MOLIÈRE ET LES ANGLAIS
Molière a-t-il connu les pièces de Shakspeare et s'en est-il inspiré ? telle est la question qu'on s'est bien souvent posée, et qui en entraîne une foule d'autres. Si l'on ne s'en réfère qu'aux dates, on se hâte de répondre : Oui .
Shakspeare était, en effet, mort depuis cinq ans au moins quand naquit Molière, et celui-ci aurait pu, par conséquent, avoir connaissance de son répertoire, dont la plus grande partie avait été publiée dès l'année i6o3 ^ Ainsi, dans cette affaire, la vraisem-
I . V. sur cette édition d'excellents articles du Globe, 19 août et 9 septembre 1826.
blance est pour l'affirmative; la vérité, qui ne se pave pas des mérnes raisons, est pour l'opinion contraire.
Du temps de Molière, il ne faut pas l'oublier, la littérature anglaise était considérée en France comme une littérature de barbares dont le théâtre était la plus grossière partie. C'était pour le Français poli un débris fruste de ce qu'on appelait le gothique, en confondant ainsi sous un seul mot méprisant toutes les merveilles de l'art et de l'esprit au moyen âge. Les Anglais, assez complaisants pour l'influence italienne, dont les subtilités à concetti s'enroulent en parasites disparates autour des fortes membrures de l'œuvre de Shakspeare, avaient au contraire tenu bon contre l'invasion de la Renaissance classique. Son courant n'avait pour ainsi dire fait que côtover leur littérature sans la pénétrer. C'est ce qu'on ne leur pardonnait pas dans la société française, vouée à l'admiration exclusive des œuvres nées de ce retour vers le génie antique. La délicatesse du goût poussée jusqu'à la pruderie se révoltait de tout ce qui ne la flattait pas. Dans le tragique surtout, — car la farce se permettait encore d'assez ordurières licences^ — on s'indignait du moindre
mot un peu choquant, et un jeu de scène trop hardi faisait aussitôt crier au barbare. Jugez alors de ce qu'on pouvait penser du théâtre anglais, où les meurtres restent si rarement à la cantonade, où la scène se transforme si facilement en échafaud !
Un délicat, un précieux du tem.ps, Le Pays, se trouvant à Londres peu après la restauration des Stuarts, semble ne pouvoir, dans ses Ze^/re^, donner une idée complète du mal de cœur qui lui prit en vovant ces hécatombes du théâtre anglais^ et le plaisir qu'y trouvaient les plus belles dames de Londres : (c Vous sçavez, monsieur, écrit-il à un ami, que c'est une règle de notre théâtre de n'exposer point les choses tragiques aux yeux des spectateurs. Nos poètes qui connoissent notre douceur n'ensanglantent point notre scène et jamais ils n'y font paraître le meurtre, ni les autres actions violentes. Tout au contraire, les poètes anglois, pour flatter l'humeur et l'incHnation de leurs spectateurs, font toujours couler le sang sur leur théâtre et ne manquent jamais d'orner leurs scènes des catastrophes du monde les plus cruelles. Il ne se joue pas une pièce qu'on n'v pende, qu'on n'y déchire et qu'on n'y assassine quel-
qu'un. Et c'est à pareils endroits de leurs comédies, que les femmes battent des mains et éclatent de rire.... » Saint- Amant dans son caprice héroï-comique, V Albion, qui jusqu'à ces derniers temps resta inédit^, s'épuise de même en colères bouffonnes contre les grossièretés sanglantes ou bachiques du théâtre anglais qui, surtout en ce dernier point, auraient dû pourtant lui plaire. Il aime l'ivresse et le tabac au cabaret, mais il ne peut les souffrir ailleurs, et le cœur lui saute de les trouver sur les scènes de Londres :
Un roi pétiine (fume; en sa chai:^e, Tandis qu'un bègue discourt; L'un est borgne, l'autre est sourt Et n'a ny rabat, }iy frai:^e ; L'autre atteint du mal des dents, Es tonne les regardants De sa joue enveloppée, Et l'autre fait la pouppée Au gré des yeux impudents.
Saint-Amant , qui ne trouve que mal de cœur dans les pièces sérieuses du théâtre an-
I. M. Ch. Livet l'a publié le premier dans son édition des Œuvres complètes de Saint-Amant, t. II, p. 437471-
glais, ne trouve pas à rire dans ses farces. Les clowns ou paysans plaisants qui venaient faire l'intermède en causant avec les spectateurs ^, l'ennuient au suprême degré, comme « maigres et plats bouffons; » les habiles de la voltige anglaise, qui, même chez nous, avaient alors de grands succès ', ne semblent pas le charmer davantage; il est d'avis que nos danses valent mieux que les danses roides et guindées des Anglais^; il ne peut comprendre qu'on s'amuse à des pièces où l'on ne fait que s'agiter et se battre, où, suivant un usage que les acteurs anglais n'ont pas oublié et que les nôtres ont trop bien appris, on ne voit que duels, «feintes et faux combats; » enfin à l'entendre.
Nos moindres joueurs de farces, Valent tous ces histrions.
Saint-Evremond, dans son chapitre sur les Tragédies^ ne fait guère moins le dégoûté
1. W.Scott, Vie de John Dryden, traduit de l'anglais; 1826, in-i2, t. I, p. 92.