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ment, prouvait avec quelle facilité des gens habiles pouvaient l'escamoter. Un notaire, ami de mon père, avait épousé une jeune femme, qui, bien qu'elle eût accepté de vivre avec son mari dans un simple chef-lieu de canton, n'avait pas tardé à s'ennuyer, à mourir d'ennui, dans ce gros village où elle ne trouvait aucune des distractions mondaines au milieu desquelles elle avait été élevée et qui lui étaient indispensables : les visites, les soirées, les dîners. Elle avait prié son mari de vendre son étude, pour en acheter une autre dans la ville où son père était magistrat; mais le mari, bien qu'il aimât sa femme, avait refusé, et malgré les instances, les intrigues, les obsessions qui l'avaient enveloppé, il s'était renfermé dans son refus, sans que rien, caresses, colères, menaces, l'ébranlât : il tenait à son étude ; personne ne la lui ferait vendre ; et les raisons de son obstination, il les donnait franchement, en faisant valoir leur force, à ses yeux toute puissante. Fils de paysans aisés des environs, c'était pour être près de son père et de sa mère qu'il avait acheté cette élude ; ils venaient déjeuner avec lui tous les mercredis, jour de marché, après avoir vendu leurs produits, et il allait passer toutes les après-midi du dimanche chez eux. C'était une règle établie, qu'aux premiers temps de son mariage sa femme avait acceptée, mais qui n'avait pas tardé à l'exaspérer : allait-elle sacrifier ses goûts, ses besoins, sa vie pour ces deux vieux paysans dont la paysannerie, les manières campagnardes et le parler patoisé l'humiliaient? De là étaient nées des querelles conjugales que le caractère brusque et un peu fantasque du mari devait d'autant plus fâcheu-
sèment aggraver, que la femme, par une placidité voulue, se posait en victime persécutée, mais résignée à tout. Et, justement, elle ne l'était pas résignée, même quand d'un air dolent elle disait à ceux qui avaient été témoins d'une algarade de son mari : « Il faut le plaindre, le pauvre ami, quand ses accès de colère l.e prennent, il ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. » Elle manœuvra si bien qu'un courant s'établit en sa faveur : ce n'était pas lui qu'on plaignait, c'était elle. Quand ce courant fut assez fort, un coup de foudre éclata : le notaire était dans une maison de santé. Comment? Pourquoi? Comment? je ne l'ai jamais su assez sûrement pour le dire. Pourquoi? pour faire vendre cette maudite étude dont la femme ne voulait pas. Et, en effet, après un certain temps, elle fut vendue. Alors le mari, bien soigné dans la maison où il avait été enfermé, fut libéré parfaitement guéri, et, revint près de sa femme dans la ville que celle-ci voulait habiter pour y vivre la vie qu'elle aimait, tandis que lui, qui ne pouvait plus être notaire, aucune Chambre ne l'aurait accepté après son internement, devenait, par amour du métier, simple clerc liquidateur dans une des bonnes études de cette ville : ils y furent l'un et l'autre heureux, si le bonheur se mesure au nombre des enfants, et si ceux dont elle l'enrichit eurent pour père celui que la loi lui avait donné pour mari.
A l'âge que j'avais alors, un fait de ce genre frappe une imagination jeune. D'ailleurs, il n'y avait pas que le fait, les commentaires provoquaient aussi les réflexions, et particulièrement ceux de mon père qui ne comprenait rien à cet internement,
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ar si plus que personne il avait le respect de la loi, plus que personne aussi il avait la conviction que son ami le notaire était incontestablement sain d'esprit : pour être brusque et fantasque, il n'en résulte pas qu'on soit fou. Alors, quoi ? C'était des points d'interrogation quand on parlait de cette aventure, pour nous romanesque, qui ne recevaient jamais de réponse.
Quand je commençai à écrire des romans elle me revint à l'esprit et je pensai à m'en inspirer. Ce qui m'arrêta, ce fut de ne pas connaître les intrigues qui avaient rendu cette séquestration possible. Sans doute, j'aurais pu les inventer en les prenant dans la situation même, et mes lecteurs voudront bien, je l'espère, admettre que j'étais capable de le faire avec vraisemblance. Mais ce n'était pas la vraisemblance que je voulais eu un pareil sujet, c'était la vérité.
