‹ Le Roman de MolièreChapitre 3 sur 88 · I. Tome II, page · texte numérisé non relu

I. Tome II, page

avantages, elle ne plairoit pas tant si sa voix était moins touchante. Elle en est si persuadée elle-même que l'on voit bien qu'elle prend autant de divers tons qu'elle a de rôles différents. y>

Molière fit à ses dépens une étude complète de tous les tons divers de cette sirène, et ses comédies reçurent la confidence de ses épreuves. Pour que rien ne lui fut épargné, avant d'avoir les souffrances du malheur même , il eut celles du pressentiment. Il avait pour ainsi dire vu naître Armande, puisque, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, il s'était associé jeune encore à la troupe de la mère, Madeleine Béjard, dont il fut le comédien par amour'. L'enfant promit ce que devait être la femme. Toutes les coquetteries de Célimène étaient en fleur dans les savantes ingénuités d'Agnès. Molière n'y fut pas trompé, mais il y fut pris, comme il arrive aux hommes les plus experts, qui, sachant où est le piège, y courent pourtant d'eux-mêmes. Si, avant d'être la Célimène du Misanthrope, Armande fut l'Agnès de l'École des femmes,

I. Ce que nous avons à dire sur Madeleine Béjard, sœur ou plutôt mère d'Armande, se trouvera plus loin.

Molière aussi fut Arnolphe avant d'être Alceste, et il le fut avec la conscience qu'il l'était.

Il ne s'était pas fait d'illusion sur l'éducation déplorable de cette enfant^ dont son naturel mauvais faisait la trop docile écolière d'une mauvaise école ^ Il avait mesuré la différence de leur âge; il s'était représenté comme un abîme les vingt-trois années qu'il avait de plus qu'Armande; il avait, l'un après l'autre, scruté tous ces secrets du savoir féminin qui dormaient sous l'ignorance de la petite fille, et qui se révéleraient bien vite dans les coquetteries de la femme, pour peu surtout qu'elle eût pour mari un homme déjà sur l'âge; il avait enfin tout pressenti, il avait rnéme dit ses pressentiments. Don Garde , ^q précurseur d'Alceste -, qui déjà n'est autre

1. « II ne faut pas s'étonner, dit l'auteur de îa Fameuse Comédienne, 1688, in- 12, p. 6, qu'elle ait été si sçavante en galanterie, puisque son éducation y avoit beaucoup contribué. »

2. On sait que plusieurs vers de cette comédie héroïque furent intercalés par Molière dans le Misanthrope. Elle avait mal réussi, et Molière y avait réussi moins encore : « Il est si grand comédien, dit Orphise dans la Vengeance du Marquis, qu'il a été contraint de donner le vô\q du prince jaloux à un autre, parce qu'on

— J - — que Molière lui-même^ avait été l'interprète de ses craintes. Vliymen, avait-il dit* :

L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des nœuds Qui deviendraient sans doute un enfer pour tous deux.

Un an après cependant, en 1662, au moment même où il achevait V École des femmes, expression encore plus complète de ses pressentiments, il épousait Armande !

Le ménage n'eut guère qu'une année de bonheur à peu près tranquille, puis survinrent les dépits avec rapatriages, dont la scène de Valère et de Marianne, faite à ce moment, reflète les alternatives. Les réelles infortunes ne se firent pas attendre ensuite. Armande, par ses mines , œillades provocantes , « airs nonchalants % » ne prit que trop de gens ,

ne pouvoit le souffrir dans cette comédie, qu'il devoit mieux jouer que les autres, car il en est l'auteur. »

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