‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 19 sur 70 · LA PÊCHE AUX ANGUILLES · texte numérisé non relu

LA PÊCHE AUX ANGUILLES

une heure ou deux, les anguilles viennent s’y cacher. On retire le seau et l’on a tant et plus d’anguilles — non seulement des anguilles, mais des barbeaux et des brochets, et des tanches et des lamproies et autres beaux poissons.

— Je veux, dit Ysengrin, attacher ce seau à ma queue et le plonger, comme vous dites, dans ce trou. Je suis sûr, ainsi faisant, que personne ne viendra le voler tandis que j’attendrai les anguilles.

— C'est sagement pensé, dit Renard. Vous êtes malin, mon oncle! Venez ça que j'attache le seau à votre queue.

Le loup s’accroupit sur la glace, au bord du trou, et Renard poussa dans l’eau le seau qu’il avait très bien attaché.

— Mon cher oncle, restez ainsi une heure ou deux. Le temps est bon pour les anguilles, nous en aurons un seau bien plein qui sera lourd à retirer. Vous m’appellerez, je vous aiderai.

Renard alla se coucher dans un buisson, le nez allongé sur ses pattes, riant très fort en dedans de lui-même parce que le froid redoublait et que la glace épaississait autour de la queue d'Ysengrin.

Le loup, sur la glace accroupi, souffrait grande douleur, de la froidure, mais l’endurait pour l'espoir qu’il avait de retirer plein seau d’anguilles. Mais tant redoublait la froidure qu’au bout d’une heure il se lassa et voulut voir si sa pêche était bonne. Le seau lui sembla lourd — pour effort qu'il fit, il ne put le tirer hors. Il appela :

— Renard L Renard! viens à mon aide! j'ai pris tant d’anguilles que je ne peux les retirer.

— Attendez encore, dit Renard, plus vous attendrez, plus nous en aurons à manger.

— Renard! Renard! viens m'aider! il y en a trop! La nuit va finir, le jour va venir, il est temps de nous en aller d'ici.

Renard se mit à rire et dit:

— Oui, voilà que le soleil se lève ! Qui veut trop avoir perd tout. J'entends du bruit dans cette maison, là, tout près. Dieu sait qui en va sortir! |

Enchanté de laisser son cher oncle pris au piège, il retourna, au petit trot, à Malpertuis.

— Renard! cria Ysengrin, ne m’abandonne pas! viens à mon aide ! viens, mon cher Renard!

Il n’osait pas crier trop fort, car il entendait du bruit dans la maison — et Renard était déjà loin. Il tira encore sur sa queue, mais elle était bien scellée dans la glace — il tira, tira, elle ne bougea.

Cependant, de la maison sortait messire Constant Desgranges, un riche vavasseur. Il était à cheval, et autour de lui ses valets tenaient les chiens en laisse. Le soleil se levait, messire Constant sonnaït du cor, les chiens aboyaient, les coqs chantaient.

— Au loup! Au loup! cria un valet, là, sur l'étang!

Messire Constant fit découpler les chiens et resta surpris quand il vit que le loup ne cherchait pas à s’enfuir, mais leur faisait tête sur la glace, au milieu de l'étang. Ysengrin, tout hérissé, bravement se défendait, et mal en prenait au chien qui venait à portée de sa dent.

RENARD BAT LES ENFANTS D'YSENGRIN st

Messire Constant descendit de cheval, s’approcha, tira son épée et voulut en décharger un grand coup sur la tête du loup. Mais son pied glissa sur la glace ; tout de son long, à la renverse, il tomba et l'épée ne toucha pas la bête. Il se releva, leva son épée, glissa encore, et l’épée vint frapper trop en arrière, à la naissance de la queue qu'elle trancha net, au rasibus de l’orifice que vous savez.

Ysengrin fit un saut et s'enfuit, très marri de laisser sa queue, laissant encore beaucoup de poil et de grands morceaux de sa peau aux dents des chiens. Il s'arrêta, leur tenant tête, les mordant, les déchirant férocement. Il repartit, s'arrêta encore. Les chiens, à la fin l’abandonnèrent et regagnèrent leur chenil, très fatigués, bien maltraités.

Il rentra chez lui, soupçonnant fort Renard de l'avoir trompé, jurant de se venger cruellement le jour où il aurait preuve certaine de sa félonie.

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