C'est pourquoi, au lieu de prendre le fait du notaire, je pris celui d'un fils de magistrat qui, à peu de chose près, a vécu le roman d'Un Beau'Frère.hk aussij'avais unfonds de réalité, et pour le placement de mon personnage dans un établissement d'aliénés, l'ordre d'office du préfet.
Pour moi, c'est-à-dire pour ma conscience de romancier, c'était le point capital sur lequel je pouvais baser mon roman, sans craindre les contradictions et les dénégations, qui, si je ne l'avais pas eu, m'auraient troublé. Aus^i, quand ces dénégations et ces contradictions se produisirent, car on doit bien penser qu'elles ne manquèrent pas, ne me troublèrent-elles point. Je n'aurais eu que deux noms à citer : celui du préfet qui avait pris cet ar-
rêté quej'aireproduit textuellement, et celui contre qui il avait été pris. Si je n'en ai rien fait, c'est que les romans, heureusement, ne sont pas des œuvre de polémique dans lesquelles, pour soutenir sa thèse, un auteur peut citer des tiers comme témoins. La mienne était-elle vraisemblable? toute la question était là, et je n'avais pas à m'inquiéter, puisque je gardais la réponse que j'aurais pu faire dans le dossier qui m'avait servi à écrire mon roman; et cette réponse, je l'ai toujours tenue sous clef sans la rendre publique, malgré toutes les attaques dont m'ont poursuivi certains médecins aliénistes, depuis le jour où le Beau-Frère a paru jusqu'à cette heure ; car, au moment où je corrige les épreuves de ce livre, j'en lis encore une dans le Journal des Débats; — il y a trente ans que ça dure ; on verra, quand je parlerai du Mari de Charlotte, la réplique que j'y fais.
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Ce roman a été vécu et je l'ai vu vivre, car ma camaraderie avec l'un de ses personnages n'est point une fiction ; j'ai bien été le confident des amours de Robert.
Mais ce n'est point au collège de Nancy que j'ai connu celui dont le nom n'était pas Robert d'Autrey, comme ce n'est point à Strasbourg qu'il a fait son droit et qu'il a aimé madame Obernin qui ne s'appelait point ainsi ; comme ce n'est pas non plus à Remiremont qu'il a été sous-préfet.
Décidé à écrire ce roman qui s'était passé sous mes yeux ou que des lettres régulièrement reçues m'avaient raconté page par page, avec l'abandon d'un amant heureux d'écrire à un ami à qui il peut parler de sa passion, de ses espérances et de ses angoisses, de ses joies et de ses douleurs, je devais changer les noms des personnages aussi bien que ceux des pays, de même que je devais changer le dénouement de l'histoire vécue. Ces changements, je les ai faits avec une extrême réserve et en ser-
rant la vérité autant que possible sans la crier tout haut ; car, pour cette histoire, je n'avais pas à garder la discrétion à laquelle je m'applique dans tous mes romans : je croyais pouvoir être vrai, je l'ai été. Il me fallait une ville avec une faculté de droit, des étudiants, une vie mondaine ; j'ai pris Strasbourg, que j'ai été, à cette intention, étudier pendant un certain temps. Il me fallait une petite ville calme et aimable ; j'ai pris Remiremont. Il me fallait une ville d'eaux, j'ai pris Bade et Soultz. Quant au dénouement, inventé à la place de celui réalisé par Honorine avec une audace et un cynisme devant lesquels, moi, romancier, j'aurais reculé, il tient dans onze pages ; les trois cent soixante-dix qui précèdent ne sont que la mise en scène de la réalité. Des reproches d'immoralité ont été faits à Madame Obernin. Je ne peux pas dire qu'ils ne soient pas justifiés en apparence ; mais je crois que la critique qui les a formulés eût été plus clémente si elle avait pu savoir que c'était à la vérité même qu'ils s'adressaient. L'immoralité je n'ai jamais cherché à la faire entrer dans mes romans, comme on sert un plat bien épicé, en vue de flatter le goût blasé du lecteur. Sans doute la méthode est commode et facile à employer, puisque bien souvent il n^y a que quelques mots à ajouter à une scène, un geste, une posture pour en faire un tableau provocant, qui poussera à la vente du livre. Elle ne m'a jamais tenté, et ce n'est point pour le plaisir de créer un personnage franchement vicieux, qui prendrait une belle place dans ma galerie, que j'ai montré ce type de femme, mais bien pour en peindre un que je trouvais bon de faire connaître
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alors surtout que je n'avais pas les doutes et les hésitations qui eussent pu m'arrêter devant Vimaginé et me faire craindre de tomber dans l'exagération du parti pris.
