me trouva insensible; je ne l'avais pas visé, je ne lui devais qu'un sourire. Je le fis aussi discret que possible, mais je ne me le refusai pas : si, parce que vous êtes prince, vous ne voulez pas qu'on rie des princes authentiques quidonnentleur nom et leur titre à des marchandes de n'importe quoi, ne les épousezpas, ces marchandes; c'est bien simple.
Toutes les fois que j'ai publié des romans romanesques, ils ont plus réussi que ceux qui appartenaient à un genre différent ; et quand, aujourd'hui, je compare leur tirage aux autres, je trouve que Pompon, Paulette, la Petite Sœur, Mondaine, Micheline, Zyte, Ghislaine, ont une avance sur leurs frères et sœurs, Sans Famille excepté, qui serait significative, si l'on pouvait prendre le tirage d'un livre comme mesure de sa valeur. Heureusement, cette mesure n'a rien de rigoureux, et s'il est des livres excellents qui n'ont eu que des tirages misérables, il en est de détestables qui en ont eu d'étourdissants. Comme j'ai eu de gros tirages et comme j'en ai eu de médiocres, je me trouve peut-être en situation de me prononcer là-dessus avec une certaine indépendance et de reconnaître que si le tirage ne signifie rien au point de vue du mérite d'un livre, il a une autre importance comme indication de la faveur du public ; et si larges qu'on veuille faire dans le succès la part du lancement
comme de la réclame, quand ce public achète un livre à un grand nombre d'exemplaires, c'est qu'il a des raisons qui déterminent son choix, et ces ' raisons, c'est surtout dans son goût qu'elles se trouvent.
Donc, puisque le public préférait mes romans romanesques, c'était qu'ils répondaient mieux à son goût ; et si j'avais voulu lui plaire, je n'en aurais pas écrit d'autres. Je comprends qu'un auteur dramatique ait souci de chatouiller son public au bon endroit, celui qui depuis longtemps est reconnu le plus sensible. Je n'admets pas que le romancier subisse ces comjlaisances. Et c'est là ce qui fait la dignité du roman qui, guidant ses lecteurs où il prétend les entraîner, — ne les suit jamais.-C'est cette règle, je l'ai déjà dit, qui m'a inspiré, dirigé. Que de fois m'a-t-on dit: « Refaites-nous donc les Mousquetaires ou Paul et Virginie dramatisés, ou simplement votre Sans Famille, ou bien encore le Sang bleu ! »
C'était une idée fixe de Magnard de vouloir que je donnasse au Figaro un nouveau Sang bleu; et quand il avait publié le Lieutenant Bonnet, Ghislaine, Mère, Complices, il me disait avec son sourire ironique :
— Ce n'est pas le Sang bleu !
Et ce qui lui plaisait dans ce roman, ou tout au moins ce qu'il croyait devoir plaire aux abonnés de son journal, c'étiit le mélange de romanesque et de dramatique qui fait le fond du Sang bleu.
Évidemment, la situation d'une petite fille, d'une enfant qui veut découvrir l'assassin de son père, et si faible, si seule qu'elle soit, arrive par l'énergie
212 LE ROfdâN DE MES ROMANS
passionnée de sa tendresse à prendre la place de la justice impuissante, cela forme un fond romanesque et dramatique.
Quand ce sujet me vint, je le jugeai si gros, que je pensai ne pas pouvoir l'exécuter : trop de romanesque, trop de dramatique. Mais il en fut de lui comme de plusieurs autres que l'imagination me présentait très gros et qui n'étaient devenus possibles pour moi qu'après un travail d'abatage qui, au lieu de les corser, les allégeait et les ramenait à la vérité simple de la vie : l'outrance n'ayant jamais été mon fait.
Quand on parle de romanesque, il faut commencer par se mettre d'accord sur la valeur propre du mot. Si par romanesque on entend ce qui a lecaractère d'un roman, il n'y a pas de fiction si plate, si terre à terre qu'on la veuille faire, qui ne soit romanesque. Mais, si l'on fait romanesque l'équivalent, ou à peu près, de merveilleux, de fabuleux, d'extraordinaire ou même de chimérique, il faut considérer comment il s'introduit dans le roman et le rôle qu'il y joue. Si c'est au point de départ, cela est de peu d'importance : combien de choses extraordinaires, de faits merveilleux se passent autour de nous ! Les écarter serait nier la vie même. Au contraire, si le romanesque se mêle à l'action, il devient ridicule ou insupportable : ce n'est pas tirer ses personnages d'embarras par des moyens fabuleux qui est intéressant, c'est les mettre aux prises, quelle que soit la situation, avec la réalité, et les faire triompher par des moyens à l'usage de tout le monde, que le romancier trouve dans l'observation courante ou dans son ingéniosité •
C'est au moins de cette façon que j'ai compris le romanesque quand je l'ai introduit dans mes romans; il ne me convient pas de rechercher si j'ai réussi pour le Sang bleu et pour les autres.
J'avais déjà écrit deux romans où le soldat joue le principal rôle : Clotilde Martory et les Souvenirs d'un Blessé ; mais précisément parce que je m'étais occupé de l'armée, je trouvais que je n'eu avais pas fini avec elle : Cloiilde Martory n'est que le roman d'un officier jeté dans la guerre civile; les Souvenirs d'un Blessé, le récit d'un soldat qui a traversé l'année terrible ; et ce qui était en situation en 1852 et en 1:(70-71, n'y est plus en 1875, encore moins en
Pour le romancier qui se propose de suivre la vie courante de son temps et de la peindre en mettant l'étude et la sincérité dans ses romans, le premier souci est d'être attentif aux transformations sociales, morales ou autres qui s'accomplissent autour de lui et de les voir de ses propres yeux, sans attendre, s'il ne veut pas faire œuvre de seconde main, qu'elles lui soient signalées par le livre ou la chronique du jour. Avec l'armée, je reconnais qu'il n'était pas nécessaire de posséder des qualités
d'observation bien extraordinaires pour être frappé des cliangemeuts qui depuis la guerre s'opéraient dans ses mœurs, et s'apercevoir qu'en établissant les corps d'armée à demeure fixe dans une contrée, on en faisait une sorte de garde nationale où les maris sont tiès recherchés.
Ce point de vue détermina l'idée de ce roman qui mêle l'officier à la vie civile, le pauvre comme le riche, et alors je commençai, en employant la méthode qui m'a servi pour tous mes romans, à réunir le dossier du Lieutenant Bonnet, avec les faits qui devaient peindre le milieu où je le placerais, aussi bien que les traits caractéristiques des olficiers de son régiment.
Justement parce que l'officier est entré dans la vie commune il se trouve étudiable, et on peut le saisir plus ou moins sur le vif avec les déviations que le métier imprime fatalement à tout être humain ; mais comme il n'en est pas de même des soldats et des sous-officiers qui vivent, à la caserne ou dans des milieux que mon âge ainsi que mes goûts m'interdisaient, j'ai dû les laisser de côté ; heureusement, ils n'entraient pas nécessairement dans mon étude.
