I. Dreux du Radier, Récréât, historiq.; t. I, p
crètement Marion Delorme. M. de Modène avait-il fait de même? La Béjard était-elle aussi devenue clandestinement sa femme?
On l'a dit bien des fois ^, mais je ne le crois pas. Nous lui verrons, en effet, épouser, du vivant même de la Béjard, mademoiselle de l'Hermite. Or, bien que la bigamie fût assez dans les habitudes du temps et nous semble assez conciliable avec les mœurs lâchées de M. de Modène; bien que de cette façon il serait plus au complet ce tvpe de don Juan que Molière dut étudier surtout en lui , nous répugnons à penser qu'il ait jusque-là poussé le désordre.
Ma grande raison pour croire qu'il n'épousa pas la Béjard, c'est qu'à partir de l'époque, où nous l'avons vu reconnaître sa fille Françoise sans être l'époux de la mère, il n'eut guère le loisir de se marier. Le grand complot contre Richelieu ne lui laissait pas de temps , même pour ses amours. Le moment vint où il dut les quitter. La conspiration était mûre; il se devait tout à elle. En 1640, il a quitté Paris avec M. le duc de Guise, dont il com-
I. V. notamment Pithon Court, Histoire de la -Voblesse du Comtat Veuaissiu.
mence à suivre la fortune , et il est dans les Ardennes un des plus chauds de l'armée rebelle, commandée par le comte de Soissons.
En juillet 1641, il se trouve à cette mystérieuse affaire de la Marfée, près de Sedan, où M. de Soissons fut mortellement frappé on ne sait par quelle main, au milieu d'une victoire dont sa mort fit une défaite; et luimême il y tombe grièvement blessé d'un coup de pistolet ^ Il peut s'échapper cependant, il gagne la frontière avec M. le duc de Guise, et, retirés tous deux à Bruxelles, ils attendent la mort du ministre pour revenir en France.
Modène savait ce qui lui était réservé s'il reparaissait plus tôt de l'autre côté de la frontière. Le 6 septembre 1641, un arrêt du Parlement l'avait condamné à mort, après minutieuse instruction, où il avait été prouvé, entre autres choses, qu'il s'était engagé à payer une très-forte somme à deux hommes enrôlés pour rendre au duc de Guise et aux princes le plus important service : il s'agissait d'assassiner le cardinal.
Que devenait cependant la Béjard ? Il n'est pas douteux qu'après le scandale public de sa
I, yiém, de Montrcsor : t. II. p. ^oG.
liaison avec M. de Modène , la police aux subtils espionnages de Richelieu ne l'ait inquiétée lorsque éclata le complot. Elle et les siens étaient des complices trop clairement désignés pour qu'on ne songeât point- à s'assurer de leur personne. Ils décampèrent.
C'est alors que la famille Béjard dut quitter Paris, et commencer ses caravanes dans les provinces oli elle pouvait espérer asile et protection. L'un et l'autre leur furent accordés à Bordeaux par le nouveau duc d'Espernon, qui venait de succéder à son père dans la charge de gouverneur de Guyenne. Il aimait le théâtre; la troupe qu'il avait à ses gages était la meilleure de la province, et il ne put que faire un favorable accueil à mademoiselle Béjard, dont la réputation de comédienne était déjà fort bien établie. L'idée de quitter la comédie lui était venue avec les pensées d'ambition que l'espoir d'épouser le baron lui avait fait caresser, et ses malheurs ne l'en avaient pas détournée. M. d'Espernon sut la ramener à son art. Pour prix du service qu'il lui rendait en la protégeant, en la sauvant peutêtre, elle voulut bien reparaître sur la scène.
Ce service était grand, car plusieurs années après, l'auteur Magnon, avec qui nous
— 4^ avons tout à l'heure fait connaissance, ayant dédié à M. d'Espernon sa tragédie de Josaphat, il insista surtout dans sa dédicace sur la reconnaissance que lui devait la Béjard, et avec elle le Parnasse tout entier. « Cette protection et ce secours, monseigneur, dit-il, que vous avez donnés à la plus malheureuse et l'une des plus intéressantes comédiennes de France, n'est pas la moindre action de votre vie, et, si j'ose entrer dans vos sentiments, je veux croire que cette générosité ne vous déplaît pas. Tout le Parnasse vous en est redevable, et vous rend grâce par ma bouche. Vous avez tiré cette infortunée d'un précipice où son mérite l'avoit jetée, et vous avez remis sur le théâtre un des plus beaux personnages qu'il ait portés. Elle n'y est remontée, monseigneur, qu'avec cette belle espérance de jouer un jour dignement son rôle dans cette illustre pièce où, sous des noms empruntés, on va représenter une partie de votre vie K ^^ La Béjard ne revint pas au théâtre sans re-
I . Ce passage avait déjà été plusieurs fois cité, mais toujours d'una façon incomplète et inexacte. C'est, par exemple à tort qu'on le disait tiré de la dédicace du Séjamis, de Magnon. C'est bien dans celle de son Josaphat qu'il se trouve.
tourner en même temps à la galanterie. Partout où elle joua, aussi bien à Bordeaux que dans les villes de provinces voisines où l'entraîna son art vagabond, si elle eut des succès nombreux , elle n'eut pas de moins nombreuses amours. « Elle faisoit, dit l'auteur de îa Fameuse Comédienne^, qu'il faut croire en tous ces points, la bonne fortune de quantité de jeunes gens du Languedoc. y>
Un jour, dont la date certaine n'est pas connue, dans un lieu qu'on ne connaît pas davantage, et dont on ne peut même dire si c'était une ville ou un village, en Guyenne, en Languedoc ou en Provence % une fille fut présentée à baptiser sous les noms d'Armande-Gresinde-Claire-Elisabeth. EUe était née dans la famille Béjard. Qui en était la mère ? Vous ne doutez pas que c'est Madeleine. Ce que l'on sait de sa vie passée, de ses galanteries présentes, permet à ce sujet la certitude presque complète, d'autant que Geneviève, sa jeune sœur, qui n'est pas encore mariée, ne fait guère parler d'elle, et que leur