P. Lacroix, La jeunesse de Molière
3. Emmanuel Raymond, Molière dans le Languedoc; i858, in- 12, p. 49.
— D4 — France où la guerre civile et ce qu'elle entraîne de désastres n'avaient pas tué tout à fait le rire, dont ces nomades du théâtre faisaient leur gagne-pain.
Quelques mois plus tard, soit que la vie ne fût plus possible même dans cette province plus heureuse, soit qu'un intérêt de grande importance les rappelât plus près du centre et mieux à la portée de la cour, nous rencontrons Molière et la Béjard à Paris ^ Molière y veut reprendre langue avec un monde que réclame son talent, mis à jeun d'esprit par la routine provinciale, et la Béjard y veut renouer avec M. de Modène, revenu depuis peu de sa prison de Naples^ Je ne crois pas que la liaison redevint alors assez intime pour que les anciennes espérances pussent s'y réveiller. Si pourtant elle se renoua , ce ne fut pas pour bien longtemps. En i65i, la cour quitte Paris pour se rendre à Poitiers, et,
1 . Taschereau, Histoire de la vie et des œuvres de Molière; 3« édit., p. i 5.— Nous donnerons des preuves que M. Taschereau ne s'est pas trompé, quoi qu'en dise M. Bazin, quand il place sous la date de i65o, un retour de Molière à Paris.
2. Il avait été mis en liberté, moyennant rançon, le 6 avril iG5o. Hist. des Révolut. de Xaples, i" partie, p.4«3.
comme nous le prouverons, Molière la suit avec la Béjard et toute la troupe.
Ils ne reviennent que sept ans après, au printemps de i658 ^, après s'être fait dans la province, surtout en Languedoc, chez M. de Conti, des amitie's qui leur ouvrirent un accès près du prince de Condé ^, et par cette voie près de Monsieur, frère du roi , qui fut leur premier protecteur en titre.
Ici le roman va finir. La Béjard, qui depuis longtemps voyait bien que du côté de M. de Modène il n'y avait rien à espérer pour elle, et qui n'avait plus dès lors à lui cacher ce qui auparavant aurait pu la perdre, s'était décidée, déjà depuis huit ans, à reprendre la petite Armande, tenue jusqu'alors à l'écart. Il se pouvait d'ailleurs que son autre fille, la petite Françoise, dont on n'a pu retrouver la moindre trace, fût morte vers ce temps-là , et que la Béjard , par un sentiment bien naturel aux mères, eût cherché dans le retour de sa seconde fille une con-
1 . Il nous sera très-facile de démontrer que Molière était à Paris, dès les premiers mois de cette année-là.
2. Nous prouverons, à l'aide d'un document inédit, que le premier protecteur de Molière, à Paris, fut le prince de Condé.
solation de la perte de l'autre. Il est certain du moins qu'en i65o environ^, Armande fut retirée de chez la dame, sa gardienne, « qui, lit-on dans la Fameuse Comédienne % ayant conçu pour elle une amitié fort tendre, fut faschée de l'abandonner entre les mains de sa mère, pour aller suivre une troupe de comédiens errants. » Molière était là par bonheur. Il servit de père à cette enfant,. « prise, pour ainsi dire , au berceau ^. y> Il fut l'Arnolphe de cette Agnès; et voulant, comme Arnolphe, épouser sa pupille, il se prépara tous les mal-
1. Nous n'en avons pas de preuve certaine, mais Molière nous fournit à ce Sujet un témoignage précieux quoique indirect. Dans l'Ecole des femmes, Arnolphe, qui est si complètement Molière lui-même, à ce point que l'âge qu'il se donne est justement l'âge de Molière à la date de la pièce, Arnolphe parlant des soins dont il a comblé Agnès, dit que ces soins presque paternels remontent à treize années. Or ce doit être aussi la durée de l'espèce de tutelle que Molière étendit sur Armande, et dont les premières années de leur mariage ne furent que la continuation. Armande était si jeune encore. Calculons maintenant : Q.uand fut jouée VEcole des femmes? en iG63, quelques mois après ce mariage. Q uand avons-nous dit que Molière se fit le tuteur d'Armande? en i65o. Ce sont justement les treize ans dont Arnolphe a parlé.