La préparation en fut longue et ce fut seulement vers 1884 que mon dossier se trouva suffisamment documenté ; mais un cadre d'officiers à peu près complet, et un ensemble de faits pris à la réalité ne suffisaient pas pour écrire ce roman dont l'exécution était la partie difficile, et cette exé cution m'apparaissait assez délicate pour m'embarrasser.
C'est qu'eu eftet, on ne parle pas aujourd'hui de l'armée avec la même indépendance de pensée et
d'expression qu'on parle du clergé ou de la magistrature. Si je ne suis pas juste pour le magistrat ou le prêtre de mon pays, peu importe, cela se paêse en famille. Mais si je ne le suis pas pour le soldat de mon pays, cela ne se passe plus en famille. Le livre franchit la frontière ; il ne faut donc pas qu'il porte des armes, si faibles qu'elles soient, à ceux qui montent la garde de l'autre côté.
Mon plan arrêté, je le communiquai à F. Magnard, et il fut convenu que j'écrirais ce roman pour le Figaro, où il a paru de juin à août 1885. ^Hj
C'est une puissante trompette que celle du Figarof^ si elle ne renverse pas les murailles, au moins va-t-elle partout éveiller des échos: j'aurais traité mon sujet à la légère, on m'aurait sans doute laissé aller; je montrais la préoccupation de l'exactitude, on me voulut plus exact encore.
Un capitaine de cuirassiers m'écrivit que le chef de calotte était l'intermédiaire entre les officiers et le gargolier, mais qu'il n'était pas président de la table ; un autre officier, de chasseurs celui-là, m'écrivit que le chef de calotte ne pouvait pas infliger des arrêts à un camarade ; le duel de Bonnet fut critiqué, le pansement de Derodes fut jugé insuffisant ; enfin d'autres observations, nombreuses mais courtoises, me furent adressées encore sur lesquelles il est inutile d'insister.
Pour le chef de calotte et les arrêts, je répondis que ce qui était inexact dans la cavalerie était vrai dans l'infanterie ; pour le duel de Bonnet et la blessure de Derodes, je ne ré pondis rien du tout ; maispuisque j'écris le roman et plus souvent l'histoire de mes romans, c'est ici l'occasion d'expliquer com-
ment je procède lorsqu'un point spécial de science, d'art ou de métier, se présente embarrassant ou obscur.
Avant tout, je commence par apprendre ce que j'ignore, comme je peux, du mieux que je peux, et j'avoue que cette éducation que je me suis ainsi donnée pour le plaisir des autres a constitué pour moi bien souvent les meilleures heures de mon travail. Oela fait, je construis d'après ce que j*ai appris mon plan ou ma scène, en ne me laissant influencer que par mes seules idées. Puis, comme ce savoir fraîchement acquis ne m'inspire pas une confiance audacieuse, je vais consulter les gens compétents : si je me suis trompé, ils me corrigent, mais sans m'imposer une direction qui ne serait pas mienne.
C'est ainsi que le duel de Bonnet et de Derodes a été réglé sous mes yeux par deux moniteurs de l'école d'escrime de Joinville, sous la direction du capitaine Bonnini.
De même, j'ai confié Derodes blessé au docteur Laudouzy, le professeur de l'École de médecine, qui a bien voulu le soigner, et si nous n'avons pas appelé Potain, c'est que le cas n'était pas désespéré.
Voilà de quelles précautions s'entourent ceux qui veulent serrer de près la vérité, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient sûrs cependant d'éviter les erreurs ; pour cela, il faudrait que le romancier fût universel, qu'il sût tout et parlât la langue de tous les métiers, celle des soldats comme celle des savants, celle des rois comme celle des voyous.
Puisque je reviens à celte question d'exactitude, je dois prévenir les lecteurs qu'ils ne trouveraient pas La Feuillade sur la carte ; de même que j'ai dû
id
inventer Condé-le-Ohatel pour y placer le monde officiel de mes romans, de même, j'ai dû baptiser une ville très réelle, pour y placer un régiment dont on n'aurait pas manqué de reconnaître les officiers, même ceux qui n'auraient eu rien de commun avec mes personnages.
Pour ceux-là, je peux donner de leurs nouvelles aux lecteurs qui s'intéressent à eux : le colonel Bayon commande une division; son fils Daniel, qui va entrer à Saint-Oyr, est déjà le type parfait de 1 officier d'état-major ; le baron La Hontan est dans la retraite aussi noble qu'au régiment ; Esparbarinque a organisé un théâtre de marionnettes qui lui permet de jouer tous les rôles de ses pièces ; Bonnet et Julienne sont toujours... les personnages du roman.
Quant aux lecteurs d'au delà la frontière, comme ils ont bien voulu reconnaître que le Lieutenant Bonnet est une étude de l'armée française écrite avec sincérité et justice, je suis rassuré de ce côté.
BACCARÀ
Je ne suis pas joueur, n'ayant jamais été assez pauvre pour jouer désespérément ni assez riche pour jouer habilement; c'est ce qui m'a permis de parler des tripots et de montrer ce qu'ils sont sans que personne ait l'idée de m'accuser de vouloir les faire chanter ou me venger.
Pourquoi, de quoi me venger? puisque j'ai toujours reçu d'eux une gracieuse hospitalité et de leurs tenanciers des renseignements précieux.
Quand je commençai à réunir mes renseignements pour un roman que je voulais écrire sur les tripots, et cela plus de dix années avant d'en commencer l'exécution, je n'imaginais pas qu'à moi tout seul et par la seule force de mon observation constamment appliquée, je découvrirais les mystères du jeu. Il me fallait des collaborateurs, des guides sûrs qui me fissent voir ce que mes yeux ne découvriraient pas spontanément. Je choisis donc ceux qui, me semblait-il, avaient une compétence indiscutable, c'est-à-dire les directeurs mêmes des
cercles et des maisons de jeu où je voulais pénétrer, à Paris aussi bien qu'en province : Biarritz, Cauterets, Luchon, Aix, Dieppe. Franchement je leur dis ce que je voulais faire : étudier le jeu chez eux.
— Oh ! chez nous, tout ce que vous voudrez ; la maison vous "est ouverte et nous sommes à votre disposition ; c'est une maison de verre, la nôtre, rien à dissimuler.
— Alors, je ferais peut-être mieux d'aller chez le voisin d'en face.
— Il est certain que c'est plus drôle.
— C'est ce qu'on m'a dit.
— Ils vont vraiment trop loin.
— Si loin que ça?
— Oioiriez-vous que...
Et chez le voisin, même dialogue :
— Chez lui, maison de verre, tandis qu'en face..
— On me l'a dit. ^^
— Ils vont vraiment trop loin. |[P Et il se trouvait, chose bizarre, que c'était à peu
près par les mômes chemins que tous deux allaient si loin.
