DANS LE LARDIER DU VILAIN
Primaut était devenu si gros de ventre qu'il ne put repasser par le trou.
— Ah ! mon Dieu ! gémit-il, que vais-je devenir ?
— Frère, fit Renard, qu’avez-vous P
— Ce que j'ai ? J'ai que je ne puis sortir.
— Pas sortir ! Vous plaisantez !
—… Hé! non ! jete dis que je ne peux pas sortir |
— Allons ! essayez en passant votre tête par ici.
Primaut, n’y entendant malice, passa sa tête dans le trou. Renard le prit à belles dents par les oreilles et rudement tira —— tira à lui déchirer le cuir, en haut, en bas, tout droit, il ne le put ôter de là.
— Renard ! fit Primaut, tire encore ! à toute force il faut que je sorte de là. Si le vilain savait que j'y suis, ce ne serait pas lui qui m'en tirerait |
— N'ayez pas peur, il faudra bien que vous en sortiez : attendez !
Renard courut jusqu’au bois, fit une hart avec des branches flexibles, revint, toujours courant, ét la mit au cou de Primaut.
… Primaut, dit-il, pour rien au monde je ne vous laisserai
— Merci, Renard, alors tire-m’en vite |
Renard s’appuya du pied à la paroi et tira. — De toutes ses forces iltirait, maïs Primaut ne bougeait et l’exhottait À tirer plus fort. Renard tirait sans se lassér et soupirait, geignaïit :
— Que faire ? hélas ! laisserai-je ici mon compagnon ? Non ! jamais ! | |
Il tira si bien que la peau, tout à coup, craqua et se retroussa du col à la nuque — et même la chair avec. Primaut hurla de douleur.
Le vilain s’éveilla, sauta à bas du lit, courut au feu de la cuisine, yalluma sa chandelle, prit un bâton et sortit.
Primaut dit à Renard :
— Lâche-moi, il faut que je me retourne pour me défendre contre le vilain que j'entends venir derrière moi.
Renard, enchanté, le lâcha et s'enfuit. Peu lui importait ce qui allait se passer, pourvu qu'il n’y fût pas mêlé.
Le vilain marcha sur Primaut, bâton levé. Primaut sauta de côté. Le vilain lui lança son bâton. Et tout à coup voilà la chandelle éteinte. Le vilain retourna vite à son feu pour la rallumer, et tandis qu’il remuait les cendres pour y trouver une braise, Primaut l’empoigna à pleine gueule par une fesse.
« Au secours ! Au secours ! bonnes gens ! » se mit à hurler le vilain.
Sa femme accourut, brandissant sa quenouille. A grands coups de quenouille elle attaqua Primaut, mais pour coups qu’elle lui donnât, Primaut ne lâchait pas le vilain qu'il tenait à belles dents plantées dans sa viande,
— Femme, fit le vilain, je n’en peux plus, appelle au secours | |
La femme ouvrit la porte et cria :
« Au secours ! Au secours ! le diable est chez nous ! il va tuer mon Seigneur ! »
Alors Primaut, serrant les dents, recula brusquement, arra-
cha le morceau de vilain qu’il tenait et l’'emporta, renversant la femme sur le pas de la porte, dans la boue.
Il retrouva Renard qui l’attendait, à la lisière de la forêt.
— Renard, dit-il, veux-tu manger ?
— Manger ? Nous avons bien assez mangé. Mais dites-moi, ce maudit vilain vous a-t-il blessé ?
— Non ! et moi je lui ai fait grand dommage. Je t’apporte un morceau de sa fesse. Tiens ! mange! chair de vilain est bon gibier.
— Chair de vilain, dit Renard, ou noire, ou blanche, n’est bonne en aucune saison. J'aimerais mieux chair d’oison. Jamais je ne toucherai à chair de vilain.
La nuit venait. Ils se couchèrent sous des broussailles et s’'endormirent.
Le lendemain ils firent la grasse matinée. Le soleil était déjà haut quand ils s’éveillèrent et Primaut commença aussitôt à crier la faim.
— Renard, que mangerons-nous aujourd’hui ?
— Oh ! moi! dit Renard, je n’ai besoin de rien, j'ai mangé pour deux ou trois jours chez le vilain, et je vais continuer à
dormir, Mais vous, si vous avez envie de manger, vous trouverez, derrière çette haie que vous apercevez au fond du vallon, un troupeau d’aies grasses, Je les ai vues hier, grasses, lourdes, il n’y avait qu’un homme pour les garder, et pas de chiens. |
— J'y vais, dit Primaut. Attends-moi, j'en rapporterai une ou deux qu'entre toi et moi nous mangerons bien,
— Allez-y donc, dit Renard, je ne bougerai d'ici.
Primaut s’approcha du troupeau d’oies, et en attrapa une du premier saut. Il l’emportait, quand le gardien le vit et Jâcha sur lui deux mâtins, Primaut s'enfuit, mais les chiens le rattrapèrent, le houspillèrent, et s’il n'avait lâché son aie, pour courir plus vite, il aurait pu leur laisser sa peau, Il courut si bien que les chiens le perdirent. Alors il retourna vers Renard.
— Renard, dit-il, tu te repentiras de m'avoir envoyé làbas me faire houspiller par les chiens !
Et s’approchant de lui, il ajouta :
— Seigneur Renard, tu es trop malin, trop rusé. Et je vais te rendre le mal que tu m'as fait. Oui ! quand tu m'as envoyé aux oies, tu savais que les chiens y étaient — et c’est pour cela que tu n'as pas voulu venir.
Disant ces mots, il le frappa violemment, en plein visage, avec sa patte. Renard dit :
— Vous! me battre ! vous êtes fou ! c’est parce que je suis petit etfaible que vous me maltraiter. Mais je jure que j'irai demander justice au Roï, en sa Cour, Et pourquoi êtesvous si furieux ? que vous ai-je fait ? | |
— Tu m'as fait injurier, battre et maltraiter, je ne te le pardonnerai jamais ; tu ne mourras que de ma main |
Renard le prit de très haut :
— Mon Seigneur Primaut, ce serait grande folie à vous que de me tuer! On vous demanderait raison de ma mort. J'ai des enfants qui auraient vite fait de vous arracher l’âme du corps si vous ne quittiez le pays, et qui jamais ne prendraient rançon de vous !
À ces menaces, Primaut devint plus furieux encore. Il renversa Renard, le piétina, lui marcha sur le ventre, le frappa rudement.
— Félon ! tu m'as fait battre par les marchands de poissons, tu m'as enfermé dans l’église pour me faire battre encore, tu espérais que le vilain, hier, m'assommerait, et tu viens encore de m'envoyer où tu savais que les chiens me recevraient mal. |
Renard dit :
— Vous n'avez pas su vous y prendre avec les marchands de poissons. Si vous aviez fait le mort, jusqu’au bout, comme je vous l'avais dit, vous auriez eu autant de poissons que j'en ai eu.
Dans l’église vous aviez trop bu et vous n'avez pas su trouver le trou,
Chez le vilain vous avez trop mangé — moi j'en suis bien sorti! |
Et ce matin, je ne savais pas qu'il y avait des chiens avec le vilain, pour garder les oies. |
Maintenant, si vous me tuez, mes fils me vengeront, et si
vous ne me tuez pas, j'irai me plaindre au Roi età Madame la Reine.
Quand Primaut l’entendit parler d’aller se plaindre au Roi, il fut très effrayé. Et la menace aussi de ses fils l’effrayait.
— Renard, dit-il, je te pardonne tes méfaits et je te laisse aller.
— Sivous me laissez aller, vous n’aurez plus jamais rien à me reprocher. Si je savais que vous ne me ferez plus jamais de mal, vous seriez mon ami jusqu’à la fin de mes jours.
— Je le voudrais, dit Primaut, je suis prêt à jurer que je ne te ferai plus jamais de mal.
— Si vous juriez cela, nous serions amis pour toujours.
— Sur quoi fautil que je le jure ?
. — Surle tombeau d’un saint où je vais vous conduire. Partons |
Ce tombeau de saint était un piège que Renard connaissait depuis longtemps, dans le bois. Chemin faisant il dit à Primaut :
— Je suis content que notre accord soit fait.
— J'ai hâte, répliqua Primaut, qu'il soit juré.
— Entrons donc dans ce bois.
Quand ils furent arrivés devant le piège, Renard dit :
— Avancez ! Ci-gît le corps d’un saint. Ce fut un confesseur et un martyr. Son corps est là, son âme est au ciel. Il mena une très sainte vie, honorant Dieu, le servant de bon cœur, l’aimant. Longtemps il fut ermite. On l’enterra là, quand il eut fini son temps. Jurez sur son tombeau que vous
ne me battrez plus, et que vous serez mon ami, mon protecteur.
— Je vais jurer, il faut que tu n’aies plus aucune crainte.
— Alors mettez-vous à genoux et étendez la main.
Primaut se mit à genoux, étendit la main sur le piège et dit :
— Par tous les saints du paradis, et par celui qui est ici, je jure de ne plus jamais faire de mal à Renard, ni à personne des siens ! Je jure de l’aimer toujours !
Alors Primaut, pour se relever, s’appuya sur le piège. Il toucha la clef, et le voilà pris par un pied.
Renard s’écarta d’un bond, et Primaut hurla :
— Aïe ! Aïe ! Renard, au secours ! Renard ! aïide-moi !
— Tu es parjure, dit Renard, tu ne voulais pas tenir ton serment ! Le corps du saint te retient! Ce n’est pas à moi de te porter secours quand Dieu veut se venger de toi ! Je ne tendrai pas un doigt pour t'aider !
Et Primaut criait toujours :
— Aïe ! Aïe ! j'ai la patte cassée ! viens à mon aide ! Renard! au secours ! au secours !
Renard lui dit :
— Je me moque de ton bavardage. Je m'en vais. Reste ! Je me suis vengé de toi. Dieu sait que j’en suis bien aïisel
En retournant à Malpertuis, il attrapa une oie qu’il rapporta à sa bien-aimée Hermeline et à ses enfants. Il les trouva en bonne santé et leur raconta comment il s’était vengé de Primaut. Ils rirent, ils étaient heureux. Hermeline surtout était heureuse, elle avait tout quand elle avait son cher Renard.
Et pendant ce temps, Primaut souffrait grande douleur dans le piège. Il y souffrit longtemps et puis il y mourut.
Depuis plusieurs jours, Renard ne mangeait pas à sa faim ;. la chasse était mauvaise et il allait quêtant à travers champs, labours, prés et bruyères, trouvant de-ci de-là, de temps en temps, un ver de terre, une limace, un escargot — ce n'était pas sa suffisance ! — mettant tout son soin à ne pas rencontrer Ysengrin dont il n’attendait aucun bien depuis qu'il avait si vilainement outragé sa femme et ses enfants,
Il était maigre et faible, si fatigué qu’il se reposa un instant à l’orée d’un bois. D’abord il se coucha, mais tout aussitôt il s’assit, puis se leva, s’étira, bâilla, gémit. Il ne pouvait rester en place un seul instant, tant il souffrait de la faim. Il partit en chasse dans le bois, n’y rencontra aucun gibier, et quand il en sortit, par delà un champ d'avoine déjà mûre il aperçut une abbaye.
C'était une grande abbaye de Blancs moines, dans un enclos de forts pieux bien serrés. À côté de l’abbaye était la grange, une belle grange solidement bâtie, avec d’épais murs de pierre grise, et un fossé profond tout autour. Là dedans il y avait à
RENARD ET YSENGRIN DANS LE PUITS 8t
planté toutes les nourritures qu’aimait Renard: Moines n’ont pas coutume de se laisser mourir de faim ! Il entendit glousser des poules, un coq chanta « Cocorico ! » et les canards disaient : « Coin ! coin! » .
Mais la porte était fermée et verrouillée. Renard fit le tour de la grange en courant sur le bord du fossé. Il ne trouva pont ni planche, le fossé était très profond, il désespéra d’entrer.
Devant la porte close il s’accroupit, et flairant la chatière, il la heurta du nez. Elle était mal fermée, elle s’entrouvrit. Avec sa patte il la poussa ; elle s’ouvrit toute grande, juste assez grande pour le laisser passer — et vite il entra dans la cour, |
La cour était vaste, il eut peur. Les moines sont rusés ! S'ils le surprenaient et fermaient la chatière derrière lui, il pourrait bien perdre sa peau ! Mais il avait faim, il alla droit au poulailler. Il sentait l’odeur des poules, il les entendait, il ne les voyait pas encore. Quand il fut au milieu de la cour, la girouette, brusquement, grinça sur le toit. Il sauta de peur, et en trois bonds il fut à la chatière, Vite il se faufila dehors et s'encourut.
Mais tant le tourmentait la faim, qu'il s'arrêta bientôt, revint, rentra et s’approcha doucement du poulailler.
Sur une poutre étaient juchées trois poules. Elles sommeillaient ; il s’'approcha sans bruit ; elles ne bougèrent. Pour les atteindre, il lui fallut monter sur un tas de foin ; elles entendirent craquer le foin, elles ouvrirent l'œil, inquiètes, gloussèrent, mais Renard bondit et les étrangla toutes trois, sans leur laisser le temps de s’éveiller tout à fait.
Sans se presser il en mangea deux et emporta la troisième pour Hermeline et pour ses enfants.
Il eut peine à repasser par la chatière, le ventre gros des deux poules qu’il y avait logées. Il n'avait plus faim, il était bien rassasié, il n’avait plus peur des moines — il avait soif maintenant. Deux poules mangées sans boire sont lourdes pour un estomac!
Devant la porte il vit un puits. Il sauta sur la margelle. Il n’osa pas sauter dedans, craignant de se rompre le col et de ne plus pouvoir sortir. |
Or, en ce puits pendaient deux seaux. L’un montait, l’autre descendait, à l’un et à l’autre bout d’une corde enroulée sur un treuil. Renard se coucha au bord du puits et regarda dedans. Il se vit dans l’eau, et crut voir Hermeline sa femme bien-aimée. Il fut très étonné et demanda :
— Hermeline ! que fais-tu là dedans ?
Le puits lui renvoya sa voix. Il crut qu'Hermeline répondait, mais il ne comprit pas ce qu’elle disait. Il ne lui connaissait pas cette profonde voix obscure. Il l’appela une autre fois. Il ne comprit pas davantage ce qu’elle répondit, de cette étrange voix qu'il ne lui connaissait pas.
Alors il se pencha pour mieux voir et mit les pieds de devant dans le seau. Soudain, son poids entraîna le seau, et il tomba au fond du puits, faisant remonter l’autre seau. Et le voilà dans l’eau, jusqu'au ventre ! Sa femme n’était pas là.
Rompu de sa chute, il s’accota à une pierre. Il souffrait, il était tout mouillé, il avait froid, mais il n’avait plus soif, il ne songeait plus à boire, il ne songeait plus qu’à mourir en ce
puits maudit où le diable l’avait fait tomber, et dont il ne pourrait jamais sortir. Il était furieux, honteux de s'être sottement laissé choir en ce tombeau. Il aurait préféré être déjà vraiment mort et enterré.
Or il advint, ce même jour, que la faim chassa du bois Ysengrin. Cherchant aventure, il s’en vint rôder autour de la grange des Blancs moines, mais il n’était pas assez fin pour y entrer.
Triste et affamé il s’assit au bord du puits. Penchant la tête, il regarda au fond et vit, dans l’eau, sa propre image. Regardant encore il vit Renard, et crut que sa propre image était dame Hersent son épouse, venue là pour chercher Renard, pour s’y cacher avec lui et pour y faire, le diable savait quoi ! au grand dommage encore de son honneur.
« Ah ! pensa-t-il; ce puant Renard me couvre encore de honte ! »
Et il hurla :
— Honte ! Honte ! sur moi !
Longtemps, douloureusement il hurla, et puis furieusement il cria :
— Ribaude ! je te prends avec ce puant Renard !
L’écho du puits répondit :
— Renard !
Ysengrin cria encore :
— Renard!
Le puits répondit :
— Renard !
Ysengrin se tut et Renard demanda :
— Qui parle là-haut ?
— Et toi qui es-tu là-bas ? demanda Ysengrin.
— Ah! cest vous, mon oncle ! dit Renard. Moi j'étais autrefois votre bon voisin, votre neveu que vous aimiez comme un frère. Maintenant je suis feu Renard. Dieu merci ! je suis mort et je suis ici en Paradis.
— J'en suis bien aise, dit Ysengrin. Quand donc êtes-vous mort, Renard ?
— Avant-hier. Je suis mort avant-hier. Tous ceux qui sont en vie mourront — il faudra qu'ils trépassent le jour que Dieu voudra. Moi, il m'a retiré du siècle et je lui en rends grâces. Puisse-t-il venir vous visiter, comme il est venu me visiter, à l’heure de la mort ! Mon doux oncle, je suis mort, pardonnez-moi de vous avoir irrité autrefois.
— Si vous êtes vraiment mort, je vous pardonne devant Dieu et je suis triste que vous soyez mort.
— Moi j'en suis très joyeux, dit Renard.
— Joyeux ! mon neveu ; pourquoi joyeux ?
— Parce que, si mon corps gît en sa bière, près d'Hermeline, à Malpertuis, mon âme est ici en paradis, assise aux pieds de Jésus. Vous voyez que j'ai raison d’être joyeux. Et maintenant je peux vous dire que vous ne m'avez pas assez aimé. Jamais je ne vous ai fait tort, jamais ne vous est venu de moi que du bien. J'en suis récompensé puisque je suis au Paradis, mais je voudrais que vous m'en crussiez pour vous induire à pénitence et repentance, pour vous faire gagner ce Paradis où je suis et où sont tant de riches métairies, et tant de bœufs et tant de vaches, et tant de chèvres et de moutons et tant de
poules et d’oisons et tant d’autres animaux bons à manger que l’on ne connaît pas sur terre.
— Par tous les Saints, dit Ysengrin, je voudrais étre làdedans !
— Taisez-vous, dit Renard, vous ne pouvez pénétrer céans. Le paradis n’est pas ouvert à qui veut y entrer. Vous avez toujours été traître, félon, méchant, vous n'avez pas eu confiance en moi, votre neveu qui vous aimait tant, ni en votre chaste et si vertueuse femme. Par Dieu ! et sa grande vertu ! jamais je n’ai manqué au respect que je lui devais. Et si vos fils disent que je les ai battus, injuriés, salis, je jure que ce n'est pas la vérité.
— Je vous crois, dit Ysengrin, pardonnez-moi, mais faitesmoi entrer là-dedans | | oo
Renard dit:
— Voyez-vous ce seau qui est devant vous ? C’est un plateau de la balance de pénitence. Quand l'âme se sépare du corps, bon gré mal gré elle vient s'asseoir dans ce seau. Si elle est bien confessée et repentante elle descend ici. Mais si elle n'est pas bien confessée et suffisamment repentante, elle ne peut pas descendre, elle reste en haut.
Ysengrin dit :
— Mon beau neveu, avant de descendre avez-vous donc confessé vos péchés ?
— Oui, mon cher oncle, très bien et très saintement confessé à un vieux lièvre et à une chèvre barbue. J'ai reçu bonne absolution. Si vous voulez descendre ici, il faut aussi vous confesser et vous repentir.
— Mon cher neveu, je peux descendre vers vous tout de suite. Aujourd’hui j'ai rencontré Hubert l’épervier ; il passait en volant ; à lui je me suis confessé en courant. Nous ne pouvions nous arrêter ni l’un ni l’autre, il m’a donné l’absolution, tous mes péchés sont pardonnés.
— Si j'étais sûr, dit Renard, que vous dites la vérité et que vous êtes quitte de vos péchés, je prierais le Roi céleste de vous laisser entrer ici où vous seriez si bien.
— Vite, compère, demandez-lui de me laisser entrer ! Par Saint Appétit, je vous ai dit la vérité !
— Alors, dit Renard, priez Dieu de vous octroyer complète rémission. Je vais prier aussi et lui rendre grâces. Prions! Oremus |
Et tandis qu'Ysengrin, sous couleur de prier, hurlait au bord du puits, Renard monta dans le seau qui était tombé avec lui. Il avait hâte de sortir.
Quand Ysengrin eut bien hurlé, il dit : :
— J'ai prié Dieu !
— Et moi, dit Renard, je lui ai rendu grâces. Vous allez entrer, sans plus tarder, au Paradis.
Il faisait nuit, les étoiles brillaient au ciel et se réfléchissaient luisantes, dans l’eau du puits.
— Voyez, dit Renard, ces chandelles merveilleuses qui s’allument tout autour de moi. Elles sont signe que Jésus vous pardonne et vous remet vos péchés. Venez ! Montez dans le seau de pénitence |
Ysengrin, joyeux, sauta à pieds joints dans le seau. Etil fut encore plus joyeux quand il sentit que le seau, lentement,
descendait. Au milieu du puits il rencontra Renard qui remontait dans l’autre seau. Inquiet, il lui demanda :
— Pourquoi vous en allez-vous, mon neveu ?
— Quand lun vient, répondit Renard, l’autre s’en va. C’est la coutume. Je vais au Paradis, là-haut, et toi tu vas en Enfer, là-bas, en bas. T’y voilà ! tout au fond du puits ! Restes-y ! Je vais retrouver dame Hersent ; ensemble nous penserons à toi.
Il partit, comptant bien que son oncle, jamais ne sortirait du puits et y mourrait de froid, de faim, de mauvaise jalouse rage. |
Cependant les moines dormaient et tout reposait dans l'abbaye. |
Le jour n’était pas encore clair quand le cuisinier se leva et ouvrit la porte pour aller chercher de l’eau au puits. Il menait avec lui un âne, et trois moines le suivaient pour l'aider. Ils attelèrent l'âne au treuil et crièrent :
« Hue! Hue! »
L’âne tira à franc collier, mais il ne put hisser le seau. Le loup était trop lourd et restait au fond du puits.
— Qu'y a-t-il donc dans notre seau ? fit un des moines.
Il regarda.
— Par le Père glorieux ! s’écria-t-il, c’est un loup qui est dans le seau !
Et les voilà tous en fuite, pensant que ce loup fût le diable.
Ysengrin restait dans le seau. L’âne restait au bout de la corde, l'oreille basse et les yeux clos.
Au bruit que firent ces quatre là, les autres moines s’éveil-
lèrent et se levèrent en grande hâte. L’Abbé prit une massue, et le Prieur un chandelier, le portier prit un goupillon et l’eau bénite, les autres prirent des bâtons. En beau désordre ils arrivèrent au puits.
D'abord l'Abbé y jeta force eau bénite en récitant :
« Vade retro Satanas ! »
Et comme le loup ne bougeait, chacun sut qu’il n'était pas le diable. Alors les plus vigoureux des moines prirent la corde derrière l’âne et crièrent :
« Hue ! Allons ! Hue ! »
Ils tirèrent, l’âne tira, messire loup sortit. D’un saut il fut sur la margelle, et puis il prit le grand galop. Mais les chiens l’arrêétèrent. Qui le tenait par une oreille, qui par la queue, qui par la peau du dos. D’autres le mordaient, faisaient des trous, de-ça, de-là, dans sa pelisse, et le poil volait par flocons. Courageusement il se défendit, si rudement mordit les chiens qu'ils s’écartèrent et n’osèrent plus venir à portée de sa dent. Alors les moines se jetèrent sur lui, l’Abbé frappa de sa massue, le Prieur de son chandelier, les autres de leurs bâtons, tant et tant qu'il tomba, pâma et resta à terre, sans souffle, comme mort.
Le Prieur tira son couteau et dit :
— Îl ne fera plus de mal à personne. Enlevons-lui sa peau maintenant.
— Laissez cela ! dit l'Abbé, sa peau est déchirée, abimée, elle n'est plus bonne à rien. Il est mort, cela suffit. Laissez-le là. Il est temps de chanter matines.
Le Prieur rentra son couteau et ramassa son chandelier.
L'Abbé n'avait pas lâché sa massue. Tous allèrent chanter matines. |
Mais Ysengrin n’était pas mort et bientôt il ouvrit un œil. Il vit que tous étaient partis. A grand’peine il se leva et se traîna sous un buisson, à l’orée du bois. Dolent et épuisé il se coucha. Il souffrait en tout son corps, et son âme avait perdu courage.
Sur le midi, vint à passer un de ses fils qui, le voyant ainsi navré, sanglant et déchiré, accourut et lui dit :
— Père ! qui vous a mis en cet état ?
— Fils! c’est Renard. Il m’a fait tomber dans le puits des moines, et je n’en ai pu sortir qu'au grand dommage de ma peau et de mes os. Maudit soit-il ! le méchant rouquin !
Oyant cela, le fils Ysengrin entra en fureur violente, et jura de se venger cruellement de Renard. Il alla chercher son frère, et tous deux, soutenant leur père, le portant, le ramenèrent en son château, où il fut longtemps, aux mains des meilleurs médecins, entre la vie et la mort.
Ce jour-là, Renard s'était levé de bon matin. Dès quil fut dehors, il sentit qu’il avait grand’faim.
go LE ROMAN DE RENARD
Sur une branche d’un chène, il vit une Mésange. Elle avait pondu ses œufs dans un creux de, l’arbre.
— Ha! dit-il, vous voilà ma commère! Soyez la bienvenue ! Descendez vite m’embrasser !
— Taisez-vous, Renard ! répondit-elle. Vous seriez peutêtre mon compère si vous n'étiez pas un traître. Mais vous avez joué tant de tours à tant d'oiseaux, à tant d’autres animaux, qu'on ne sait plus à quoi s’en tenir avec vous. Le diable vous conseille si bien qu’on ne peut jamais vous prendre disant la vérité.
— Dame Mésange, dit Renard, aussi vrai que votre fils est mon filleul, je n'ai jamais fait rien qui pôût vous déplaire. Et je ne commencerai pas maintenant ! Noble, le Lion, notre Roi vient de signer la paix, paix générale cette fois, qui, s’il plaît à Dieu, durera. En tous ses Etats, à tous ses barons, il a fait jurer de la garder et de la maintenir. Les petites gens en ont grande joie, les guerres ont cessé partout, et grâces soient rendues à Dieu ! nous allons être tranquilles !
— Renard ! Renard ! vous vous moquez de moi ! Trouvez, s’il vous plaît, quelqu'un d’autre à baiser ; moi vous ne me baiserez pas aujourd’hui.
— Allons ! ma commère ! ne ferez-vous rien pour votre compère ? Ecoutez ! si vous avez peur de moi, je fermerai les yeux pour vous baiser.
— Alors, dit-elle, je veux bien que vous me donniez un baiser. Fermez les yeux.
Il ferma les yeux. La Mésange prit une poignée de mousse et lui en chatouilla les moustaches. Renard la happa brus-
quement, maïs il n’attrapa qu'un peu de mousse qui lui resta entre les dents.
— Ah! fit-elle, Renard! la belle paix que voilà! Vous l’auriez vite violée si je vous avais attendu. Vous disiez qu’elle était jurée, et que vous l’aviez jurée aussi.
Renard se mit à rire et dit :
— Vous voyez bien que je plaisantais. Je me suis amusé à vous faire peur. Recommençons. Je vais fermer encore les yeux.
— Allons ! recommençons ! dit-elle.
Il ferma les yeux. La Mésange vint se poser près de sa gueule — pas trop près — et quand il jeta les dents pour attraper, il la manqua.
— Renard, dit-elle, qu'est-ce que cela signifie ? Que le diable me brûle si jamais plus je vous crois.
— Vous êtes trop peureuse, dit Renard. J'ai voulu voir si vous aviez toujours aussi peur, mais certes je n'y entendais pas malice. Recommençons encore une fois — il faut toujours essayer trois fois. Craignez-vous donc que je vous morde ? Au nom de mon filleul que j'entends chanter dans cet arbre, je n’en ferai rien.
Perchée sur sa branche, la Mésange faisait la sourde oreille à toute cette harangue.
Tout à coup on entendit crier :
« Goupil ! goupil ! au goupil ! »
Et voilà chasseurs et chiens qui se précipitèrent sur Renard. Il n’aimait pas la dent des chiens, il s'enfuit. Cors et trompes sonnaient, il troussa ses grègues et s'enfuit. |
La Mésange lui cria :
— HE! Renard ! Le ban de paix est-il déjà rompu ? Attendez-moi ! Je descends et je vous baiserai tendrement. Hé! Arrêtez-vous ! Revenez !
Renard, fuyant, tourna la tête et répondit :
— La paix est jurée, bien jurée, mais ces chiens qui viennent sont trop jeunes pour le savoir — ce sont leurs pères et leurs mères qui l'ont jurée, eux ne le savent peut-être pas encore.
— Renard! cria la Mésange, méchant Renard! revenez me donner un baiser!
Renard était déjà loin, il cria :
— Je n'ai pas le temps!
Et tandis qu'il fuyait, au grand galop, vers la forêt, il rencontra dans un chemin creux, un frère convers qui tenait deux mâtins en laisse.
« Lâche les chiens ! au goupil ! lâche les chiens ! » lui cria, de loin, le valet qui venait le premier derrière la meute.
« Ah ! sale bête ! dit le frère convers, tu ne m’échapperas pas ! »
Renard savait que s’il était pris, c'était la mort. Il ne pouvait ni avancer, ni reculer. Alors il dit au frère convers :
— Frère ! pour l’amour de Dieu, ne parlez pas ainsi ! Vous êtes un saint homme, vous ne voudriez faire tort à personne. Si vous nrarrêtez, vous ou vos chiens — le péché en tombe sur vous ! — vous me ferez grand tort, car entre ces chiens qui viennent et moi, un gros pari est engagé à qui arrivera le premier là-bas. :
— S'il en est ainsi, dit le frère convers, que Dieu te garde ! Et cours !
Il ne lâcha pas les chiens. Renard, sans perdre une minute de plus, reprit le galop à travers champs et bruyères. Enfin, par un étroit passage sous un buisson, il arriva au bord d’un fossé qu’il franchit d’un saut.
Les chiens perdirent sa trace. Mais il courut jusqu’à la lisière de la forêt pour se mettre en sûreté, loin de leurs dents.
Renard, arrivé là, vit dans un champ Tybert le chat qui s’'amusait. Il jouait avec sa queue tout autour de lui-même. A un saut qu'il fit pour attraper sa queue, il aperçut Renard.
— Sire, fit-il, soyez le bienvenu.
Renard, mis en méchante humeur par le mauvais quart d'heure qu’il venait de passer, lui répondit :
— Moi je ne vous salue pas. Et ne venez jamais en lieu où je serai, car, par mon chef! si je vous tenais, mal vous en adviendrait !
Tybert lui répondit doucement :
— Beau sire, je suis très chagriné que vous soyez irrité contre moi.
Renard était fatigué, affamé ; Tybert, aux belles moustaches blanches, était bien reposé, il avait des dents tranchantes et pointues dans la gueule, de grandes griffes aiguës aux pattes. Renard n’osa pas l’attaquer — il savait qu'il se défendrait. Alors il lui parla sur un autre ton.
— Tybert, fit-il, j'ai entrepris une guerre très difficile et très dure contre Ysengrin. J'ai déjà retenu maïints soudards. Voulez-vous entrer à ma solde ? Avant la paix il y aura longue et profitable guerre.
— Volontiers, dit Tybert. Volontiers je ferai la guerre à Ysengrin qui m’a très souvent fait tort, en paroles et en actions.
Ils firent leur accord et s’engagèrent mutuellement leur foi par serment.
Ils s’en allèrent sur cette foi juré ; et chacun ne pensait qu’à trahir son compagnon.
En passant dans une sente étroite, entre le bois et le chemin, Renard vit un piège, un brayon de chêne fendu qu’un vilain y avait tendu. Le rusé SL mais il voulut y faire prendre T'ybert.
Il lui dit en riant:
— Tybert, vous êtes preux et beau ! Votre cheval est très ardent, montrez-moi comment il galope. Galopez le long de cette sente, c’est la meilleure piste.
Tybert piqua de l’éperon et s’en alla, au petit galop, dans la sente. Mais arrivé devant le piège il le vit, vit la malice de Renard, s'arrêta brusquement, fit demi-tour et s’en revint.
— Ah! dit Renard, votre cheval est trop peureux, recom-
mencez, allez jusqu’au bout de la sente. C'est à refaire, repiquez |
Tybert, cette fois, galopa à bride abattue jusqu’au piège et sauta par-dessus.
Renard, voyant sa malice éventée, dit :
— Tybert, votre cheval ne vaut rien. Il sera difficile de vendre une bête qui saute ainsi, sans raison. |
Tybert répondit que son cheval était bon, galopait bien et avait été en mainte bataille.
Pendant qu'ils discutaient, deux mâtins arrivèrent et se jetèrent sur eux en aboyant. Ils s'enfuirent par.la sente, côte à côte, jusqu'à l'endroit où le piège était tendu. Quand ils furent arrivés là, Tybert poussa Renard dont la patte droite toucha la clef. Brusquement le piège se referma sur cette patte.
Tybert, piquant des deux, se retourna et cria :
— Renard, tu es pris! moi je m’en vais. Renard, je suis petit, mais aussi rusé que toi. Adieu ! à malin malin et demi !
Les chiens déjà étaient sur Renard et le mordaient durement. Un vilain accourait derrière les chiens, il leva sa hache pour en décharger un coup sur le dos de Renard. Le coup dévia, tomba sur le piège et le brisa.
Renard se sentit délivré, et sans perdre la tête reprit la fuite, avec son pied blessé, bien content qu'il ne fût pas coupé.
Le vilain le voyant partir, se mit à crier, les mâtins aboyèrent à ses trousses ; mais il entra dans le bois dont il connaissait tous lesdétours, et bientôt il eut dépisté les chiens.
Il s’en allait, clopin clopant, sa plaie le ‘brûlait et le faisait beaucoup souffrir, Il pensait avec rage qu’il avait failli perdre
une patte et même être tué par le vilain, tout cela par la malice de Tybert.
Tandis qu'il le maudissait, tout à coup, par hasard, il le trouva devant lui, sur le chemin. Il trembla de colère, mais il cacha sa colère et s’avança à petits pas comme s’il eût été épuisé de fatigue.
Quand Tybert le vit, il tourna le dos et s'enfuit.
Renard lui cria :
— Hé! Tybert! ne fuyez pas | attendez-moi ! souvenezvous de la foi que vous avez jurée } Je ne la violerai pas | je ne vous en veux pas.
Tybert s'arrêta, se retourna, aiguisant ses griffes, les tirant, les rentrant, montrant les dents. Mais Renard était trop mal en point pour livrer bataille.
— Tybert, dit-il, il y a beaucoup de mauvaises gens en ce siècle ! Chacun s'efforce de tromper son compagnon, et personne ne dit plus la vérité. Moi je ne tromperai jamais qui que ce soit; parce que celui qui trompe autrui en est toujours puni. Aujourd'hui vous m'avez cru mort et vous vous êtes mis à courir. Vous avez bien fait de m’abandonner, vous ne pouviez pas ine porter secours ; mais je suis sûr que cela vous a été très pénible. Honni soit qui né leé‘croira ! Quel chagrin vous avez dû ressentir quand vous m'avez vu pris au piège, avec les chiens sur moi, et quand vous avez vu le vilain lever sa hache pour me tuer ! Heureusement il a manqué son se et j'ai encore ma peau sur moi. Ph
— J'en suis bien content, dit Fybert. -
— Je le crois. Cependant vous m'avez poussé et vous n’aue
riez, peut-être, pas dû le faire. Mais n’en parlons plus, que tout soit pardonné | |
Mollement s’excusa LE qui ne trouvait pas d’excuse à donner.
- Et de nouveau ils'se jurèrent mutuellement beaute et fidèle amitié. Mais Tybert savait ce que valait la parole de Renard ; il n'était pas si fou que de se fier à ce diable sans foi ni loyauté, et ilse tint sur ses gatdes. |
. Ils avaient faim tous deux. Par .. aventure, ils trouvèrent près du chemin, dans un champ, une belle grosse andouille. Ce fut Renard Ju k vit le premier et ue la ramassä! Tybett dit: TR :
— Dieu -nous soit en aide ! Cher Renard, il m'en revient urie moitié pour ma part. = | su
+ Comment dont ! dit Renard, qui voudrait vous en enlever votre part ? Ne vaus ai-je pas donné ma foi ?
Tybert, peu rassuré, dit :
© — Mangeons-la.
— Non ! répondit Renard, pas ici, nous pourrions être
dérangés, portons-la un peu plus loin. | Renard prit l'andouille avet ses dents, par le milieu, et l’emporta, une moitié pendant de chaque côté de sa gueule.
Tybert était inquiet, il aurait bien voulu tenir Pandouille, car il: savait a il en aurait mauvaise me si C'était Renard qui la partageait. A nas
— Ah ! malheureux, dit-il, comment portez-vous cette andouille ? Ne-voyezgous pas que vous la salissez ? Vous laissez traîner les bouts dans la poussière et vous bavez, entre
vos dents, sur le milieu ! Vous me soulevez le cœur, et si vous la portez loin, de cette manière, je vous la laisserai tout entière. Ce n'est pas comme cela que, moi, je la porteräis.
+— Hé! dit Renard, comment la porteriez-vous donc ?
— Vous allez voir, donnez-la moi. Il est juste que je la porte à mon tour et que vous n'ayez pas toute la peine, : vous qui l'avez vue le premier.
Renard hésita à la lui donner. Puis il pensa qu'une fois. chargé de cette lourde ne le chat ne Da s'échapper — et il la lui donna.
Tybert la prit entre ses dents, par un bout, balança et la jeta sur son dos. Puis se tournant vers Renard il lui dit :
— Ami, voilà comment il faudra porter cette andouille quand je vous la rendrai. Ainsi tenue, elle ne traîne pas dans la poussière et je ne la salis pas dans ma bouche. Allons maintenant jusqu'à ce tertre où je vois plantée une croix. Là nous mangerons notre andouille sans avoir rien à craindre, car nous verrons, de tous côtés, venir qui nous voudrait mal faire. Nous y serons très bien. Inutile de chercher plus loin. |
Tybert, au grand galop, sentait vers la croix. Renard courait derrière lui en criant: — ;
— ÂAttendez-moi ! Attendez-moi ! | ee |
Et l’autre de courir, d'arriver à la croix, d’ygrimper vite et de s’asseoir sur un des bras. 1 |
Renard, au pied de la croix, s’écria : |
— Voyons | Tybert ! qu'est-ce qui vous prend ?
— Rien ! venez ! nous allons manger l’andouille.
— Descendez plutôt, vous, dit Renard, ou jetez-moi ma part en bas. Vous savez bien que je ne peux pas monter làhaut et que cette andouille est une andouille bénite qui ne doit pas être mangée sans être partagée. Donnez-moi ma moitié pour tenir la foi que vous m'avez jurée.
— Renard, que dites-vous ? êtes-vous ivre ? Vous savez bien que cette andouille bénite ne doit pas être mangée pa ere mais ici, en haut.
— Tybert, ne vous inquiétez pas de cela. Il y a peu de place là-haut et nous n’y pourrions tenir deux. Mais vous avez juré d’être mon loyal compagnon, et deux compagnons, quand ils sont ensemble, s'ils trouvent quelque chose, doivent le parger. Partagez l'andouille là-haut et jetez-m’en ma part en bas. Je prends le péché pour moi !
— Non! dit Tybert. Par ma foi ! vous êtes pire que sodomite de demander que je jette une chose aussi vénérable ! il faudrait que je fusse bien ivre pour l’oser! Ecoutez ! nous avons une andouille et voilà comment il faut nous arranger. Cette fois-ci, vous vous en passerez, maïs la première que nous trouverons sera pour vous tout entière. Je jure de n’en pas réclamer une miette. |
— Tybert ! Tybert! reprit vous pourriez un jour retomber sous ma’patte ! Allons ! jetez-moi un peu d’andouille pour cette fois ! |
— Renard ! Renard ! ne pouvez-vous donc attendre d’en trouver une autre, plus tendre, qui sera vôtre sans conteste ? Vous n’avez aucune patience. .
Là-dessus, Tybert se tut et se mit à manger l’andouille.
Quand Renard vit qu’il la mangeait, ses Yeux se remplirent de lârmes. Tybert lui dit :
— Renard, je suis heureux que vous pleuriez vos péchés. Dieu vous les pardonnera puisque vous vous repentez.
— Parlez ! Parlez ! dit Renard, il faudra bien que vous descendiez une fois, au moins quand vous aurez soif.
— Oh ! vous ne savez pas comme Dieu m'aime. J'ai là, à côté de moi, de l’eau dans un creux. J1 n’y a pas longtemps qu'il a plu, et le creux est plein. |
— Îl faudra tout de même que vous dercendiez, tôt ou: tard. | 4 |
— Dans quelques mois !
— Je vous attendrai pendant sept ans !:
— Sept ans ! le jureriez-vous ? : fes |
— Oui! Par cette croix, je jure que je ne nent d'ici avant que vous ne soyez descendu — re y réster 2 ans |
— Il y a une chose, dit Tybert, qui m'attriste et me fait grand'pitié, c'est que vous n'avez rien mangé aujourd'hui, et que vous allez ne rien manger pendant sept ans ! Pourrez-: vous y résister ? Mais il n’y a pas moyen de vousen Hirer autrement, il faut tenir votre serment. Le ee NE
.— Ne vous inquiétez pas de moi, d. Renard. . -
— Jene dis plus rien, je me tais. Mais vous, ne baugez pas. de là !
Tybert se remit à manger. ED
Renard, tout frémissant de rage, le ns du tout. Y coup il entendit ay loin un bruit qui le troubla. .
— Tybert, dit-il, qu'est-ce que j'entends ?
Tybert répondit :
— C'est une douce mélodie ! À travers la campagne passe une procession .de gens qui vont chanter messe et matines. Ensuite ils chanteront pour les morts et viendront adorer cette croix. Ne voulez-vous pas chanter avec eux ? n’avez-vous pas été prêtre, autrefois ?
Or, c'était un mâtin qui aboyait au loir, sur la trace de Renard. Il venait, et derrière lui venaient la meute et lés chasseurs.
Renard reconnut bientôt que c’étaient : chiens qu'il éntendait et il se leva pour s'enfuir. Tybert lui cria :
— Renard ! que faites-vous ? aù allez-vous : ?
. æ Je m'en vais! |
— Pourquoi vous en aller ? avez-vous oublié votre serment ? Vous avez juré de rester sept ans et vous vous en allez dès le premier jour ! Restez ! les chiens qui viennent sont de mes amis, je leur donnerai pour vous mon gage, plutôt que de vous voir vous parjurer aibsi.
Renard, sans attendre les chiens, s’en alla, jurant qu'il n y aurait jamais plus paix ni trêve entre Tybert et lui. .
TYBERT ET LES DEUX PRÈTRES
Tybert, sur le bras de la croix, mangea son andouille.
Quand il l’eut finie, il vit arriver sur la route deux prêtres. L'un montait une vieille jument, lautre un palefroi qui marchait doucement l’amble. Ils s'en allaient au Saint Synode.
L'un des prêtres, apercevant Tybert, s’écria :
— Compagnon, regardez ! Quelle bête est-ce là ?
— Arrêtez! dit l’autre, c’est un merveilleux chat sauvage. Quelle belle fourrure ! elle ferait un chaud bonnet. C’est Dieu qui nous a inspiré de passer par ici — il savait que j'ai justement besoin d’un bonnet pour cet hiver. Quel bonnet j'en ferai ! Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je laisserai la queue pour l'agrandir par derrière et me couvrir la nuque. Voyez cette queue ! comme elle est longue et bien fournie !
— Je vous écoute, reprit le premier, mais qu’ai-je donc fait de mal, pour n'avoir pas ma part de cette peau ?
— Rien ! mais si vous saviez, messire Turgis, quel grand besoin j'en ai, vous me la laisseriez tout entière.
— Tout entière ! et pourquoi, messire Rufrangiers ? M'avez-vous rendu un service qui mérite que je vous la laisse ?
— Par la male heure ! dit Rufrangiers, vous êtes trop avare