CONTRE RENARD A LA ÇOUR DU ROI
L'hiver était passé, l’aubépine fleurissait, les rosés s’ouvraient, l’Ascension approchait,. quand. Sire Noble le. Lion tint, de nouveau, Cour plénière. Auçune bête ne fut assez hardie pour ne pas venir, sauf Renard. Et chacun, à grands cris, l’accusait d’imposture.
Ysengrin, qui n'avait rien oublié de sa haine, s’avança devant le Roi, et dit :
— Sire, faites justice de ldulière dont: je me suis. déjà plaint. Rendrd devait s'en justifier par serment, mais, devant les reliques — je ne sais qui l’a conseillé — il n’a pas voulu jurer et s'est enfui.
Sire Noble répondit avec humeur
— Voyons, Ysengrin ! laissez cela} n’y pensez dus ! Vous n'avez rien à gagner à rappeler votre honte, Rois, comtés et barons sont sujets à cet accident — il en é$t grande saison | Jamais je n'ai.entendu faire tant de bruit pour un si petit dommage ! De ces choses-là, moins on parle mieux cela vaut!
Brun l'ours dit : De
— Beau sire, vous pourriez mieux parler. Yengrin n'est ni mort, ni prisonnier, pour qu'il ne se venge pes de Renard qui
l’a offensé. Il] serait assez puissant pour se venger lui-même s’il ne respectait les récentes trèves. Mais puisque vous avez fait régner la paix générale en tous vos Etats, faites-la régner aussi entre vos barons. Si Ysengrin se plaint de Renard, que Renard soit jugé ! Citez-le à comparaître, et s’il est coupable, qi’il paye l’amende de son crime. Envoyez-moi le chercher, je vous l’amènerai et nous lui apprendrons les égards qu’il vous doit. |
— Sire Brun, dit Bruyant le taureau, malheur à qui conseillera au Roi de prendre amende pour payer la honte qu’a subie Ysengrin ! Pourquoi cet Ysengrin vient-il se plaindre ? Moi, je sais bien que ci ce puant roux de Renard avait outragé ma femme, il n’y aurait PAPERS ni forteresse qui m'empêcherait de le châtier.
— Sire Brun, ajouta Grimbert, ce que Renard a fait, par amour, ne comporte pas de plainte puisqu'il n’y a eu ni violence, ni effraction, ni rupture de trève. Depuis longtemps il aimait Hersent qui n'aurait jamais rien dit s’il n'avait été que d'elle. Ysengrin a pris cela trop à cœur. Quel dommage 2-t-il subi ? Si son pot est abîmé pour la valeur d’une noisette, je suis prêt à en payer le prix tout entier. Quand Renard sera venu on le jugera, mais ce qui en sortira de plus clair ce sera la honte de dame Hersent. Ah ! le beau bruit qu’a fait votre mari pour que tout le monde vous montre au doigt !
Hersent rougit, elle n'avait plus un poil de sec et elle répondit en soupirant :
.— Sire Grimbert, je n’en peux mais! J'aimerais mieux qu'il y eût paix entre mon Seigneur et Renard qui n’a jamais
rien eu de moi. Je suis innocente. Mais que vaut mon dire? Personne ne me croira. Cependant je suis prête à subir le jugement par eau froide ou fer chaud et à jurer par Dame Dieu, par tous les Saints, que jamais Renard ne fit rien de moi qu'il n’eût pu faire de sa mère. Ce n’est pas pour lui que je le dis, ni pour amender sq cas — je me moque de lui comme d'un chardon pour les ânes — je le dis pour Ysengrin qui croit toujours être trompé. Il est si jaloux ! Voilà dix ans qu’il m'a épousée, je suis restée une loyale épouse. Et que tous m'entendent ! je n’ai jamais rien fait qu’une nonne n’eût pu faire.
Quand Hersent se fut ainsi justifiée, Bernard l’âne eut grande joie au cœur, car cela suffit à le persuader qu'Ysengrin n'était pas cOCu.
— Ahlfitil, gentille dame ! Si mon ânesse était aussi loyale que vous ! ‘et toutes les autres femmes ! et toutes les autres femelles ! Vous avez si bien juré que je vous ai crue tout de suite. Qui pourrait encore vous soupçonner après un tel serment ? Que Dieu ne me pardonne jamais mes péchés et ne me fasse jamais trouver tendre chardon dans le pré, si vous vous souciez de Renard ou de son amour ! Le siècle est si méchant, si médisant, si mauvais, qu'il affirme ce qu'il ne voit et blâme ce qu'il devrait louer. Ah ! Renard ! à la male heure vous êtes né! Vous avez calomnié Hersent, et maintenant elle demande le jugement par eau froide et fer chaud !
Hersent l’écoutait sans rien dire et se garda de répondre. Tous daubaient Renard. Seul, Grimbert se leva pour défendre