Volontiers causeurs, les directeurs de cercles, très aimables, très ouverts, aussitôt qu'ils sont sûrs que ce n'est pas leur caisse qu'on vise, et que, de ce côté, ils n'ont pas à s'enfermer dans une prudente réserve : éclairé par eux (j'entends cet éclairage dans son vrai sens), on voit certaines choses auprès desquelles on passerait en aveugle.
Je n'aurais eu en vue que d'étudier les voleries du jeu, celles des grecs comme celles du personnel des cercles, qu'une fois mis au courant des opérations classiques de ce genre, je n'aurais plus fran-
chi les portes des tripots. Mais ce qui, par-dessus tout, est intéressant dans le jeu bien plus que les tricheries, c'est le jeu lui-même, ce sont les joueurs. De toutes les passions humaines, n'est-ce pas celle qui se livre le plus franchement à ceux qui l'observent? C'est l'ombre et le mystère que recherchent généralement les crimes. C'est en pleine lumière du gaz, sous les regards d'aue galerie attentive, que le jeu commet les siens. Que de fois, à Aix, ai-je vu des magistrats envoyer le garçon leur chercher, à la caisse, des prêts qu'elle ne leur faisait que parce que le gage qu'ils offraient était leur conscience déjuge! Que de fois n 'ai-je pas vu des militaires qui jouaient leur honneur en laissant apparaître dans leur veston la croise du revolver qui paierait leur insolvabilité I Combien curieuses ces physionomies aux sourires convulsés! Combien tragiques !
A Paris, ce spectacle est moins violemment saisissant, parce que, bien souvent, il porte sur des inconnus; mais, au contraire, combien l'est-il en province, où chacun se connaît et sait Thistoire de celui qu'il examine, comme celle des siens, leurs ressources ou leurs détresses I Aussi est-ce une des raisons pour lesquelles les maisons de jeu devraient être partout fermées en province, où les catastrophes sont plus qu'ailleurs démoralisantes.
Les maisons de jeu étudiées, j'eus la fantaisie de connaître les cartes mieux que par es que racontent les livres. Assuré à l'avance de ne jamais m'asseoir devant un tapis vert et par conséquent d'être à l'abri des soupçons que peuvent toujours s'attirer ceux qu'on sait habiles de leurs mains, je voulus ap-
preudre à filer la carte et quelques-uns des escamotages pratiqués par les grecs. Le professeur qui me donna ces leçons précieuses fut un ancien agent de la brigade des jeux, qui pratiquait cet art avec un talent extraordinaire, bien qu'il lui manquât un doigt, — ceux qui l'ont connu le nommeront à ce détail. Mais, malgré son talent, il ne fit de moi qu'an misérable élève; la vocation n'y était pas, ni la patience non plus : jamais je ne pus filer la carte sans l'embrouiller avec un bruit scandaleux, de même que je ne pus pas escamoter des plaques en les introduisant entre mon cou et mon col de chemise (toujours très large chez MM. les croupiers). J'aurais peut-être réussi le "coup du mouchoir qu'on pose sur une plaque qui se trouve ainsi ramassée par hasard ; mais il est tellement élémentaire qu'il ne constitue pas un moyen de gagner sa vie. Au moins en ai-je assez appris à suivre le travail des professionnels. Eh bien ! telle est la virtuosité de ceux-ci que je dois confesser que je n'ai jamais vu la carte ou la plaque passer dans leurs doigts, de façon à la suivre : le soupçon qu'on volait, je l'ai eu souvent, mais la certitude du fait matériel et palpable, jamais. Voit-on passer la muscade des escamoteurs?
Pour mes études, des conversations avec les joueurs m'ont aussi été utiles ; mais les joueurs, au moins ceux qui méritent pleinement ce nom, sont des fanatiques de leur passion. Quand ils viennent de perdre, la fureur leur arrache des cris terribles : le jeu est abominable, c'est le vol ; ils font une musique de tous les diables. Qu'on les surprenne dans ce moment, il n'est pas besoin de les pousser; mais
le calme n'est pas long à se produire, et alors le jeu n'est plus du tout ce qu'il était dans la colère.
De ceux que j'ai connus, le plus passionné était assurément Albert Wolff, le chroniqueur du Figaro, qui a joué régulièrement pendant plus de trente ans, petit ou gros jeu, selon les hasards de sa bourse, et pour qui le jeu était tout, absolument tout, sans autres plaisirs dans la vie. Un jour que je lui expliquais l'idée de mon roman sur le jeu, il poussa justement ces cris de joueur égorgé :
— La fondation et le fonctionnemenfd'une usine à baccara, l'idée est excellente. Faites une guerre à mort à ces brigands. Quand votre plan sera à point, communiquez-le-moi; je vous le corserai d'impressions personnelles où vous trouverez à prendre. Vous verrez, vous verrez. Vous ne pouvez pas savoir comme moi ce que sont ces gens-là, vous qui n'avez pas eu à souffrir d'eux.
Et la plainte s'accentua très précise; mais quand, à quelques mois de là, pendant le déjeuner qui nous réunit, j'essayai, à plusieurs reprises, de mettre l'entretien sur les jeux et les cercles, ce fut inutilement; une nuit de veine avait apaisé la colère qu'une déveine avait allumée ; c'eût été un péché d'attaquer le jeu dont il aurait été puni un jour ou l'autre. Si les impressions personnelles me manquaient, au moins ce jour ouvert sur l'âme du joueur en était-il une qui avait son intérêt.
Je regrettai les souvenirs personnels promis, car Wolff était, mieux que personne, l'homme qui pouvait en avoir d'originaux et de curieux. Mon roman n'en était pas moins suffisamment documenté pour que je pusse l'écrire sans avoir besoin de rien
22 i LE liOMAN DE MES ROMANS
prendre de personnel aux gens en vue du monde qui en vivent ou le font vivre.
Mais alors il se produisit un fait qui, pour n'être ni bien neuf, ni extraordinaire, n'en était pas moins intéressant pour moi et tel qu'il devait me procurer unecertainesatisfaclion. Je n'avais pas voulu copier certaines personnes dans mon roman; il se trouva dans la vie réelle certaines personnes qui voulurent bien (ce n'est peut-être pas « voulurent bien » qu'il faut dire) copier mon roman. Il avait paru depuis quelques semaines seulement dans le Temps, et depuis quelques jours en librairie, quand des députés eurent le désagrément de réaliser dans les cercles qu'ils présidaient les aventures de mes personnages ; une heureuse chance m'avait fait devancer la jéalité. Ainsi se trouvait changée la formule pédagogique qui pendant des années a été euseigneîedans des cours de rhétorique : La littérature n'était plus l'expression de la société ; c'était la société qui devenait l'expression de la littérature. La rencontre était heureuse pour moi, et je ne pensai pas à les accuser de plagiat. Eût-on usé de la même discrétion à mon endroit, si un hasard quelconque avait reculé de six mois la publication de mon roman, qui n'eût plus été que la mise en action d\m fait divers?
