‹ Le Roman de MolièreChapitre 4 sur 88 · Acte I, scène i · texte numérisé non relu

Acte I, scène i

2. C'est l'expression employée dans la Fameuse Comédienne, pour désigner l'une des mines favorites de la Molière.

qu'elle n'écouta que trop, et comme c'étaient de ces grands braillards qui le matin encombraient les antichambres de la cour et le soir les bancs du théâtre, partout pérorant sur leurs bonnes fortunes, Molière apprit bien vite que désormais le sort de son Sganarelle était devenu sa propre destinée, et que Scarron avait prédit juste lorsqu'en 1660, sur le point de mourir, il avait dit, dans son Testament burlesque, je lègue :

Ce fut une bien cruelle douleur pour cet homme de souffrir dans sa trop sérieuse réalité ce qu'il avait tant de fois tourné en raillerie, et de trouver pour soi-même , dans ce thème comique si bien exploité par lui pour les rires de la foule, un sujet de larmes véritables. Si je vous dis qu'il pleura, c'est que lui-même ne s'en est pas caché. Un billet qu'il écrivit à La Mothe le Vayer nous révèle ce que ses plus sérieuses comédies ne laissaient pas soupçonner elles-mêmes : le plaisir qu'il trouvait dans les larmes en se disant comme Ovide, est quœdam flere pohiptas.

C'était en 1664; La Mothe le Vayer venait de perdre son fils^ qui avait été l'un des meilleurs amis de Molière , et celui-ci s'empressa de lui adresser, avec un fort beau sonnet, la lettre que voici, retrouvée par M. Monmerqué dans les manuscrits de Conrart^ à l'Arsenal : «Vous voyez bien, monsieur, que je m'écarte fort du chemin qu'on suit d'ordinaire en pareille rencontre, et que le sonnet que je vous envoie n'est rien moins qu'une consolation. Mais j'ai cru qu'il falloit en user de la sorte avec vous, et que c'est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes et de mettre sa douleur en liberté. Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des sévères leçons de la philosophie, et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un homme qui ne sauroit persuader ce qu'il sait si bien faire. ))

En 1664, lorsqu'il parlait ainsi de la consolation par les larmes, l'occasion d'en répandre était déjà venue pour lui. C'est cette année-là que commencèrent ses chagrins de ménage; il pardonna d'abord, se croyant le plus coupable parce qu'il s'était le plus em-

- i6 — porté ^; mais son pardon, tombé sur un cœur ingrat, ne fut qu'un encouragement pour de nouvelles fautes. Il n'y eut plus alors de trêve à ses angoisses. L'absence eût pu les calmer^ mais elle était impossible. S'il fuyait sa femme chez lui, il la retrouvait au théâtre, avec toutes ses séductions, avec tout l'art charmant qu'elle apportait dans l'interprétation de ses œuvres, et il était ainsi repris, quoi qu'il pût faire, par l'esprit et par le cœur. Sa passion avait tant de violence et le rendait si faible qu'il avait été heureux que les nécessités de leur métier apportassent ces obstacles à leur séparation. Il ne voulut même pas habiter une autre demeure que la maison commune. C'est ainsi que nous vovons Alceste loger aussi dans la maison de Célimène. Tout ce que Molière put faire fut d'avoir une chambre séparée à un autre étage que sa femme. Elle avait gardé le premier, où, comme Célimène encore, elle recevait beaucoup de monde , fastueusement -, avec grand

1. Il faut lire, dans la Fameuse Comédienne, p. 17, 20, le récit de deux de ces brouilles orageuses où Molière s'obligeait au pardon, en se donnant le tort de l'emportement.

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