‹ Le Roman de MolièreChapitre 48 sur 88 · Araspe et Simande, 1672, in · texte numérisé non relu

Araspe et Simande, 1672, in

Vous nous disiez même l'autre jour au hal, à ma nièce et à moy, sur le sujet des comédies, que c'estoit un original qu'on ne copieroit jamais. Comme on vous prit à danser, je n'eus pas le temps de vous dire ma pensée, et ce discours ne se remit plus alors sur le tapis, mais maintenant il faut que je vous dise tout court que cet homme-là n'a pas le sens commun.— Pas le sens commun ? repris-je alors avec précipitation. Bon Dieu, madame, pensez-vous à ce que vous dites ? — Ouy, ouv, j'y pense , me répondit-elle. Je vous soutiens qu'il n'a point d'esprit, et je m'en vais vous en donner une preuve, oLi il n'y a point de réplique. J'allav un jour, pendant mon procès, voir la comédie de l'Arabe; ce n'est pas dont je veux parler, car dans la vérité la pièce est assez jolie. — Ne voudriez-vous point dire VApaj'e? lui repartis-je fort civilement. — De VAvare^ soiti reprit-elle. Quand elle eut fini, Molière vint sur le bord du théâtre avec son habit de Tabarin, et salua fort civilement des emplumez qui estoient dans la loge du roy. Je luy fis une révérence fort honnête, de celle où j'estois tout vis-à-vis, et nous avons Dieu mercy de quoy nous distinguer; mais il ne me regarda pas. Et vous voulez après cela

qu'il ait de l'esprit? — Non, madame, lui disje, après cela il ne faut pas qu'il y prétende, et je ne le verray jamais sans luy reprocher une faute que Nicomède luy-méme n'auroit pas commise. »

La scène est jolie. Celle qu'eût écrite Molière, s'il eût connu l'aventure, l'eût été davantage. Mais pourquoi regretter ce qu'il eût pu faire, puisque nous n'avons même pas ce qu'il a fait; puisque deux lignes au plus, comme l'approbation du devis de la salle des Tuileries, citée dans notre précédent chapitre, sont l'autographe le plus complet que nous ayons de lui. C'est où l'on en est pour les manuscrits de MoHère. Il faut s'en tenir à quelques signatures plus ou moins authentiques mises au bas d'une quittance ou d'un placet, ou bien enfouies dans les registres des éghses d'Auteuil et de Saint-Roch.

Avouez même que vous ne vous attendiez guère à trouver en lieux pareils quelques-uns des rares spécimens qui nous soient restés de l'écriture de l'auteur de Tartuffe. C'est là qu'ils existent pourtant; on le doit à ce que Mohère fut deux fois parrain, la première fois à Paris, en 1669, la seconde à Auteuil, en 1671. Comme ces deux actes n'ont, je

crois^ jamais été recueillis par les auteurs qui ont le plus cherché et le plus écrit à propos de Molière, pas même par l'infatigable Beffara, nous allons vous en donner copie :

Registres de Saint-Roch : « Du lo septembre 1669, Jeanne-Catherine a été baptisée fille de Romain Toutbel, marchand, et d'Antoinette Droict... le parrain, M. Jean- Baptiste Poclain-Molière [sic]^ valet de chambre du roy, demeurant rue Saint- Honoré, paroisse Saint- Germain; la marraine, Catherine Du Rozet, femme d'Edme de Brix ^, officier du roy, mêmes rue et paroisse.

« Signé, J. B. P. MoLiKRE. »

Registres de V église d'Auteuil : « Le 20 mars 1671, j'ai baptisé Jean-Baptiste- Claude, fils de messire Claude Jennequin, officier du roy, et de Magdeleine Lescale. Son parrain, messire J. B. Poquelin MpHère, écuyer, valet de chambre du roy; la marraine,

I. Il faut lire De Brie, car la marraine n'est autre que l'amie de Molière, mademoiselle De Brie. On apprend ici son vrai nom de fille, que l'on croyait être Le Clerc et non/Du Rozet. La femme de Barillon (v. p. 79; était sa sœur de mère.

Geneviève Jennequin, n'ayant aucun domicile arrêté...

« Signé, J. B. PoQUELiN Molière. »

M. Berriat Saint-Prix, à qui nous devons la première mention de ces deux actes ' en conclut avec raison que Molière, étant ainsi admis à signer comme parrain^ les comédiens ne devaient pas être exclus de l'Eglise, et que l'archevêque de Paris n'avait pas droit de refuser au grand poète la sépulture religieuse.

La réflexion est juste; mais peut-être M. Berriat eût-il bien fait de remarquer aussi que le titre de comédien est fort habilement sous-entendu par les deux curés, et qu'à sa place figure le titre plus noble en ce temps, et moins profane , de valet de chambre du roi. Constatons même que, dans le second de ces actes, Molière est qualifié de messire et à^éciiyer y et cela de par la seule autorité du curé qui lui fait honneur, malgré lui, je le suppose, et malgré le droit, ce qui est certain. En effet, non plus que La Fontaine, qui fut, s'il m'en souvient, inquiété par les gens du roi pour ce même titre indûment pris, Molière n'était pas écuyer. Aussi se garde-t-il bien

1 V.sonédit. de Boileau, t. II, p. 88, et t. IV, p. 492.

- i4b d'en prendre la qualité dans l'acte de baptême de son fils Louis, du 28 février 1664, au bas duquel le duc de Créquy signapourLouis X I V, parrain. Le plus singulier même, c'est que Molière, qui du reste ne manqua jamais l'occasion de frapper sur les fanfarons de noblesse, semble s'être plus particulièrement moqué de ceux qui se paraient de ce titre d'écuyer.

Il l'a donné à son Pourceaugnac! Comment vouliez-vous après cela qu'il le prît luimême ? C'est donc, encore une fois, le curé d'Auteuil qui l'en gratifia. Molière fut noble comme son Sganarelle était médecin..., malgré lui. Quand il fut mort, sa veuve, nous l'avons fait voir, ne manqua pas de lui conserver cette qualité.

Nous ne dirons qu'un mot des quelques quittances au bas desquelles se trouve la signature du poète. Nous en connaissons notamment deux authentiques : l'une signée le 7 août 1669 , pour une somme de cent quarante-quatre livres donnée en gratification par le roi à Molière et à sa troupe, est la même qui fut, en 1846, l'occasion d'un procès en revendication dans lequel la Bibliothèque^, alors royale, intervenue comme demanderesse, eut gain de cause en appel après avoir perdu en

première instance *; l'autre, écrite comme la première sur parchemin et fort bien conservée, est du trentième jour de juin 1660. J. B. P. Molière, qui par malheur, n'a fait que signer, y donne quittance de «cinq cents livres dont Sa Majesté luy a fait don pour luy donner moyen de supporter les frais et dépenses qu'il luy convient de faire en cette ville de Paris, où il est venu par son commandement pour le plaisir et récréation de Sadite Majesté, etc.. » Au bas est aussi la signature du ministre Le Tellier.

Nous citerons ensuite, maispourmémoire, à cause de leur peu d'authenticité, les quelques lignes que Molière aurait mises au bas d'une supplique soi-disant adressée par lui à Louis XIV, en 1669. On y lit : « J'attends avec un peu d'espérance respectueuse la réponse de mon placet.

ce J.-B. PoQUELix Molière. »

Le Magasin pittoresque - en a donné le fac-similé, mais sous toutes réserves. Nous ferons comme lui à l'égard des réserves.

1. L'histoire de cette affaire se trouve dans la préface du Catalogue des autographes vendus par Charon, le 16 avril 1846.

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