Bien que les députés de la réalité qui se laissèrent prendre ainsi dans le terrible engrenage des cercles ne fussent pas rarmi les nullités du Palais- Bourbon, il se trouva des critiques qui reprochèrent à celui du roman d'avoir été un peu trop naïf. J'aurais pu répondre en invoquant l'exemple de ces députés, mais nous aurions discuté sans nous con-
vaincre probablement, puisqu'ils m'auraient dit que ces députés, précisément naïfs comme le mien, bons peut-être pour la réalité, devenaient insuffisants ou invraisemblables pour la fiction. Mais, la réponse que je n'ai pas voulu faire, un autre l'a faite pour moi, et avec une autorité qui ne permet pas la réplique. Si, dans le monde parisien, il est quelqu'un qu'on ne puisse pas accuser d'être naïf, c'est Aurélien Scholl. Pas jobard, n'est-ce pas? ce boulevardier; pas simple, cet esprit si fin et si vif ; pas gobeur; si quelqu'un connaît les dessous de la vie parisienne et de la comédie humaine, c'est bien lui. Eh bien ! dans une série d'articles publiés en octobre 1894 par V Evénement sous le titre d'Histoire d'un cercle^ A. Scholl, président du cercle dont il raconte la fondation et le fonctionnement, dit qu'il s'est laissé prendre dans cet engrenage comme l'Adeline de Baccara, et qu'il s'y est senti devenir fou. Si, en passant par un de ces tripots, Scholl a failli y laisser sa raison, Adeline, le député provincial, n'a-t-il pas pu perdre la vie dans le sien?
Il est rare de trouver une femme de théâtre qui n'espère pas ou n'ait pas espéré faire un beau mariage. Qu'elle ait ou n'ait pas de talent, peu importe ; chez celle qui en a, la vocation matrimoniale est la même, si elle n'est pas plus ardente, que chez celle qui n'en a aucun, comme si pour toutes la scène n'était qu'un lieu d'exposition bon à les mettre en belle lumière et en valeur, un champ de foire où l'on parade en attendant l'acheteur. Que les obscures, qui par les dons naturels ou le travail ne sont rien et n'arriveront à rien, veuillent échanger la vie de galères dans laquelles elle traîneront à jamais leur boulet, contre une plus heureuse, cela s'explique; mais les autres, les brillantes, que la nature a douées de la beauté ou du talent, celles qui par le travail de leur jeunesse sont arrivées au succès, pourquoi cette ambition qui n'est qu'une déchéance ? Comment le mariage leur paiera-t-il les sacrifices qu'elles font?
Toutes, étoiles ou pauvres diablesses, s'imaginent qu'elles rencontreront, dans un beau mariage, la fortune d'abord, cela va de soi, et en plus la considération ou les triomphes mondains en même temps que le respect familial : être grande dame ou simplement femme honnête pour de bon et non plus de semblant, au hasard d'un rôle, quel rêve 1
La vérité est qu'il s'en trouve qui les mériteraient ces triomphes mondains, comme il peut s'en trouver aussi qui auraient droit à ce respect familial; et cependant la dure expérience ne tarde point à leur prouver que quelles qu'elles soient et que quoi qu'elles fassent, elles ne les auront jamais, alors qu'ils iront spontanément à la bourgeoise la plus insignifiante.
C'est que femmes de théâtre elles ont été, femmes de théâtre elles restent ; par cette simple raison qu'il y a des professions qui vous marquent d'une empreinte indélébile et que, de même que le prêtre défroqué ne se débarrasse jamais de la robe qu'il a portée, la comédienne n'efface pas le rouge dont elle ts'esl maquillée, aussi indestructible pour elle que le sang sur les mains de lady Macbeth dont elle a peut-être joué le rôle.
Est-ce à dire que le monde, le grand comme le bourgeois, n'a pour elle que dédains ou mépris ? Les choses ne vont pas jusque-là. Mais il n'en est pas moins vrai qu'elle n'y est point admise en égale. Quand on médit d'elle, ce n'est pas du tout de la même façon que de la première venue, et contre elle toute accusation est acceptée à l'avance : — Vous comprenez?... Est-ce qu'un mari jaloux de sa femme l'est de l'élève du couvent à la mode comme
de l'élève du Conservatoire? Et plus tard, quand elle marie ses filles, quels sentiments rencontret-elle auprès de son gendre et de la famille de celui-ci?
L'église a pu relever les comédiens de l'excommunication si longtemps prononcée contre eux, le monde n'en est pas arrivé à son indulgence.
Que faire à cela? Rien, si ce n'est ne pas quitter le théâtre quand on y tient une place si petite qu'elle soit, et rester libre maîtresse de sa vie comme de ses sentiments.
C'est avec ces idées que j'ai écrit Zyte, mais sans pousser les choses jusqu'à la thèse : l'exemple suffisait.
Qu'au lieu de subir le préjugé du beau mariage, Zyte obéit tout simplement à l'impulsion de son cœur et devînt la maîtresse de Gaston, il était possible qu'il lui restât toujours et que leur amour, que rien ne traverserait, se transformât en une liaison indestructible comme il n'est pas rare d'en rencontrer au théâtre, où collage est plus fort que mariage.
Cette conclusion n'est pas morale, dira-t-on.
Assurément, mais le théâtre n'a rien à faire avec la morale.
Faut-il dire que la famille Duchatellier n'est pas une fantaisie d'imagination ? J'espère qu'on voit que c'est un tableautin d'après nature, avec son mélange de vertus bourgeoises et de vie de bohème dans le cabotinisme le plus misérable.
Zyte eût-elle été possible telle que je l'ai montrée sans son éducation dans ce milieu?
Je conviens qu'il peut dérouter les idées cou-
rantes sur ces pauvres comédiens ambulants en qui la régularité bourgeoise ne veut voir que des êtres abjects, simplement parce qu'ils sont désordonnés. Mais il n'y a jamais à se demander si l'on bousculera ou ne bousculera pas la tradition : rendre ce qu'on voit, ne pas s'inquiéter du reste ; je n'ai pas inventé le pain bénit de la mère Duchatellier, ni ses prières, ni son honnêteté.
Vraie aussi est la première tournée de Joseph, et je l'ai écrite, avec la représentation à Luzarche, celle à Louviers, la main tendue sur le pont de pierre de Rouen, telle que me l'a racontée le comédien arrivé qui a commencé par là une carrière que le talent a dégagée brillante des misères du début.
Enfin, vraie aussi la leçon de mademoiselle Rousseau, sur l'interprétation du rôle de Chimène ; seulement c'est mademoiselle Dudlay, de la Comédie-Française, qui l'a faite, non à Zyte, mais à celui qui l'a reproduite, imparfaitement par malheur, et sans l'élan d'inspiration, sans les éclairs de celle qui l'improvisait.
Ce roman a eu des aventures en Amérique qui, me serable-t-il, peuvent être contées, sinon pour leur intérêt propre, au moins pour le jour qu'elles ouvrent sur la façon dont certaines personnes comprennent, de l'autre côté de l'Océan, la probité.
