I. Œuvres de Chapelle, édit. elzév., p. 202-2o
— 66 ~ vers à mademoiselle Menou seulement. Aussi bien, sont-ils la figure d'elle et de vous. » Il lui recommande ensuite de ne pas faire lire cette lettre<( à ses femmes, » à cause de certains vers qui la terminent et qui ne sont pas trop à leur louange. « Je les ai faits, ajoute-t-il, pour répondre à cet endroit de votre lettre, oîi vous particularisez le déplaisir que vous donnent les partialités de vos trois grandes actrices pour la distribution de vos rôles. Il faut être à Paris, pour en résoudre ensemble, et tâchant de faire réussir l'application de vos rôles à leur caractère, remédier à ce démêlé, qui vous donne tant de peine. En vérité, grand homme, vous avez besoin de toute votre tête en conduisant les leurs, et je vous compare à Jupiter pendant la guerre de Troie. »
On devine quel charme et quel repos il devait trouver au sortir de cet enfer, dans les doux entretiens de la modeste mademoiselle Menou. Mais il dut la sacrifier, du moins tout le donne à croire, car on ne la trouve pas longtemps chez Molière.
Peu de mois après la lettre de Chapelle, dans l'automne de i658, quand la troupe s'installe enfin à Paris, mademoiselle Menou n'en fait plus partie. Nous ne savons ce qui
' — Cy-] — la fit renvoyer, mais nous pouvons, pour cela, nous en rapporter à la jalousie de ses rivales. Molière resta seul entre elles.
C'était du courage; il tint bon pourtant tout armé qu'il était de douceur et de philosophie, et grâce à ce système qui lui faisait tout prendre en patience, du moment que, dans ses ennuis mêmes, il y avait pour son art une source d'études et d'observations.
Ses premières pièces sont remplies du contraste de ces trois caractères féminins qu'il fut si bien à même d'étudier, en plein tapage, à ses risques et périls. Dans don Garde, done Elvire, à qui les jaloux déplaisent, c'est mademoiselle Du Parc, tandis que Madeleine Béjard joue le rôle d'Ehse, à qui la jalousie ne déplaît pas. Par malheur, elle n'est plus guère d'âge à espérer des amants jaloux.
Dans les Fâcheux, la Du Parc, qui joue Orante, tient un rôle semblable à l'autre, et non moins conforme à son humeur, tandis que la De Brie, d'un caractère différent, est chargée du rôle de Qimène, dont la nuance est aussi toute contraire.
C'était une nature de femme plus compatissante et plus douce, n'ayant rien de la hau-
teur un peu façonnière ^ qui avait fait donner à sa rivale^ mademoiselle Du Parc, le surnom de Marquise. Celle-ci pouvait plaire à l'humeur un peu guindée et apprêtée de Racine, qui fut en effet son amant, mais mademoiselle De Brie avec ses manières indulgentes devait paraître bien plus aimable à Molière. Il l'aima longtemps. Sa passion pour la Du Parc ne fut qu'un caprice; celle qu'il eut pour la De Brie fut plus qu'un amour, ce fut une amitié. Dans ses plus amers ennuis, c'est toujours à elle qu'il revint. Lorsque les infidélités d'Armande l'affolèrent de douleur, sa confidente, sa consolatrice fut cette ancienne maîtresse , qui voulut bien oublier qu'on l'avait délaissée et ne voir que le cœur au désespoir. Aussi, dans le Misanthrope, est-ce pour elle que fut le beau rôle. Célimène, vous le savez déjà, c'est Armande; Arsinoé, c'est mademoiselle Du Parc, qui, transfuge ingrate de la troupe de Molière, qu'elle venait de quitter alors pour l'hôtel de Bourgogne et le dévot Racine, méritait bien de se voir ainsi mise en scène ; mais la bonne et délicate Éliante, c'est mademoiselle De Brie.
2. Dans V Impromptu de Versailles, il dit qu'elle e-t naturelle, mais c'est pure ironie.
Nous iinirons par ce dernier retour vers le chef-d'œuvre où Molière est tout lui-même.
Puisque nous n'avions à le montrer que dans ses amours, dans ses souffrances, c'est à cette œuvre où son cœur se résume, que nous devions revenir.