DT
part de M. le duc de Guise. Je ne sais si Tamour reparut, mais la protection revint certainement. Nous avons vu que Madeleine joua l'Epicharis de la Mort de Sénèqiœ, à la fin même de cette année 1644, c'est-à-dire presque à son arrivée, et qu'elle y obtint un tort beau succès. Or, la pièce était de quelqu'un de la maison du duc. Tristan, qui l'avait écrite, vivait à l'hôtel de Guise sur le même pied que son ami le baron de Modène. Le don de riches habits, fait par le duc aux comédiens, et dans lequel furent compris Molière, Beys et la Béjard, est une autre preuve de la bienveillance qu'on témoignait de ce côté à V Illustre théâtre. M. de Modène ne la laissait certainement pas refroidir. Il le pouvait mieux que personne; le duc ne faisait rien sans lui, et ne prenait d'amitiés ou de haines que de sa main. « Celui qui le gouvernoit alors, dit l'abbé Arnauld à cette date, et qui avoit tout pouvoir sur sa maison étoit le baron de Modène. »
Si donc les comédiens de V Illustre théâtre sont bien venus et choyés à l'hôtel de Guise, c'est que le baron leur en a ouvert l'accès, c'est qu'il a repris sa première intimité avec la Béjard, qui, de son côté, n'a pas manqué de reprendre ses idées de mariage.
Elle ne put encore les mener loin. Le don de M. de Guise était, nous l'avons dit, un présent d'adieu. Il partait pour Rome, et M. de Modène l'y accompagnait K On pouvait croire qu'ils n'y feraient pas long séjour. La Béjard attendit donc, mais la révolution de Naples se déclara; le duc de Guise, entraînant toujours le baron de Modène, s'y jeta résolument, dans l'espoir d'y ramasser une couronne. Il n'y trouva que mécomptes et mésaventures, puis enfin une captivité partagée pendant deux ans par M. de Modène.
La Béjard n'attendait plus. Elle avait recommencé ses caravanes, et Molière , cette fois , était du voyage. De quel côté se dirigèrent-ils ? Tout porte à croire que ce fut vers l'est; car, en 1648, on trouve à Nantes une troupe, dont, quoi qu'on ait voulu dire à ce sujet tout dernièrement % je crois bien qu'ils faisaient partie. Leur vie, dans ces courses errantes , rappela souvent les péripéties du Roman comique. Aussi, comme en
1. Ils partirent de Paris pour Rome vers la fin de 1646. Hist. des Révol. de Naples, par M. de Modène ; 1826, in-80, 3* partie, p. 5o.
2 . W.La Revue de Bretagne et Vendée, fe'vrier 1 863 , p. 158-167.
se dirigeant vers Nantes ils purent passer dans le Maine , où Scarron a placé les scènes de son épopée grotesque, écrite à cette époque même ; comme , d'un autre côté, l'évéque du Mans, M. de Lavardin, ami de Scarron, et tenant de fort près à M. de Modène*, pouvait avoir intérêt à faire tourner en ridicule cette troupe de comédiens et de comédiennes, où le baron s'était presque mésallié, on a pu penser, non sans quelque raison, que les héros et et les héroïnes de la burlesque odyssée étaient de la troupe de Molière -.
Nous ne donnerons pas le détail de ces courses de Molière et de la Béjard à travers la province. Il appartient cà notre travail définitif, et serait de trop ici. Nous dirons seulement qu'après avoir cherché, pendant les années désastreuses de la première Fronde, les coins heureux de la province qui avaient le mieux échappé à ces malheurs, la troupe se trouvait, au commencement de i65o, à Narbonne ^, l'un des rares endroits de la
1 . Il était fils de la première femme du baron et du marquis de Lavardin.