Vices français parut en France en 1887, et peu de temps après en Angleterre, dans une traduciion aulorisée par moi sous le titre de Josey ; car il était bien certain que si l'on avait mis en vente dans une librairie anglaise un livre portant sur sa couverture l'équivalent de Vices français, pas une main d'Anglais « des classes » ne se serait allongée pour le prendre, pas une bouche n'aurait pu s'ouvrir pour le demander : tout le monde sait qu'en Angleterre il n'y a pas de vices, et personne ne peut avoir la curiosité de connaître ceux qu'inventent les Français ; tandis qu'avec Josey, les convenances étaient sauvegardées : on était censé ne pas savoir ce qu'on allait trouver dans le livre qu'on achetait.
VICFS FRANÇAIS 231
Comme il n'y a pas qu'en Angleterre que régnent la pruderie et l'austérité puritaines, je ne m'étais pas donné la peine d'accomplir aux États- Unis les formalités ennuyeuses autant qu'encombrantes exigées dans ce pays pour la protection de la propriété littéraire : qui diable pourrait avoir l'idée d'y traduire Vices français, même sous le titre de Josey? Je ne l'imaginais pas du tout dans la patrie des prudes Arsinoé.
Je fus donc extrêmement surpris quand on m'écrivit qu'une traduction de Vices français avait paru à New-York sous un titre arrangé ; et même je ne le crus pas : il y avait erreur, confusion. Mais bientôt, quand je reçus le volume américain, il fallut se rendre à l'évidence : Through trouhled loaters, par Mrs Francis J.-A. Darr, était bien la traduction de Vices français exacte, complète, chapitre par chapitre, quatorze dans mon roman, quatorze dans la traduction, paragraphes par paragraphes, aussi fidèle que peut le souhaiter l'auteur le plus exigeant, à cette seule exception près que les noms de mes personnages avaient été remplacés par d'autres, sans autre raison que de masquer le vol et de dérouter les recherches.
Bien que je me sois fait une règle de ne jamais réclamer à propos de plagiat, cette fois il me sembla que l'affaire était assez amusante pour présenter un certain intérêt, et j'écrivis, pour la publier dans le Figaro^ qui est lu des Américaines, la lettre que voici :
« On dit les Américains forts, très forts; je viens une fois de plus de m'en apercevoir. Il y a quel-
ques années, je publiais un roman, Vices français, qui est une histoire anglaise se passant dans le monde politique. Une traduction autorisée par moi a paru à Londres. Plus pratiques que les Anglais, les Américains publient à leur tour cette traduction à New- York sous le titre : « Through trouhled waters », Histoire fondée sur un fait diaprés le français. Mon nom est supprimé, les noms de mes personnages sont changés pour dérouter les recherches, et l'auteur de ce joli travail signe Francis Darr. ^Hl
» Prêtez-moi, je vous prie, la puissante voix d^"' Figaro pour crier au voleur... tout ce que je veux et peux faire.
» Hector Malot.
» 4 décembre 189A, »
Et comme je le disais dans cette lettre, j'en restai là, ne voulant pas pousser les choses plus à fond, bien certain à l'avance que je n'aurais jamais raison de ma voleuse ; je l'avais fait connaître, cela me suffisait.
Mais elle, elle ne voulut pas en rester là, et c'est par sa réponse qu'elle imprima à notre différend un intérêt qui sans son intervention lui eût manqué.
Puisque, malgré le changement de titre et le changement de nom des personnages, on avait découvert que Through trouhled waters n'était q-ue la reproduction fidèle de Vices français, il devenait impossible de nier cette reproduction; mais ne pouvait-on pas l'expliquer et la justifier?
Je ne sais pas ce qu'un Français aurait inventé en pareille circonstance, ni un Anglais, ni un Aile-
mand, ni un Italien ; mais dans la vieille Europe il est reconnu que nous manquons d'imagination, tandis que dans la jeune Amérique on sait se retourner, trouver ; et Mrs Francis J.-A. Darr est très jeune Amérique, de même le sont aussi les différents journalistes de New^-York qui voulurent bien l'aider dans sa défense.
La voici, cette défense :
— Qu'est Vices français ?
— Un roman basé sur un fait. Or un fait appartient à tout le monde. Nous avons donc pris ce fait comme nous en avions le droit. II faut avoir la susceptibilité d'un Français pour trouver dans une chose aussi simple un sujet de plainte.
C'est un argument cela, et triomphant ; mais peut-être ne l'est-il pas autant que vous feignez de le croire pour les besoins de votre cause. Car enfin VAhbê de Walter Scott repose aussi sur un fait — l'emprisonnement de Marie Stuart dans le château de Loch-Leven, — de même la Reine Margot d'A. Dumas repose sur un autre fait — l'intrusion de La Mole dans la chambre de la reine de Navarre; de même encore cent autres faits, mille autres, ont donné naissance à des romans. Pour cela en résulle-t-il que vous avez le droit de prendre le roman de Walter Scott ou de Dumas et de le publier sous votre nom?
Mon fait, — celui d'où est parti Vices français^ — tient dans dix lignes, quinze si vous voulez, et c'est un roman de 410 pages que vous avez pris, de la première ligne à la dernière, en remplaçant le nom de l'auteur par le vôtre.
Pour qu'il n'y ait pas de doutes là-dessus, je
donne les titres des quatorze chapitres qui forment les deux romans :
Vices français.
Through troubled walers.
Mari et femme.
Husband and wifi.
Maison tranquille.
A quiet house.
Entre cousines.
Belween cousins.
Robert Mostyn.
Richard Townshend.
Jane Talbot.
Margaret Thayer.
Les vacances de Josey.
Helen's holidays.
En landau.
In a laudau.
Engagée.
Engaged.
Plan de campagne.
Plan of campaign.
Le confesseur maigre
Confesser in spite
lui.
himself.
Vaillance de femme.
A woman' courage.
L'élection de Saint-More.
The St More élections
La cour des divorces.
The divorce court.
A deux.
Together.
of
On remarquera qu'excepté là où il y a des noms de personnages, la traduction est d'une fidélité rigoureuse qui prouve combien l'auteur (?) américain et moi, nous nous ressemblons dans notre manière d'emprunter un roman à un fait, et d'en comprendre le développement.
Depuis que j'ai commencé à écrire, j'ai vu bien des faits de volerie littéraire, dont je ne me suis jamais plaint.
J'ai vu les Américains (toujours les Américains) traduire un de mes romans à mesure qu'il paraissait dans un journal de Paris, puis, pour arriver bons premiers, inventer un dénouement à la place du mien qu'ils ne connaissaient point, et publier ainsi leur livre de l'autre côté de l'Atlantique avai que le mien fût mis en vente à Paris.
J'ai vu, aa moment du procès de Pranzini, un journal de Madère publier sous ce titre : Pranzini et signé de mon nom, un roman auquel je n'avais pas collaboré, mes lecteurs ordinaires n'en douteront pas, j'espère.
