Histoire de Francion, iGyS, in-12, p
3. T. IV. p. 9-10.— Les frères Parfaictdans leur Histoire du Théâtre français, t. VIII, p. 259, reproduisent la description du Mercure dont voici les principaux traits : « Le théâtre au Petit-Bourbon étoit de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant de profondeur. » La salle avait « dix-huit toises de Ion-
Molière n'y est certes pas à l'aise, mais, tant bien que mal, il y peut jouer, du moins, ses Précieuses f son Etourdi , son Dépit amoureux, puis quelques farces qu'il a rapporte'es de province. Il n'en demande pas davantage. Malheureusement, malgré ses vœux modestes, il n'est pas longtemps tranquille. Alors déjà l'on démolissait beaucoup dans le quartier du Louvre, et cela pour des embellissements que nous n'avons vu achever qu'aujourd'hui, c'est-à-dire tout juste dçux siècles après l'époque dont il s'agit ici. Pour accomplir ce grand (c dessein du Louvre, » comme on disait en ce temps-là, il fallait d'abord jeter par terre le Petit-Bourbon, et par conséquent donner congé à Molière. Ce fut bientôt fait : au lieu d'huissiers pour lui signifier l'ordre de déguerpir, M. Ratabon, surintendant des bâtiments du roi, lui envoya des ouvriers chargés de démolir, si bien qu'il apprit réellement qu'il devait quitter la maison lorsque la maison avait elle-même commence à le quitter.
gueur sur huit de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de sept toises de profondeur sur huit et demie de large, le tout en voûte semée de tleurs de lys. >.
Il porta plainte au roi , mais sa supplique alla si lentement et les ouvriers de M. Ratabon si vite, que pour le remettre en possession du Petit-Bourbon, il aurait fallu le rebâtir. On aima mieux lui chercher une autre salle. On songea d'abord à celle des Tuileries, où les grandes pièces à machines avaient été jouées du temps de Mazarin. Elle était dans un état déplorable^ et demandait les plus importantes réparations. Sur la prière de Molière on en fit le calcul, qu'il approuva, mais avec des réserves : « Ce devis, écrivit-il au bas, me paroît bien entendu, reste à sçavoir dans quel temps onrendroit les ouvrages *. »
La réponseà cette question de Molière ne fut sans doute pas satisfaisante , car à peu de temps de là nous vovons qu'on ne songe plus, pour lui, à la salle des Tuileries, et qu'on s'occupe, au contraire, de celle du Palais- Roval *. Elle était fort belle, et très-vaste.
1 . M. Chambry possède Toriginal de cette pièce, l'un des plus longs autographes de Molière que l'on connaisse.
2. Cette salle, dont l'Ope'ra prit possession, comme on sait, après la mort de Molière, était située à l'opposite de celle du The'âtre-Français actuel, du côte' de la rue des Bons-Enfants.
— 9-"» — digne enfin de Richelieu qui l'avait fait construire pour les représentations de sa Mirame. Par maliieur, depuis les grandes fêtes dramatiques du cardinal, elle n'avait pas beaucoup servi, et se trouvait, elle aussi, dans le plus pitoyable état.
(c II y avoit, dit La Grange, trois poutres de la charpente pourries et estayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine. »
Point de loges, point de décors, point d'accessoires. Molière crut pouvoir y suppléer en transportant là tout le matériel de la salle du Petit-Bourbon, Monsieur le lui avait fait accorder. Mais au moment où, après avoir emménagé au Palais-Royal tout l'attirail des accessoires et des loges, il allait en faire autant des décors et des machines, Yigarani, machiniste du roi, s'y opposa.
Il prétendit que machines et décorations pouvaient encore être utilement emplovées sur le grand théâtre du roi, aux Tuileries, quand il aurait été réparé. Sous ce prétexte, il les accapara. Ce qu'il voulait en réalité, c'était les faire disparaitre.
Ces machines et ces décors, qui avaient servi aux grandes pièces à spectacle, telles que VOrfeo des Italiens et V Andromède de Cor-
neille *, étaient des merveilles pour le temps. On les devait à Torelli -, et Vigarani, qui lui avait succédé, désespérait d'en jamais faire qui pussent les égaler, comme ingéniosité de mécanisme et magnificence de spectacle. Mieux valait donc les détruire, et c'est en effet pour cela que l'envieux machiniste s'en emparait. « Il fit brûler ces décorations jusqu'à la dernière, lisons-nous dans le Registre de La Grange, afin qu'il ne restât rien de l'invention de son prédécesseur, qui étoit le sieur Torelli, dont il vouloit ensevelir la mémoire. )>
Molière fut la première et la plus directe victime de.ce vandalisme par jalousie. Quoique la salle qu'on lui donnait pour nouvel asile fût assez peu hospitalière, puisque la toiture manquait à moitié, il y aurait, sans désemparer, repris ses représentations. N'avait-il pas maintes fois joué dans des granges, lorsqu'il courait la province ? Il s'y serait cru encore. L'absence des décors fut un obstacle insurmontable.
1. V. rintroduction de Corneille à la Butte Saint- Rock, p. Lxxxvi et V errata.
2. V, sur lui notamment Loret, Mu:{e historique, du i6 août i653.
Il ne put ouvrir, et pendant plusieurs semaines sa troupe et lui restèrent sur le pavé. Les compagnies rivales de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, qui, depuis deux ans, jalousaient sa fortune, mirent à profit cette vacance par force pour tâcher d'attirer à elles quelques-uns de ses comédiens, et ainsi faire en sorte que Molière, après avoir eu quelque temps une troupe sans théâtre, n'eût plus ensuite, au moment d'ouvrir, qu'un théâtre sans troupe. L'amitié dont l'entouraient ses camarades, et que ses bontés pour eux lui avaient méritée, le sauva de ce nouvel ennui.
(c Toute la troupe demeura, dit La Grange; tous les acteurs, ajoute-t-il, aimoient le sieur Molière, leur chef, qui joignoit à un mérite et une capacité extraordinaires, une honnêteté, une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils vouloient courir sa fortune, qu'ils ne le quitte roient jamais, quelque proposition qu'on leur fît, et quelques avantages qu'ils pussent trouver ailleurs. »
En plus d'un endroit du Registre on trouve des preuves de cette bonté de Molière, de ces manières engageantes et libérales dont La Grange vient de rendre témoignage. Il n'a cependant pas tout dit à ce sujet. Ce que Molière eut, par exemple, d'inépuisable bonté pour le jeune Baron n'a presque pas laissé de trace dans le Journal de l'exact comédien. Nous y suppléerons.
L'entrée de Baron chez Molière, qui l'enleva, par commisération, à la troupe Dauphine de la Raisin, où il était moins comédien que bateleur; la jalousie d'x\rmande contre cet enfant de treize ans dont l'amitié consolait Molière; les querelles qui en résultèrent ', et par suite le départ forcé du petit comédien sont des faits bien connus, et sur lesquels, par conséquent, je n'insisterai pas. Je ne m'occuperai que du retour de Baron et des nouvelles bontés que Molière eut pour lui.