‹ Le Roman de MolièreChapitre 70 sur 88 · I . Nous avons dit qu'il faut lire Perrault · texte numérisé non relu

I . Nous avons dit qu'il faut lire Perrault

<( Qjiel démon a soufflé le goût f< De cette invention moderne?

« — Moderne! interrompit Ferranlt, <• Votre mémoire est en défaut; u Apprene:;^ qu'au canton de Berne « On en fit au temps d'Holopherne.

« Mais ne remontons pas si haut H De la levure l'origine, « Et vous la trouvère:^ dans Pline :

« Je vois bien que maître Patin i< Sait mieux le grec que le latin. » Patin fait im saut en arrière, Et, sur la levure de bière.

Chacun des deux docteurs est prêt De prendre Vautre à la crinière :

La Cour à leur ardeur guerrière Met le holà par son arrêt :

« Défendons d'acheter ni vendre « Levain ni levure de Flandre :

il Condamnons les contrevenants cr A l'amende de cinq cents francs. »

Les choses ne se passèrent pas tout à fait comme le dit ici M. de La Condamine. On voit bien qu'il n'est pas homme de justice, il mène rondement les débats, et les dirige en vrai poète. Pour arriver au dénoûment, qu'il amène en quelques vers; pour tenir cette sentence de conclusion chez lui si prestement rendue, si brièvement formulée, il ne fallut pas attendre moins de deux années au parle-

ment; encore un seul arrêt ne suftit-il pas. Je ne parle pas^ bien entendu, de ceux qui dépendirent seulement des médecins arbitres, mais bien des arrêts des vrais juges, qui même, soit dit en passant, ne furent pas toujours d'accord avec l'arbitrage. Le premier rendu est du nombre. Loin d'être aussi sévère que le verdict rimé tout à l'heure par notre savant, qui, trop préoccupé de ce que décidèrent les médecins, prit leur sentence pour celle de la justice^ cet arrêt donna gain de cause aux boulangers, contre les cabaretiers, leurs ennemis^ et contre les médecins, leurs arbitres. Messieurs du parlement n'avaient pas voulu être ingrats envers ce pauvre pain mollet, dont leur boulanger en titre, aussi bien que celui qui se faisait appeler « Boulanger de Monsieur, » les régalait depuis si longtemps K Mais l'année d'après, sur un appel de l'adverse partie, et sans doute aussi sur une réclamation des médecins conjurés, ils se montrèrent plus rigoureux. L'usage de la levure commençait à leur sembler moins salubre, et tout ce qu'ils purent faire pour ne point se déjuger eux-mêmes, en sacriliant trop vite

I. V. Abraham du Pradel (de Blegny\ le Livre commode des adresses, art. Pa.nneterie.

leur première sentence à leur opinion nouvelle, ce fut, au lieu de prohiber nettement l'emploi de la levure, de le permettre seulement pour un temps donné.

Que dites -vous de ce propisoire admis dans une question qui intéresse la santé de tous ? Que vous semble de ce bel arrêt, qui, de par la loi, enjoint à la substance en litige d'être bonne et saine jusqu'à ce qu'on arrive à l'époque, marquée par Messieurs, où elle ne devra plus l'être ? On voit, de reste, que la Faculté, qui avait si bien alors la prétention de statuer souverainement sur toutes les questions de salubrité, et de faire la pluie et le beau temps dans la santé publique, a dû prendre part à cette belle justice.

Cependant les arbitrages, les expertises de toutes sortes n'avaient pas manqué.

Après consultation prise des gens d'art et de doctrine, on avait fait tout simplement appel aux hommes de bon sens, et c'est sans doute ce qui avait valu aux boulangers le gain de la première sentence.

Quelques-uns des notables de la bourgeoisie et du corps des marchands * avaient dû donner

I . Dans le nombre se trouvait un Charles Le Brun que Grosley a pris pour le peintre du roi, mais qui

— 20:) — leur avis de vive voix ou par écrit; on avait aussi pris des arbitres parmi les juges consuls de la ville : or c'est ici que nous arrivons au fait principal de ce chapitre^ le seul même qui nous ait engagé à l'entreprendre, ou qui tout au moins nous ait empêché d'imiter la brièveté de M. de La Condamine, en le faisant tourner aussi court qu'il l'avait fait pour son petit poëme. C'est ici enfin que nous allons rencontrer Molière.

Parmi les juges consuls en charge alors, c'est-à-dire à la fin de 1668, qui vit commencer ce bizarre procès, et pendant Tannée suivante, qui ne le vit pas finir, celui qu'on prit pour arbitre, à la place d'un autre choisi d'abord, et décédé presque aussitôt^ était un

n'était réellement qu'un marchand, comme le prouve sa déclaration.

I. Cet autre était Claude Prévost, qui devait être parent de la femme de Guy Poquelin, comme on le verra plus loin. C'est par arrêt du 2 5 janvier i66g, que Guy Poquelin fut nommé pour remplacer Prévost.

riche drapier des halles, qui s'appelait Guy Poquelin.