J'ai vu, je vois tous les jours, les éditeurs hollandais prendre nos romans sans notre autorisation et sans rien nous payer, mais pour s'assurer la propriété exclusive en Hollande, payer un droit à une caisse qu'ils ont fondée entre eux et dont ils se partagent les produits.
Cependant, je n'ai rien vu d'aussi caractéristique que la prétention américaine à propos de Vices français ; c'est pourquoi j'ai dit comment elle s'était produite.
J'ai toujours eu, môme jeune, la curiosité des enfants; et cela m'a valu plus d'une mésaventure, car lorsque l'enfant voit, et il le voit très vite, qu'on s'intéresse à lui, il s'apprivoise aussitôt et se familiarise rapidement. Pas besoin de paroles pour cela: un regard échangé, tout est dit; il sait jusqu'où il peut aller, c'est-à-dire jusqu'au bout de sa fantaisie. Aussi, que de fois, en w^agon ou en omnibus, cette familiarité spontanée s'est-elle traduite en avances qui consistaient surtout dans l'essuyage de petites mains potelées, et encore plus poissées de sucre ou de gâteaux, sur mes genoux ou sur la manche de mon vêtement.
Au début, cette curiosité se partagea à peu près également entre les petits garçons et les petites filles, je n'avais pas de préférences; mais peu à peu les petites filles l'emportèrent, non pas qu'elles fussent plus faciles à suivre, au contraire, mais précisément parce qu'avec leurs détours et leurs mystères, elles étaient plus attrayantes.
fiHISLAlNE 237
L'enfant éclaire l'homme et plus encore la femme. Aussi, qui veut lire dans celle-ci, sans avoir commencé à épeler avec la petite fille, se trouve-t-il en face d'un grimoire diabolique dont il peut tourner pages après pages sans y comprendre un traître mot.
Ce n'est plus croyance courante que l'homme est sorti parfait des mains de la nature, et que ce qu'il y a de mauvais en lui est l'œuvre de la civilisation. S'il était né avec cette perfection, l'homme des cavernes n'aurait pas triomphé de ses premières luttes pour la vie, dans lesquelles comptaient seules certaines forces que développe la nature, mais qu'affaiblit la civilisation en se perfectionnant : la férocité, l'astuce, la ruse, l'audace, tout ce qui constitue le caractère du tigre, du loup, ou simplement du sauvage. Il est évident qu'aujourd'hui, l'homme policé, avec son éducation, ses relations, son milieu, s'est éloigné, — plus ou moins — de l'homme des cavernes. Mais l'enfant, avant qu'il subisse les leçons de l'éducation, combien en est-il près ! Quel enfant n'est pas cruel, astucieux, menteur? et beaucoup le sont si parfaitement qu'il semble que le mensonge soit un besoin naturel qui les domine et les dirige. Et parmi les enfants, combien les petites filles l'emportent-elles dans le mensonge, probablement parce qu'il est chez elles une conséquence de leur faiblesse en même temps qu'une délicieuse satisfaction pour les fantaisies de leur chimère. Un prêtre me disait qu'au confessionnal, avec les petites filles, c'est toujours le même refrain : — « J'ai menti, menti, menti. — Combien de fois? — Oh! — Et pourquoi avez-vous menti?
— Je ne sais pas. » — Et c'est la vérité qu'elles ne savent pas, quoique souvent aussi, ce serait la vérité d'avouer qu'elles ont menti pour rien, pour le plaisir, parce que le mensonge leur est une jouissance dont elles se grisent.
Ayant la curiosité des enfants, je devais donc tout naturellement, en suivant cette pente de mon esprit, leur donner une large place dans mes romans ; et c'est ce que j'ai Cait, en quelque sorte inconsciemment, au moins en cela que c'est seulement arrivé au bout de ma tâche que je me suis rendu compte de rimportance exagérée peut-être de cette place.
En tous cas, je n'ai pas pris mon public en traître et le premier roman oîi j'ai mis des enfants en scène, — c'était le quatrième que je publiais, — je lui ai donné pour titre : Les JSnfants, en faisant la part égale entre le garçon et la fille.
Puis, tout de suite, j'écrivis pour les enfants, et en vue d'être lu par eux, un roman : Romain Kal~ bris, où un garçon tient le premier rôle, mais en ayant près de lui une petite fille qui lui donne la réplique.
Un laps de temps assez long s'écoule sans que je m'occupe de l'enfance dans mes romans ; une fille m'est née et, à la regarder grandir, ma curiosité trouve suffisamment à s'employer sans chercher des combinaisons de roman ; puisque j'ai la réalité sous les yeux, je ne vais pas faire de l'observation de parti pris, aimant mieux suivre le développement et l'enchaînement de la vie qui confirment ou contredisent les faits déjà notés. Mais pour cela, l'observation naturelle n'en fonctionne pas moins spontanément avec la mémoire toujours affectueu-
semeut en éveil pour dégager ce qu'elle voit et Tenregistrer.
L'entant, le mien, me ramène enfin aux enfants, et j'écris Sans Famille que j'essaie sur ma fille en lui lisant chaque soir le travail de la journée.
Jusque-là, j'ai indifféremment mis en action des garçons et des petites filles ; maintenant, il n'y aura plus de place pour les garçons, les petites filles la prennent toute pour elles : Pompon, la Petite Sœur, Paulette, Micheline^ le Sang bleu, et enfin Ghislaine, pour finir par En Famille.
Voilà donc dix romans dans lesquels l'action pivote sur l'enfant. Peut-être est-ce beaucoup sur l'ensemble de ceux que j'ai écrits ? Je ne me suis posé cette question qu'en faisant ma récapitulation en ce moment même : j'ai été où mon goût me portait.
Et cependant, quand j'envisage la place que l'enfant tient dans la vie, je ne peux pas trouver démesurée celle que je lui ai donnée : tout ne part-il pas de l'enfant, tout n'y ramène-t-il pas ?
Sans doute, ce n'est pas une situation courante que celle d'une honnête fille entourée d'un milieu respectable, qui a un enfant avant son mariage ; cependant, si l'on veut bien établir une statistique des enfants nés hors mariage, on sera surpris de voir combien ils sont nombreux.
C'est la situation de celte honnête fille et de son enfant que j'ai voulu présenter dans Ghislaine, un peu parce que dans Micheline io, l'avais déjà abordée dans des conditions différentes et sans lui faire rendre tout ce qu'elle peut donner, limité que j'étais par mon sujet. Les deux romans forment donc
pendant. S'il se trouve un lecteur curieux de les comparer, il verra comment, avec un point de départ presque le même, ils se ressemblent peu, et comment les deux petites filles, Micheline et Claude, diiïèrent entre elles.