Quand on ne regarde pas les femmes ou les maîtresses de ses amis avec des yeux trop tendres, il n'est pas rare qu'on les regarde avec sévérité. Sévère, je l'ai été pour Honorine, et même jusqu'à la haine : j'ai haï sa duplicité, sa fourberie, sa lâcheté, sa froideur de glace qui n'était qu'un masque pour tromper les imbéciles, au nombre desquels je fus d'ailleurs un certain temps. Pendant les dix années que j'ai suivi leurs amours, j'ai pu l'étudier, et je reconnais que c'était le personnage le plus curieux auquel pût s'intéresser un romancier le jour où, par les confidences de son amant et par ce que j'observai moi-même, je sus ce qui se cachait derrière ce masque.
Dans leurs voyages à Paris, c'était dans mon appartement que se donnaient leurs rendez-vous. Que de choses m'a apprises mon chez-moi lorsque j'y rentrais après leur départ, que je n'ai pas dites et ne peux pas dire ! Tout ce que je tentai pour éclairer d'Autrey fut inutile; il ne voyait pas par cela même qu'il ne voulait pas voir. Il fallait donc se taire ou se fâcher. Je ne me fâchai point, pensant qu'après tout c'est à nous à faire notre bonheur ou notre malheur, non à nos amis : il aimait, c'était assez pour m'arrêter.
C'est une mauvaise disposition que la sévérité chez un romancier qui doit regarder comme ses enfants tous ses personnages, les bons comme les mauvais. J'aurais persisté dans mes sentiments
pour Honorine que j'aurais écrit non un roman, mais un réquisitoire contre elle, ce qui n'a jamais été dans ma manière : présenter les faits et les caractères avec fidélité, sincérité, oui; prêcher, conclure, non; c'est l'affaire du lecteur, et la leçon se dégagera d'autant mieux pour lui qu'elle ne sera pas appuyée. Du jour où je commençai à bâtir le plan de ce roman, je vis Honorine à un point de vue différent en me plaçant au sien et non plus seulement à celui de d'Autrey. Je n'eus donc plus souci que de l'expliquer. De là certains détails qu'on a pu me reprocher et que je n'ai mis en lumière que parce qu'ils étaient indispensables, sinon à la marche du récit, au moins à la compréhension de ce caractère de femme, autrement intéressant,^^ me semblait-il, que le récit lui-même. ^b
Ce fut du jour de la rupture de ces amours que j'eus l'idée de les raconter. Mais quel journal voudrait publier ce roman compris et exécuté avec une extrême sincérité? Le temps s'écoulait, lorsqu'un jour, pour un nouveau journal qui allait paraître, La Presse h'bre, on vint me demander ma collaboration. Je répondis, ce qui était vrai, que j'avais des engagements ailleurs.
— Ce que vous voudrez.
— C'est sincère, votre « ce que vous voudrez? ^hi
— Parfaitement. iH
— Eh bien! alors, je ne dis pas non; à vous de voir si vous direz oui. Depuis plusieurs années, j'ai l'idée d'un roman que je n'écris pas parce qu'il ferait hurler les abonnés du journal assez imprudent poui les publier. Vous qui n'avez pas encore d'abonnés, voulez-vous risquer l'aventure?
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— Signons tout de suite.
Ce fut ainsi que j'écrivis Madame Obernin en toute liberté et qu'elle parut, telle qu'elle avait été écrite, — sans un mot coupé ou arrangé.
Quelle ne fut pas ma surprise, quelques jours après la publication du volume, de trouver dans la Revue des Deux-Mondes un article qui, malgré certaines réserves, pouvait paraître élogieux, étant donné le ton habituel de la maison pour ceux qui n'en étaient pas !
Comment, la Revue admettait un roman de ce genre !
