I. L'Amoïir médecin, acte III. scène i
ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants ; mais enfin toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine.»
On voit par là avec quel empressement Molière saisissait toutes les occasions de ces petites zizanies médicales, avec quel art il en exploitait le ridicule, avec quel soin surtout il empêchait que le public ne les oubliât. On comprend dès lors au? si qu'il ne fallut pas le supplier longtemps pour qu'il consentît à être le greffier ironique et railleur de VAp'is que Vitré et Guy Poquelin avaient à rédiger.
Grosley veut même qu'il n'en ait pas été prié que par les arbitres intéressés. A l'entendre, il serait intervenu près de lui un bien plus haut personnage. La raison qu'il donne de son opinion, quoique un peu tirée, n'est pas à omettre ici :
ce Le premier président Lamoignon, dit-il, étoit sans doute pain inolliste^ ainsi que les premières têtes du parlement, qui, par arrêté du 20 mars 1670, prononcèrent en faveur du pain mollet, contre l'avis du rapporteur et du lieutenant général de police.
« Or, M. de Lamoignon, voyant cette affaire de l'œil dont il venoit de voir celle du lutrin de la Sainte-Chapelle, c'est-à-dire comme
prêtant également au ridicule, crut pouvoir abandonner les médecins partagés sur le pain mollet aux traits de l'homme le plus alors en état d'en tirer parti, comme il avoit livré à Boileau les chanoines partagés pour le lutrin.))
S'il s'était agi de tous autres gens que de ceux qu'il poursuivait de sa raillerie implacable, je comprendrais peut-être qu'il eût été besoin près de Molière de toutes ces démarches, de tous ces pourparlers ; mais il était question d'une nouvelle escarmouche à livrer aux médecins, il n'en fallut donc pas tant, je crois : sur un premier avis, sur une seule invitation, il dut y aller de lui-même.
La chose décidée, les rôles se distribuèrent ainsi. Guy Poquelin ne dut paraître et ne parler qu'en sous-ordre; c'est à Antoine Vitré que revint l'emploi de rapporteur, non-seulement, comme le veut Grosley, afin de dérouter les gens intéressés à découvrir le véritable auteur de la pièce, mais aussi parce que ce droit de parler revenait naturellement à ce vétéran des imprimeurs, à ce doyen des arbitres, et que Guy Poquelin, loin de le lui disputer, devait se contenter de reprendre en sous-œuvre ses arguments, et, ce qu'il fit, se borner à les résumer en quelques phrases
concises qui en ramèneraient la malice rendue plus vive encore et mieux aiguisée. D'ailleurs, il ne dut pas déplaire à Molière de donner à son ironie contenue et pleine de raison l'autorité de ce vieux bon sens, et de morigéner les médecins à l'aide de cette parole octogénaire.
Maintenant voyons cet A^is. Certainement, comme l'a si bien dit Grosley, il serait difficile de retrouver, dans le ton de gaieté qui y règne, sous l'air de la plus franche bonhomie, le vieillard de quatre-vingt-un ans; quand on l'aura lu, on dira certainement encore, avec le spirituel savant qui nous guide, que, quel que fût le fond de gaieté conservé par Antoine Vitré, il était impossible « qu'une plaisanterie ainsi hée et soutenue » pût jaillir d'une plume aussi tremblante. Il en fallait nécessairement une autre, ferme, incisive, exercée, et c'est celle-là qui se fait partout sentir; c'est celle de Molière.
Il est là à chaque ligne , avec cet art de
prendre tous les tons, de parler tous les langages, art incomparable dont les ressources lui furent si nécessaires quand il eut à faire expliquer M. Bonnefoy, le conseiller de Béline, sur les contrats, donations, douaires et préciputs; Scapin, sur le labyrinthe de la chicane et les paperasses du greffe; les médecins de Pourceaugnac, sur la manie ou l'hypocondrie de leur client, etc.