Parce que j'ai maintenant renoncé au roman, je n'ai pas en même temps perdu ma curiosité des enfants, qui s'est portée sur ceux d'un âge auquel on ne s'intéresse guère généralement, — les tout petits. J'ai une petite-fille et c'est elle que je suis, c'est à elle, à la naissance et au développement, aux manifestations de ses facultés, que s'appliquent mes études expérimentales. Et comme les notes qu'elles me fournissent ne seront jamais publiées, je peux leur donner une sincérité incompatible d'ordinaire avec l'imprimé, ses scrupules et ses apprêts ; car ce n'est pas par des observations en robe de chambre qu'elles ont commencé, mais plus simplement encore, — en maillot.
Curieux le regard d'un enfant d'un jour? Mon Dieu oui, et d'autant plus que la science ne l'admet pas. Curieuse la façon dont s'exerce la première succion ? Curieuse celle de la production des sons? Curieux le premier rire? Curieuse la mimique de l'enfant pour montrer les choses dont on lui parle? Mon Dieu oui, et d'autant plus que ces faits portent avec eux des interprétations qui ne tiennent pas dans ce que les philosophies d'un autre âge expliquent d'un mot commode, — l'instinct.
Le développement se fait vite chez l'enfant, et si vite qu'il surprend à chaque instant celui qui regarde, au point de se refuser à croire ce qu'il voit,
retenu qu'il est par les idées qu'impose la tradition acceptée. Mais si l'on est de bonne foi, il n'y a qu'à suivre les différentes phases des transformations par où il lui plaît de passer: la sensibilité, la volonté, l'intelligence, dans un ordre mystérieux qu'il brouille et intervertit, et où ne se fera un peu de lumière qu'à la suite de nombreuses observations consciencieusement notées.
A propos du Docteur Claude, j'ai dit comment, en assistant au procès du docteur La Pommerais, il me vint l'idée de deux romans parallèles :
L'un né de la lutte d'un innocent contre la société, n'ayant pour lui que sa conscience, le Docteur^ Claude ;
L'autre, né de la lutte d'un criminel contre sa conscience, ayant pour lui la société qui le soutient, — Conscience.
J'ai dit aussi comment le Docteur Claude, dont j'avais le plan entièrement bâti, fut retardé, parce que je ne voulais pas mettre à la portée de tous un poison qu'on pourrait se procurer facilement, et que ce poison, qui devait produire certains effets déterminés, je ne le trouvais pas.
Et, le Docteur Claude retardé, c'était en même temps le rejet de Conscience à une époque lointaine, puisque je ne pouvais pas publier coup sur coup deux romans roulant sur une affaire judiciaire, sous peine de paraître me complaire et m'enfermer
dans ce genre ; mais je ne m'en inquiétai' pas, ayant pour le moment d'autres romans en tête. Que de plans combine-t-on qu'on exécute ou n'exécute pas! II faut bien en avoir qui soient toujours prêts, pour choisir dans le nombre ; ils se tassent en mûrissant.
Sans doute, ce tassement a du bon, mais il a du mauvais aussi ; car il arrive parfois que lorsqu'on veut prendre un plan longtemps porté, il n'y a plus accord entre l'exécution et la conception, de sorte que cette exécution est devenue difficile, sinon impossible.
Et puis, il y a des sujets qui sont d'une époque, flottent dans l'air, et en même temps préoccupent certains esprits dans tous les pays. Si, à ce moment, on les saisit et les exécute, on a des chances pour arriver premier. Au contraire, si l'on s'attarde, on paraît, quand on se décide enfin, s'inspirer de ceux qui, ayant moins différé, ont pris l'avance.
Ch fut ce qui arriva pour Conscience. Pendant que j'attendais le temps s'écoula, et un beau jour fut publié en France Crime et Châtiment, de Dos toiewsky. C'était la belle époque de la littérature russe ; et il semblait que, grâce à quelques esprits plus bruyants que nombreux, la nôtre n'avait qu'à s'effacer devant cette conquérante qui allait la renouveler par l'infusion d'un sang nouveau : il y a toujours chez nous des fanatiques d'exotisme qui attendent des Messies de l'étranger. En politique, en art, en mode, d'où qu'elle vienne, la régénération sera la bienvenue et trouvera partout des coryphées pour lui faire cortège.
Je décidai donc de laisser Conscience dormir
dans le tiroir où elle était enfermée depuis plus de vingt ans et de ne plus y penser.
Mais oublie-t-on les enfants qu'on abandonne?
Un jour que je m'entretenais avec A. Hébrard, le directeur du Temps, du roman que je devais donner à son journal, mais dont le sujet n'était pas arrêté entre nous, il insista pour qu'il fût dramatique. Je venais de faire paraître dans le Temps, à des intervalles assez rapprochés : Micheline, qui est un roman de sentiment; Baceara, qui est une étude de mœurs; il voulait maintenant un roman dramatique. Et justement à ce moment mes idées n'étaient pas tournées de ce côté : j'avais bien en préparation Complices que j'ai donné plus tard au Figaro, mais je trouvais son sujet trop vif pour le public du Temps; de même j'avais au fond d'un tiroir Conscience, mais j'étais bien décidé à l'y laisser. Cependant j'en dis quelques mots à Hébrard, en lui expliquant les raisons pour lesquelles je ne voulais plus exécuter mon plan.
Il ne les accepta point :
— Parce que des milliers de romans ont l'adultère pour fond, n'en écrirez-vous plus un où l'adultère figure?
— Je voudrais bien, mais...
— Mais vous ne pourrez pas plus vous en passer que ne l'ont pu vos prédécesseurs et ne le pourront vos successeurs. Eh'bien ! alors, de quoi vous préoccupez-vous? De ce que vous avez un point de départ commun avec le romancier russe? Qu'importe, si vous ne suivez pas le même chemin, ne passez pas par les mêmes points et n'arrivez pas au même but? Je ne suppose pas qu'un Russe envisage
CONSCIliNCE. — JUSTICE 245
le crime avec les mêmes idées qu'uu Français; et je ne suppose pas non plus que la conscience fonctionne chez celui-ci de la même façon que chez celui-là. Alors, quoi? Il a été le romancier de son pays, des idées, des croyances, de l'état social, des lois, des mœurs de ses compatriotes; soyez celui des idées, des croyances., de l'état social, des lois, des mœurs des vôtres (1) ; et ne prenez pas souci du reste.
Qu'il est donc facile de convaincre ceux qui ne demandent qu'à se laisser faire ! Je sortis le plan de Conscience avec la joie d'une mère qui retrouve son enfant, et tout de suite j'en commençai l'exécution, si longtemps différée : il avait assez attendu pour être prêt.
Et il l'était en effet, non seulement dans sa raarc he générale, mais encore danssa philosophie — s'il est permis d'employer ce mot solennel — ce quipour un roman de ce genre était le point essentiel.
Ce point tenait dans deux questions :
1° Qu'est le crime en lui-même?
2° Comment se comporte, dans le monde civilisé, le criminel qui n'est pas une brute?
