‹ Le roman de mes romansChapitre 3 sur 34 · LES AMOURS DE JACQUES · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE JACQUES

fussent dans le moment n'engageaient pas du tout l'avenir. Tandis qu'avec Buloz ce n'est pas de coupures de ce genre qu'il s'agit. Ce qu'il demande à voir, c'est ce que je fais, afin de savoir ce qu'on pourra me faire faire plus tard. Ce qu'il veut, c'est prendre ma mesure, — mesure du caractère plus encore que du talent, — afin de se rendre compte de mon aptitude à entrer dans la vieille livrée qu'il met sur le dos de ceux qu'il admet à écrire chez lui.

— Alors ?

- — Je me tâte. Je suis si peu souple, et ce qui est pire, si rélif I

— Vous pouvez toujours essayer. S'il vous impose des conditions qui vous déplaisent, vous les refuserez. S'il ne vous demande rien, je ne vois pas ce que vous auriez à refuser. A votre place, combien seraient heureux de se voir entr'ouvrir la porte devant laquelle vous vous cabrez sans même savoir ce qu'il y a derrière.

— Demain je vous apporterai mon manuscrit. Je n'aurais jamais eu l'idée de présenter mon

premier roman à Buloz, dont je croyais connaître l'esprit ; mais puisque lui-même, après avoir lu ce premier roman, demandait à connaître le second, j'aurais été maladroit de refuser ses avances. D'ailleurs, toutes chances de publication dans la Revue mises de côté, — et je ne me faisais guère d'illusions sur ce point, — la proposition que me transmettait Michel Lévy avait pour moi cela d'intéressant qu'elle allait me faire faire la connaissance de Buloz. Dans nos entreliens de jeunes que nous étions alors, Buloz revenait à chaque instant, et chacun parlait de lui selon ses espérances ou ses

rancunes, ses opinions ou ses partis pris, bien plus que d'après la réalité*. Etait-il réellement le brutal qu'on disait, grossier, sans éducation d'aucune sorte, et même sans instruction, qui, par la seule force d'une volonté persévérante, avait su pendant trente années exercer une tyrannie humiliante sur le monde littéraire de son temps, le plier sous son despotisme et le faire travailler à sa fortune, sans que lui-même fît rien pour ceux qu'il exploitait, si ce n'est les payer misérablement avec accompagnement d'insolences et même quelquefois... de gifles? Ou bien, ce qui semblait plus vraisemblable, avait-il acheté son succès par certaines qualités qu'on ne voulait pas voir? Puisqu'une occasion s'offrait de faire fonctionner pour moi seul ce terrible Savoyard, j'allais passer un bon moment, et, dans les dispositions ou j'étais, m'offrir une amusante élude .

Peu de jours après la remise de mon manuscrit, Michel Lévy m'ayant prévenu que Baloz m'attendait, je montai le petit escalier de la rue Saint- Benoît, et après avoir traversé un jardinet j'entrai dans une espèce d'étude d'avoué de province où, derrière des bureaux noirs, de vieux clercs plus pelés, plus râpés que de vrais clercs travaillaient silencieux. J'allais demander à l'un d'eux si M. Buloz était visible, lorsqu'un œil dur, un seul, se fixa sur moi : c'était le maître.

Je m'avançai et me nommai. Il ne répondit p et continua à me regarder de façon à me faire conS^ prendre que j'allais être mis à la porte : je le savais borgne, mais j'ignorais qu'il fût sourd; je lui tendis ma carte.

Alors notre entretien commença, ou plutôt Buloz

Page 1