Ici c'est le style de procès-verbal qu'il lui faut prendre, et vous allez voir comme il saura le manier, comme il se faufilera au milieu de ces interminables phrases sans y dérouter sa verve, sans y enchevêtrer son ironie, sans y émousser sa ma:Hce; comment, sans se départir d'aucun des mots réclamés par ce jargon mi-parti médical, mi-parti judiciaire, il montrera leur béjaune à messieurs de la Faculté, aussi bien que s'il s'ébattait, avec toutes ses aises, dans la plus libre de ses pièces, ayant l'aide de Mascarille ou de Scapin.
Mais il est temps de l'écouter parler, ou, sinon lui, Antoine Vitré, son Géronte railleur dans cette comédie :
« Antoine Vitré, imprimeur ordinaire du Roy et du Clergé de France, ancien consul,
âgé de quatre-vingt-un ans, après serment par luy faictj a dit, que les médecins, ayant esté assemblez, chez M. Brayer, luy déposant, leur auroit ouy dire une infinité de belles choses sur le subjet de cette leveure, alléguant beaucoup de passages des plus célèbres autheurs de la médecine grecs et latins et d'autres autheurs encore très anciens, que ces messieurs ont dit en avoir parlé ou de choses approchantes; qu'enfin quatre d'entr'eux furent d'advis qu'il falloit absolument deffendre aux boulangers de se servir de cette leveure : que les deux autres, après avoir dit aussi une infinité de choses très belles et très curieuses et cité de mesme beaucoup d'autheurs grecs et latins, ont conclu qu'il n'en falloit pas deffendre l'usage. Le déposant a dit qu'il ne sauroit dissimuler qu'il fut surpris d'entendre des advis si opposez de personnes dMn si grand savoir et capables, comme le sont ces messieurs, que la Cour a choisis tous docteurs de la plus célèbre Faculté du monde, et en une affaire de la dernière importance, puis qu'il s'agit de la santé des habitans de la ville de Paris. Qu'il a considéré que la Faculté de médecine, tout entière, ayant déjà naguières délibéré sur cette question, suivant l'ordre de
monsieur le lieutenant de police, il fut arresté qu'on defendroit aux boulangers de ne se plus servir de leveure, mais qu'il a sceu de bonne part que la chose n'y passa pas tout d'une voix, comme elle y eust sans doute deu passer s'il eust esté aussi préjudiciable à la santé que ceux qui furent contre la leveure l'avoient dit en opinant; au contraire que le nombre de ceux qui furent d'advis que les boulangers s'en pouvoient servir fut presque esgal aux autres puis qu'il y en eust trente contre quarante cinq; il adjouste qu'il ne sauroit se persuader que si messieurs de la Faculté de médecine eussent reconnu que cette façon de faire lever la paste eust esté si préjudiciable à la santé, ils n'eussent pas attendu que le magistrat de police leur eust ordonné d'en parler, et n'eussent pas permis sans doute que tant de personnes de grande qualité, qui déposent leur santé entre leurs mains et de quy mesme ils ont des appointements pour cela, eussent si longtemps mangé de ce pain, le voyant tous les jours servir sur leurs tables; autrement, c'eust esté une condescendance criminelle; ce quy ne tombera jamais dans l'esprit d'une personne raisonnable, si l'on considère outre cela que leur
intérêt s'y trouve meslé; qu'ayant veu et ouy tout ce qui s'est peu dire pour et contre cette leveure, il a creu que la chose tout au plus ne pouvoit estre que problématique, et qu'il pouvoit bien au moins dire librement ce qu'il en pensoit, sans crainte qu'on le peust accuser de témérité, puis qu'il ne prétendoit pas en parler comme docteur, mais seulement comme un simple bourgeois, selon que son honneur et sa conscience le luy pouvoient dicter.
ce II a donc dict qu'il a toujours veu, dès sa jeunesse, du pain mollet chez tous les boulangers de petit-pain '; que depuis que la Reine mère Marie de Médicis vint en France, ils y commencèrent cfe cuire de cette autre sorte de petit pain, qu'on appelle encore aujourd'huy du pain à la Reine, qui ne se faict qu'avec la leveure; que dans toutes les grandes tables, il ne se mange que de ce pain léger qui ne s'est jamais faict qu'avec la leveure; que les plus considérables communautez de Paris n'en mangent point d'autres, que les
I . Ce qui est très-vrai, cette sorte de pain avait été connue de tout temps à Paris (V. Le Grand d'Aussy, Vie privée des Français, i8i 5, in-S", t. I, p. 1 12-1 14). — Je n'en donnerai qu une preuve, le nom de la rue Jean-Pain-Mollet, de'jà connu en 1261.