Et elles sont grosses, très grosses ces questions ;
(1) Dans un récent voyage en Russie, on m'a parléde Conscience qui a d'abord paru en traduction dans la Gazelle de Moscou (traduction non autorisée par moi bien entendu, puisqu'il nest pas encore d'usage en Russie de reconnaître à l'auteur original des droits sur son œuvre); depuis cette publication en journal, mon roman a été lu, un peu pour lui peut-être, mais surtout pour le rapprocher de Crime et Châlimenl. Or ce qui a frappé les Russes, c'est les différences qui existent entre les deux personnages principaux, et caractérisent ainsi les deux races : le Français faisant tête jusqu'au bout; le Russe venant s'offrir lui-même en expiation.
246 LE liOMAN DE MES ROMANS
je n'avais pas attendu pour lesavoir que M. Renouvier, le profond philosophe, fit à mon roman le grand honneur de discuter quelques-unes des idées sur lesquelles il est basé.
Pour la loi, le crime est l'infraction que les lois punissent d'une peine afflictive ou infamante.
Pour la morale, il est une très grave infraction à la morale ou à la loi que réprouve la conscience.
A s'en tenir à ces définitions qui d'ailleurs n'en sont pas, on peiït s'imaginer qu'il est facile de s'entendre sur ce qu'est le crime ; mais quand on va au fond des choses on voit qu'il en est autrement.
Pour qui croit que l'homme est sorti parfait des mains de la nature, il est certain que le premier qui attenta à la vie de son semblable fut criminel, — Caïn meurtrier d'Abel.
Mais pour qui croit qu'avant d'arriver à un certain état de civilisation, l'homme commença par habiter les cavernes où sa vie, précaire comme celle de la bête, n'était assurée que par la violence et le meurtre, le crime nourricier de cette misérable vie estunactenaturel et nécessaire : d'abord assurer sa propre vie et celle de ses petits ; ensuite respecter celle de son semblable.
Combien dura cet âge, non de fer, m\is de pierre, où l'homme fut pour l'homme un loup, plus qu'un loup, un homme, qui, sa terrible hache de silex à la main, tua pour manger? Sans doute on le saura un jour. Mais enfin, si long qu'ait été cet espace de temps, il arriva un moment où, dans les premiers champs de blé cette férocité bestiale s'apaisa, et où peu à peu à l'homme se substitua l'humanité avec des droits que l'homme isolé n
CONSCIENCE — JTISTICfi 247
pouvait pas avoir. Par cela seul que le meurtre n'est plus nécessaire, il change de caractère et devient crime ; si bien que la loi divine peut édicter le commandement: «Tu ne tueras point. » Affaire d'époque ; ce qui est crime aujourd'hui ne l'était pas hier.
Mais comme il est dur à faire entrer dans le cœur et la tête des descendants de l'homme des cavernes, ce commandement, et combien nombreux se continuent ceux qui ne peuvent pas admettre le respect de la vie ! Pourquoi ce respect quand il nous gêne, et que la mort sert nos intérêts ou nos plaisirs? Encore l'individu l'acceptera-t-il, car, de jour en jour, par une marche admirable l'âme humaine s'ouvre plus facilement à la pitié et à la justice ; mais combien contraires sont pour le développement de ces sentiments, les exemples des Etats, des conquérants et des peuples dont l'histoire est faite de crimes! Comment le criminel misérable se sentirait-il coupable, quand il voit le glorieux ou le politiqu:) acclamé.
Cependant malgré tout, l'évolution humaine s'affermit; elle précise le crime, fait naître la conscience dans les âmes que la civilisation affine et lui donne pour sanction la justice.
Nous en sommes là, ou à peu près : le crime contre l'homme est puni.
Quand une nouvelle évolution nous amènerat-elle à punir celui que la société commet envers l'humanité? Quand la société, qui laisse le malheureux mourir de faim, sera-t-elle reconnue coupable au même titre que le misérable qui tue son semblable, parce qu'il a faim?
Pour traduire ces idées et les mettre en action, le personnage qui conduirait mon roman devrait se trouver dans certaines conditions particulières :
1° Il serait aussi près que possible de l'homme des cavernes, son ancêtre, c'est-à-dire qu'il serait l'enfantde paysans primitifs, de cespaysans comme on en trouve si souvent, qui de leur sabot brutal ou de leur bâton féroce écrasent tous les êtres vivants qu'ils rencontrent, heureux d'user sur les bêtes ce qui reste de bestialité originaire en eux, avec le regret de ne pouvoir pas, par peur des gendarmes, l'employer plus agréablement contre leurs semblables.
2° Par profession, il serait habituée verser le sang, dont la vue ne le troublerait pas, pas plus que son odeur douceâtre ne l'écœurerait — médecin ou boucher.
3° Enfin, par l'éducation supérieure acquise, il se serait assez élevé pour se débarrasser jusqu'à un certain point de ses origines, et arriver à la notion vague de la conscience, sans bien entendu nulle entrave morale ou religieuse.
Cela n'offrait aucune difficulté de réalisation, qui empêchât d'en faire un type vivant et même courant.
C'était tout le roman ; le reste, sans importance spéciale, devenait affaire d'exécution plus ou moins heureuse.
Ce qui me stupéfia pendant qu'il paraissait et aux premiers temps qui suivirent sa publication, ce fut de constater combien les idées de conscience et de justice et aussi combien celles du respect sacré de la vie humaine, étaient peu fermes dans de nom-
fl
breux esprits que, par lear éducation aussi biea que p:ir le milieu dans lequel ils vivaient, on pouvait croire assez dégagés des influences ataviques pour n'avoir plus que l'horreur du crime.
Eh bien ! non, pas da tout loin de leurs grands parents des cavernes, les Parisiens et les Parisiennes du dix-neuvième siècle, qui en cette occasion mirent à nu devant moi leurs sentiments vrais sur le crime; je ne prendrai que deux exemples parmi ceux que je pourrais citer.
Le Temps avait déjà donné en feuilleton les trois quarts de Conscience et, dans une maison amie, on m'avait prié à dîner pour que la fin du roman fût contée aux invités qui en avaient lu le commencement. Ce récit, tout naturellement, maintint pendant longtemps l'entretien sur le crime et sa philosophie. Et les gens qui discutaient ainsi autour d'une table luxueusement servie dans les reflets de 1 or et des cristaux, au milieu du parfum des fleurs, étaient des Parisiens affinés, des mondaines élégantes, tous de culture supérieure. Aussi éprouvai-je un premier mouvement d'étonnement quand je les vis réunis contre moi pour prendre la défense de mon criminel, ou plaider les circonstances atténuantes en sa faveur. Par pitié? Peutêtre pour une petite part. Mais bien plus par complicité impulsive.
Voilà mon premier exemple ; le second n'est pas moins significatif.
Un médecin, et non des moindres dans le monde médical, voulait bien me parler de Conscience, qu'il venait de lire, et discuter Saniel :
— Après tout, pas fort, me dit-il.
— En médecine?
— Mais non. Pas comme médecin, comme homme... il a des remords.
Je ne savais rien de son origine. Je m'en informai. Lui aussi était fils de paysans. Et cela me fit plaisir, non pour lui, mais pour moi... pour ma justification.