Vous voyez déjà ce que ce nom promet.

F. R. Léonard, de qui il est resté sur nos établissements littéraires un manuscrit daté de 1701, dans lequel sont consignés lé nom des parents de Molière qui furent juges consuls à Paris, mentionne formellement Guy PoQUELiN, drapier , comme en occupant les fonctions en l'année que j'ai dite tout à l'heure ^; le choix qu'on fait ici de lui prouve l'estime qu'il s'était acquise en les remplissant.

Il était de la famille de Molière, voilà ce qui est certain - et ce qui nous importe ^ A

1, Le fragment du manuscrit de Léonard a été reproduit par Delort {Mes Voyages aux environs de Paris, t. II, p. 199), et, d'après lui, par M, Taschereau {Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, p. 207.)

2, Grosley, qui s'est avant nous occupé de cette affaire et à qui nous devons de la connaître, ne doute pas de cette parenté. V. ses Œuvres inédites (Voyage en Hollande), t. III, p. 166-173.— On ne s'attendait certainement pas à trouver des détails et des vues nouvelles sur ce procès dans un Voyage en Hollatide; aussi personne avant nous, si ce n'est toutefois Barbier, n'y était allé voir. V. ses Observations sur Grimm, p. 335.

3, BefTara constate qu'il existait plusieurs branches

quel degré: c'est ce que nous rechercherons dans notre prochain livre où les Poquelin, de toute classe, auront leur histoire.

C'était un bourgeois d'importance. Son titre de consul, en 1668, l'indique, et son rôle pendant la Fronde le confirme. Proche parent par sa femme * du chanoine de Notre- Dame, Charles Prévost, conseiller clerc au parlement, il s'était jeté avec lui dans le parti de Mazarin, et avait pris part aux asssemblées du Palais-Royal, en i652. Dans une des mazarinades les plus rares ', où tous les assistants à ces assemblées antifrondeuses sont malmenés « comme adhérents et complices, papetiers et torche-culs de Mazarin, ^) Guy Poquelain (sic) figure auprès de Charles Prévost, le plus maltraité de tous. Il y est dit de lui, entre autres choses :

Prévost : prends, ravis, emporte, vole, ostc, Serre tout.

de la famille Poquelin, et conclut qu'ils étaient tous parents à divers degre's. (V. ses Mss. t. V, p. 57.)

1. Elle s'appelait Suzanne Prévost.— Marin Prévost, bourgeois de la même famille, eut, en novembre 1 66 1 , une fille dont Molière fut parrain.

2. Requeste de la Justice au Parlement contre un de ses principaux ministres..., i652, in-4ode8 pages.

A quelques jours de là, résolution étant prise par les bourgeois d'envoyer des députés de leur milice au roi pour le prier de revenir de Saint-Germain à Paris, un Poquelin se trouve dans la députation ^

C'est encore notre Guy Poquelin. Il n'est pas là en mauvaise compagnie : il ligure dans la colonelle de Champlâtreux, non loin de Colbert qui fait partie de la colonelle de Favière. Partisan zélé de Mazarin, et collègue de Colbert dans cette démarche importante, Guy Poquelin devait être pour Molière un parent plus utile que compromettant.

De toute la famille, assez dédaigneuse pour le poëte % qui lui rendait ses dédains en moquerie, il semble avoir été le seul qui fût

1 . \*. Liste des Députés de la milice de Paris; Paris, Pierre Le Petit, i652, 8 pages.

2. Bret, dans le Siippléynent à la vie de Molière qu'il donna en tête des Œuvres (lyjS, in-S", 1. 1, p; 52), dit qu'il eut sous les yeux un arbre généalogique de la famille des Poquelin établis à Paris. « Q.ui le croirait: ajoute-t-il, J. B. Poquelin, dit Molière, ne s'y trouve point. Sa profession de comédien l'en a exclu. » Bret veut parler, sans doute, du Tableau généalogique de la famille Brochayit et de la famille Poquelain, que l'on conserve aux Archives. Molière, en effet, n'y figure pas.

lié d'amitié avec lui. Il mérita par là que de tous les Poquelin^ deux de ses descendants furent les seuls qui survécurent pour assister, en 1773, à la fête donnée par l'Académie, pour la centenaire de Molière '.

Il s'était lancé dans les grosses affaires, aussi bien que Molière lui-même, qui, s'il faut en croire Bret ', fut un des trente associés de la compagnie d'assurances créée par Colbert; aussi bien qu'un autre Poquelin, Robert, le plus riche de tous, frère de Guy peut-être % et que nous trouvons au nombre des consuls en 1647 ^^ ^^ i663.

1. M. Poquelin et l'abbé de La Fosse, son neveu, qui furent conviés par l'Académie à cette solennité de réparation en l'honneur de Molière, descendaient tous deux, l'un comme petit-fils, l'autre comme arrière-petitfils, de Pierre Poquelin, fils de notre Guy Poquelin,

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