COMMENT YSENGRIN BATTIT RENARD III
— Ah ! pensa-t-il, le charme a été bon tout à l'heure, mais maintenant sera-t-il assez fort pour me protéger ?
Ysengrin rit très haut, et montrant ses dents il dit :
— Par ma tête ! Enfin te voilà ! Enfin je te tiens ! Enfin tu vas recevoir le châtiment de tous tes méfaits ! Tu étais mon neveu, tu feignais de m’aimer. Moi — imbécile ! — je t’aimais de bon cœur — et tu m'as trahi, trompé autant qu’on peut trahir et tromper. Tu espérais que je serais mort au fond du puits. Eh ! bien ! traître ! je vais te mettre en un endroit où tu ne pourras plus faire de mal à personne. Je vais te mettre dans mon ventre ! Je vais te manger !
Renard, voyant qu'il ne pouvait s'échapper, mit sa queue entre ses jambes, humblement, et demanda grâce :
— Oncle ! j'ai failli, j'ai péché contre vous. Pardonnez-moi, je vous paierai l'amende que vous me demanderez pour racheter ma faute. Notre Seigneur a dit : « A tout péché miséricorde ».
— Par Dieu le Père en qui je crois! la seule amende que je veuille de toi, c’est toi-même. Je veux te manger, je veux que tu n'’aies pas d'autre tombeau que mon estomac. Là au moins tu serviras à quelque chose, tu arrondiras mon ventre, tu enrichiras mon sang, tu augmenteras mon courage de ta ruse. AHons ! qu'attends-tu pour entrer dans ma gueule ?
Il se précipita sur Renard, le renversa sous ses pieds et le houspilla rudement. Renard crut que c'en était fair de lui ; il cria encore merci à son oncle. Ysengrin, sans l'écouter, le prit par le cou, le secoua, le déchira, le traïna, le piétina.
Renard, terrassé, ne se défendait pas. Il gémissait et se plaignait, souffrant grandes douleurs.
Quand il l’eut bien secoué, déchiré, traîné, piétiné, torturé, Ysengrin lui dit :
— Maintenant, de quelle mort vais-je te faire mourir ? Tu seras mangé, mais je veux que tu souffres longtemps avant de mourir. Je vais te manger lentement, tout vivant.
Renard, aux trois quarts étranglé, ouvrait la gueule, tirait la langue, ne bougeait plus, ne soufflait plus. Et tout à coup la pitié entra dans le cœur d’Ysengrin. Il se rappela la vieille amitié d'autrefois, il se sentit devenir bon, pour un instant, ses yeux se troublèrent, il se mità pleurer.
— Ah ! soupira-t-il, malheureux que je suis ! le beau travail que j'ai fait là ! J'ai tué mon cher vieil ami, mon conseiller, mon compère. Hélas ! Hélas ! |
Renard l’entendit et remua un peu.
— Qu'est-ce là ? dit Ysengrin, son cœur ne bat plus, il n’a plus ni souffle, ni chaleur, il est mort et il remue. Dieu veuille qu'il ne soit pas vraiment mort!
Alors Renard ouvrit les yeux et dit :
— Sire, c’est grand péché que de vous mettre en telle colère et de maltraiter votre pauvre neveu.
Juste à cet instant passait dans la plaine un vilain chargé, à en plier les reins, d’un énorme jambon qu'il portait sur son dos. | | . — Mon oncle, dit Renard, voyez ce. vilain. Je veux que vous mangiez le jambon qu'il “pete Voyez quel énorme jambon ! oo
COMMENT YSENGRIN BATTIT RENARD it3
Ysengrin regarda, et vit cet énorme jambon. Renard, encore sous ses pieds, reprit : |
— Mon oncle, laissez-moi faire, vous aurez ce jambon. Il vaudra mieux, pour vous nourrir aujourd’hui et demain, que mon corps tout entier, et il sera de meilleur goût. Je jure Dieu que si je ne peux l'avoir, je reviendrai ; et vous ferez de moi selon votre plaisir, me mangerez si vous voulez. Vous aurez le jambon tout entier pour vous. Si vous ne pouvez pas tout manger, nous vendrons ce qui restera et vous me donnerez seulement un tiers de l'argent.
— Un tiers ! grogna Ysengrin en montrant les dents.
— Non ! non ! vous garderez tout pour vous ; mais CoUrons vite au vilain.
— Par Saint Pietre, dit Ysengrin, je n’aime pas tes vilains et je ne me soucie pas de me frotter à eux. Hier encore, passant dans un chemin, entre deux maisons, j'ai reçu d’un vilain un coup de bâton qui m'a fait rouler à terre. Je n'aime pas être battu.
Renard dit :
— Laissez-moi faire. Ne vous mêlez de rien ét n’approchez pas du vilain. J'irai devant. Vous, vous n'aurez qu’à DRE le jambon.
Ysengrin enfin le lâcha. Renard sauta sur pieds ; il n’avait pas grand mal en vérité. Et puis, traînant la jambe, boïtant, tête et queue basses, il passa devant le vilain et se coucha sur le chemin. D’abord le vilain eut peur — peur pour son jambon. Mais quand il vit Renard à grand’peine marcher, se
1i4 LE ROMAN DE RENARD
traîner, boiter, il se réjouit, et s’approcha et se baïssa pour lattraper avec la main, disant :
— Je te tiens !
Renard fit un petit saut. Le vilain lança son bâton. Renard lesquiva d’un saut. Le vilain courut après lui, de saut en saut, de proche en proche, et jura :
— Par Saint Martin ! ta peau fera un bon collet à mon manteau !|
Mais entre le dire et le faire il y a loin. Renard allait à petits sauts, le vilain suivait. Renard s’en alla plus loin, saut après saut, plus vite. Le vilain ne pouvait plus le suivre et perdait son souffle.
Enfin le vilain comprit qu'il n’attraperait jamais ce goupil, tant qu’il porterait son jambon. Il le posa sur l’herbe, au bord du chemin.
Renard alla un peu plus loin, le vilain courut aprèslui.
Ysengrin les suivait de près, et fut bientôt sur le jambon. Il le prit et l’emporta dans la forë..
Le vilain pourchassait Renard. Il pensait que la peau, s’il n’en voulait pas faire un collet pour son manteau, paierait bonne part du jambon. Mais le goupil s'échappait toujours, juste au moment où il croyait l’attraper. Et brusquement, adieu goupil ! Renaïd partit comme une flèche d’arbalète, lui que le vilain tout à l’heure pensait prendre avec la main, en se baissant seulement !
Le vilain, ébahi, s’arrêta, envoyant Renard à tous les diables, et puis il s’en retourna chercher son jambon.