Je n'étais plus au temps déjà lointain où j'imaginais qu'on parle d'un livre dans un journal par bienveillance, par justice, parce qu'il a plu, pour le plaisir de dire ce qu'on en pense ; et quelques années d'expérience m'avaient appris que si un article a toujours sa raison d'être, cette raison bien souvent doit être cherchée en dehors de celles qu'un esprit simple serait disposé à trouver. La bienveillance? Que viendrait-elle faire dans la mêlée littéraire? Lo plaisir de dire ce qu'on pense? Mais à côté de ceux qui exercent un sacerdoce, est-ce que bien nombreux sont ceux qui prennent un plaisir sincère à établir la réputation d'un confrère qu'on coudoie tous les jours, et l'aider ainsi à occuper une place qu'on voudrait pour soi? Ce confrère est un camarade qui vous rendra demain ce qu'on fait aujourd'hui pour lui, très bien; mais s'il ne peut rien pour ni contre vous, n'est-ce pas duperie de s'occuper de lui? Ennuyeux les succès des autres quand ils ne sont pas exaspérants, tandis qu'il est amusant de marquer son dédain parle silence quand
on ne veut pas aller jusqu'à l'hoslilité déclarée. Mes idées là-dessus étaient si bien arrêtées, que chaque fois que je publiais un nouveau volume, au lieu d'augmenter les envois d'auteur, je les diminuais. A quoi bon écrire des dédicaces qui vont échouer sur les quais? Est-ce que ceux qui reçoivent des livres envoyés par les éditeurs les lisent? Si vous avez payé un livre, il y a des chances qu'il vous plaise, puisque vous avez été à lui pour une raison quelconque : titre, nom et réputation de l'auteur; mais « hommage de l'auteur » est-ce que cela constitue un choix, au contraire cela n'imposet-il pas une corvée?
— Encore un, se dit-on, encore un mot assommant à écrire. Mais l'article sur ce fâcheux on ne l'écrit point, et il va s'entasser dans un coin avec beaucoup d'autres, en attendant que le bouquinis viennel'enlever pour quelques sous, en disant que^ « Tout ça ne se vend point ».
Et puis, que produisent les articles quand ceux qui les signent manquent de l'autorité que donnent la conscience et le talent? Combien plus efficace est la propagande que fait le lecteur à qui a plu le livre qu'il vient d'acheter! Sincère, celle-là; pas de défiance, pas de dessous à craindre, pas de tromperie : « Avez-vous lu? — Non. — Eh bienl lisez. »
En partant de ces idées, je m'étais bien gardé d'envoyer Madame Obernin à la Revue des Deux- Mondes. Qu'en pouvais-je attendre? Ce n'était pas un roman dans le goût de son public, me semblait-il. L'article qu'elle lui consacrait avait donc tout pour m'étonner. Il eût été signé d'un nom brillant qu'avec l'infatuation naturelle à un auteur, je
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me le serais plus facilement expliqué, comme témoignage spontané de sympathie que voulait me donner un esprit dégagé des mesquineries ordinaires. Pour être rares, ces marques de sympathie se rencontrent quelquefois; il n'y a pas que des indifférents, des jaloux et des envieux dans notre monde; je le savais aussi bien que personne. Mais, celui qui l'avait signé était tout simplement chargé des besognes courantes de la maison, des soins du ménage pour ainsi dire ; et eût-il voulu, pour le plaisir de dire ce qu'il pens;iit, parler de mon roman, que bien certainement on ne lui eût pas permis. Il n'était rien dans l'affaire; la Revue était tout.
Alors?
Je n'eus pas longtemps à chercher; quelques jours après l'article, je reçus une lettre signée Buloz, qui me disait que « s'il entrait dans mes vues de publier un roman dans la Revue, il y serait accueilli avec plaisir ».
Ce qui entrait surtout dans mes vues à ce moment, c'était d'écrire un roman que j'avais depuis assez longtemps en tête, sans voir où le publier, non pour les même raisons que Madame Obernin, mais pour d'autres tout aussi délicates, puisque cette fois, au lieu d'effaroucher les lecteurs vertueux, il pouvait les inquiéter dans leurs sentiments religieux. Puisque la Revue me demandait un roman, pourquoi ne pas essayer de lui faire prendre celui-là?
J'allai voir Buloz et lui expliquai Un Miracle, me réservant de lui indiquer un autre sujet si celui-là ne lui convenait point.
A mon grand étonnement, il l'accepta. A propos d'Un Miracle, ie dirai comment il ne le publia point, non pour des raisons de religion mais simplement de boutique; mais il n'en reste pas moins ce fait que ce fut Madame Ohernin qui lui donna la vie.