Pères Jésuites de Sainct- Louis , ceux du collège de Clermont, et ceux du Noviciat se servent de la leveure; que les Pères de l'Oratoire de la rue Sainct-Honoré et ceux de Sainct-Magloire en usent, ceux de Cluny de mesme; qu'il est vray qu'à l'Institut, depuis la mort de M. Leconte, qui estoit leur médecin, en ayant pris un autre qui estoit véritablement du nombre de ceux qui la condamnent, il leur a persuadé de ne s'en plus servir, mais que ce n'est qu'environ depuis un an; les Pères de la Doctrine chrestienne s'en sont toujours serv}', jusques il y a peu de temps, ils se sont avisez de faire du pain bourgeois; c'est à dire qu'ils mettent tout dans le pain, excepté le gros son, comme font les mesnages, qui cuisent eux-mesmes leur pain.
tt II a adjousté qu'il y a des villes entières en France où tout le pain qui s'y mange est faict avec la leveure; qu'à Sainct-Malo, entre autres, on l'emporte vendre par la ville, dans des boëtes, comme on vend icy de la moustarde; qu'on l'y expose dans les marchez : et néantmoings ceux qui y ontesté savent que les habitans vivent aussi long-temps pour le moins que dans toutes les autres villes du royaume. Qu'enfin, après avoir considéré le grand nom-
bre de savans médecins de la Faculté quy sont d'advis qu'on se peut servir de cette leveure; que l'autre plus grand nombre Ta souffert à son veu et à son sceu, sans avoir jamais deffendu à ceux quy leur ont remis les soins de leur santé d'en manger, et qu'il les a veus souvent en manger eux-mesmes, à leur table; que luy qui dépose a quatre-vingt-un ans, n'en ayant guère mangé d'autre; il est d'advis que, sous le bon plaisir de la Cour, les boulangers puissent à leur ordinaire se servir de franc levain etdelcveure de bière ensemble pour faire du pain, à la charge de ne se pas servir de leveure, qu'on apporte icy de Flandres et de Picardie, parce qu'il est difficile, et l'on peut mesme dire qu'il est impossible de garder cette écume si long-temps, sans qu'elle se chansisse et qu'elle s'aigrisse, et c'est très-souvent ce quy cause l'amertume qu'on sent en mangeant de ces chanteaux qu'on appelle cousins K Qu'il
I . C'est ce que Furetière appelle à tort couvin dans son Roman bourgeois. « Le cousin, d'après le Dictionnaire de Trévoux, étoit un chanteau long qu'on faisoit jadis, quand on rendoit le pain bénit, pour en envoyer des parts aux parents et aux amis. » Dès lors l'étymologie du mot est facile à comprendre. Marigny ne manque pas d'en parler dans son poème
estime que la Cour pourroit mander les jurez boulangers et les jurez pâtissiers, pour leur deffendre, sur de grandes peines, d'empfoyer de cette vieille leveure qu'on apporte icy de la Picardie et de la Flandre, mais seullement de se servir de celle quy sort de la bière, quy se brasse toute l'année, avec laquelle ils continueront de mettre du franc levain. Le déposant a encore adjouté, que si le levain que les boulangers font de leur paste, à leur ordinaire, n'est frais, et qu'ils le laissent vieillir plus qu'il ne faut sans le rafreschir, il se corrompt, de telle sorte qu'il est impossible d'en souffrir la senteur, quy est beaucoup plus aigre et plus puante que n'est celle de bière, quelque corrompue qu'elle soit, et que c'est peut-être pour cette raison-là que saint Paul,
du Pain bénit. Il fait dire par un marguillier :
Jadis, les chanteaiix des cousins Dans nos maisons servoient de miches, Nous en fournissions nos voisins.
Maintenant on nous fait cent niches; Les principaux et les plus riches, Inspirés par quelque Satan, Deviennent si malins, si chiches, Qu'à peine voit-on dans un an Qitatre pains-bénits à corniches.
écrivant aux Corinthiens, s'est servy de la comparaison du levain, quand il leur dit qu'un peu Me levain corrompt toute une grosse masse de paste, et qu'il les exhorte surtout d'oster le vieux levain; comme il y a lieu d'espérer que nos seigneurs de la Cour le commanderont aux boulangers et aux pâtissiers, sous telle peine qu'il leur plaira.
« S igné ^ Antoine Vitré. «
Le chef d'emploi vient de parler, le compère, Guy Poquelin, va reprendre son dire et le confirmer en le résumant :
<c Guy Pocquelin, marchand drapier, bourgeois de Paris, dit que la question sur la leveure est d'autant plus importante qu'il s'agit de la santé d'une multitude d'habitans de la grande ville du monde ; qu'il a sceu les convocations cy-devant faictes sur ce subjet, par M. le lieutenant de police, où se sont trouvez les plus fameux médecins et autres personnes fort éclairées dans l'usage du monde par lesquelles cette question a esté décidée, que sans doute, tant de si célèbres médecins se croiroient d'autant plus coupables de condescendance criminelle , s'ils
avoient jusqu'à présent souffert cet usage; qu'il n'est aussi à croire que tant de personnes de qualité, quv confient leur santé entre leurs mains eussent jusqu'à présent voulu souffrir leur estre servy de ces pains, s'ils avoient jugé qu'ils fussent préjudiciables à leur santé. Cela ne peut tomber en l'esprit du moindre sens commun. Adjouste à cela que, dans la plupart des communautez de Paris, religieux et religieuses, il entre de la leveure dans le pain qu'ils mangent, lequel est beaucoup plus léger, et charge moins l'estomac, que le pain avec du levain seul quy est plus nourrissant et plus convenable pour des personnes quy travaillent beaucoup de corps. Dit de plus, qu'ayant voyagé dans beaucoup de pays estrangers, il a reconnu que les boulangers se servent de leveure, avec du levain, pourveu que l'un et l'autre soit frais et non gardé; c'est pourquoy il est d'advis, sous le bon plaisir de la Cour, que les boulangers puissent à leur ordinaire se servir de franc levain frais et de la leveure de bière ensemble pour faire leurs pains, à la charge par eux d'en user avec modération; et qu'ils ne se servent d'aucun levain et leveure étrangère, ainsy qu'il s'en apporte de Picardie, mais de celle de Paris
seulement; dit en outre qu'il trouveroit à propos que M. le lieutenant de police fit assembler chez luy les boulangers et pâtissiers et qu'ils jfissent serment de n'user plus désormais d'autres levains ou leveures que de celle de Paris et des faux bourgs et que les boulangers y résoudront la quantité du levain et de leveure qu'ils employeront, le tout sous les peines qu'il plaira à la Cour ordonner; ce qu'il certifie avoir écrit et signé.
« Signé, PocQUELiN, et plus bas, R. du Laurens ^ w
Pour Grosley, après qu'il eut vingt fois lu et relu ces deux pièces, — il eut seulement le tort de ne pas reproduire la seconde, ainsi que nous le faisons ici ; — après qu'il eut sérieusement pesé tous les faits militant en faveur de son opinion^ et que nous avons plutôt, je crois, augmentés qu'affaiblis, il n'y eut plus de doute à émettre sur celui qui en est le véritable auteur, je parle surtout de la première partie.
<c II me semble, dit-il, apercevoir, d'après ces conjectures combinées, Molière parlant