I. Lettres et négociations de Jean de Witt, t. II, p
jugement, et le style, sans doute, n'était guère le fait de notre drapier. Aussi l'embarras ne dut-il pas être pour lui d'avoir du bon sens et de l'expérience, mais bien de prouver, plume en main, qu'il en avait de reste et qu'il jugeait sainement.
Il est vrai de dire qu'on lui avait adjoint un homme qu'on devait présumer un peu plus expert que lui en matière de rédaction; c'était Antoine Vitré, imprimeur du roi, qui, en sa qualité d'ancien consul et d'ancien directeur de l'Hôpital général, avait aussi été appelé à cet arbitrage. Par malheur, il était bien vieux alors, il n'avait pas moins de quatre-vingt-un ans, et ce procès-verbal, qui sans doute n'eût été qu'un jeu pour sa plume, au temps de sa jeunesse, en 1 621, par exemple, lorsqu'il imprimait le Bruslement des moulins des Rochelois, se trouvait être tout à fait au-dessus de ses forces en 1668.
Dans cette collaboration boiteuse, tout manquait donc à la fois pour la rédaction du pauvre procès-verbal,, d'un côté l'habitude, de l'autre la force d'écrire. Que faire contre cette double impuissance? S'adresser à quelque plume obligeante du dehors ? Le drapier, qui tenait sous sa main son cousin le poète,
ne dut pas être longtemps à songer à cet expédient; et Molière, une fois la proposition faite, ne dut pas non plus faire attendre son consentement. C'était un service à rendre, et en même temps, car on dut lui laisser le champ libre, c'était une occasion de jouer un bon tour à la Faculté; il eût accepté deux fois pour une 1
«c Les hostilités entre MoHère et les médecins, dit Grosley, avoient commencé en i665 par l'Amour médeciji. Le Médecin malgré lui, joué en 1666, V Avare, en 1668, nourrissoient la guerre; et, en 1669, Molière travailla à engager avec les médecins une action générale dans son Pourceaugnac , qui fut joué au mois d'octobre de cette année, au commencement de laquelle Vitré, Guy Poquelin et les autres notables avoient donné leur avis sur le pain mollet. «
Molière, d'ailleurs, et Groslev aurait pu le faire remarquer, savait bien tout le ridicule qui résultait pour les médecins de ces puériles débats ; il n'ignorait pas le tort qu'on leur faisait en les publiant, et peut-être n'était-il pas fâché de contribuer à cette publicité railleuse autrement que par ses comédies.
Dans r Amour médecin, dont la représen-
tation avait suivi de près les disputes survenues à Rouen et à Marseille^ en 1664, entre la Faculté de médecine et le corps des apothicaires, il n'avait pas manqué de faire malignement allusion à ces querelles et aux moqueries dont les avait accueillies le public :
«c N'avez-vous point de honte, messieurs, avait-il fait dire par M. Fillerin^ de montrer si peu de prudence pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis ? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde ? et n'est-ce pas assez que les savants voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art ? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de nos gens, et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nousmêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt; car. Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle,