AVANT-PROPOS
lequel 1ls nous présentent les aventures de Renard — si cette version, dis-je, permettait à ceux-là de comprendre quelle prodigieuse épopée — la lutte, contre la force brutale, de l'intelligence servie par la ruse — quels trésors d'invention et d'observation psychologique sont enfouis dans ce désordre.
Puisse le lecteur retrouver, à travers le français moderne, un peu du charme de ces vieilles histoires — sentir, du moins, avec quel frais amour de la nature, quelle profonde connaissance de la campagne la vie rustique y est dépeinte.
Les paysans travaillent aux amp labourent, gardent leurs bêtes, braconnent. Nous entrons dans leurs maisons où leurs femmes s'occupent du ménage, où le feu couve toute la nuit sous la cendre. Il suffit d'y jeter une poignée de foin pour, soudain, voir clair et découvrir les maraudeurs, loup et renard, qui sont entrés. Les plus pauvres ont coq et gelines au poulailler. Les plus riches possèdent vastes fermes, troupeaux d’oies, de vaches et de mouions, attellenti huit bœufs à leur charrue. Les granges des nonnes et des moines regorgent de tous les biens de la terre. Mans les prêtres séculiers — prêtres mariés, comme us l'élaient encore — ont femme et fils qui les ruinent, Des charretiers passent sur la route pavée — un pèlerin est couché au pied d'un arbre et dort. À travers champs, à travers bois, meutes et chasseurs sonnant du cor, galopent — et au loin nous apercevons la terrible figure du comte qui fait pendre, sans miséricorde, quiconque touche à son gibier.
Mais ces Ëtres humains ne sont que personnages secondaires. Au premier plan, personnages principaux, voilà les animaux qu'agiteni les passions féroces et violentes du temps — passions humaines de tous les temps. Ils sont de vrais animaux. Chacun a son caractère bDropre, son poil, son odeur, ses habitudes, ses goûts. Tout à coup ils deviennent semblables à des hommes, chevauchant, maniant l'épée ; et puis, brusquement, ils retombent sur leurs pattes, n'ont plus que dents pour mordre et griffes pour déchirer. Ils se battent, se trompeni, se haïssent, se vengent avec une impiloyable cruauté. Ils aimeni aussi, mais seul l'amour pour la femme et pour les enfants est un amour profond qui résiste à tout. Bref 1ls vivent, et cette vie nous est contée avec tant de naturel et de simplicité que nous ne pouvons nous empêcher de la tenir pour l’image fidèle de ce qu'était la vie des hommes aux siècles du moyen-âge.
1er mai 1924. LÉOPOLD CHAUVEAU,