GRIMBERT VA CHERCHER RENARD
œufs, volailles, brebis et vaches. Renard dit à Grimbert:
— En longeant cette haie d’épine, du côté du poulailler nous retrouverons le chemin que nous avons perdu.
— Renard! Renard! fit le blaireau, Dieu sait pourquoi vous dites cela ! Fils de ribaude, puant hérétique, méchant traître ! Ne vous êtes-vous pas confessé hier? N’avez-vous pas. demandé à Dieu de vous pardonner vos péchés ?
— Je l'avais complètement oublié, dit Renard. Allons-nous en, me voilà prêt. ME À
— Renard ! Renard ! folle créature! toujours tu seras traître, toujours parjure et foi-mentie | Tu es en grand danger de mort, tu viens de te confesser, et tu veux pécher encore ! Viens! Que maudite soit l'heure où t'a mère t'a laissé toniber sur laterre!: : CE Re
— Tu'as raison, cher frère, dit Renard, noue en |
Il n’osa pas dire autre chose, :mais il était bien triste de renoncer aux poules, et souvent it se retourna pour regarder de leur côté. N’eût été Grimbert, il eût vite été vers elles, leur eût vite tordule cou, les eût mises vite à la raison.
Côte à côte’ les barons chevauchaient:. Dieu ! comme la mule de Grimbert va ur amble rapide |. Maïs le cheval de Renard bute, son flanc bat, tant son maître a peur ! |
"Amblant, galopant, par plaines et'' bois’ et montagnes, ils arrivèrent dans la vallée où se tenait la Cour, et ue la porte de mass ils mirent pied à terre. !. : : -
RENARD EST CONDAMNÉ A ÊTRE PENDU IL PREND LA CROIX POUR ÉVITER DE L'ÊTRE
Quand Renard fut arrivé à la Cour, il n’y eut bête qui ne se préparât à déposer contre lui. Ysengrin aiguisa ses dents. Tybert et Brun ne dirent rien, mais n’en pensèrent pas moins.
Renard ne fit pas figure de couard. Sans se soucier qu’on laimât ou qu'on le haït, la tête haute, il s'avança et dit :
— Roi, je vous salue ! Je vous ai servi mieux que tous les barons de l’Empire. et ceux qui m'ont décrié auprès de vous ont tort. Malheureusement vous ne m'avez jamais aimé, et depuis que j'ai quitté la Cour — avec votre permission — les méchants ont tout fait pour se venger de moi, et vous m'avez condamné à mort ! Mais quand le Roi croit ses mauvais barons et ne croit pas les bons, quand il lâche Ia tête pour prendre la queue, tout va mal sur la terre. Car ceux qui sont serfs par nature ne savent pas garder la mesure. S’ils peuvent s'élever à la Cour, ils s'efforcent de nuire à autrui, ils font tuer les pauvres gens, ils falsifient les monnaies, ils conseillent le mal dont ils savent tirer profit, ils empochent l'avoir du voisin. Je voudrais bien savoir ce que Tybert et Brun ont à me reprocher ! Il est vrai que, si le Roi le permet, ils peu-
vent m'injurier, mais ils ne peuvent dire en quoi je les ai offensés.
Brun a mangé le miel du vilain, et le vilain l’a rossé ! Pourquoi ne s'est-il pas défendu ? Ila de grandes mains, de grands pieds, un grand museau, de grandes dents, des griffes.
Messire Tybert à mangé des souris et des rats, il s’est laissé prendre. Qu’ai-je à voir là-dedans ? Je ne suis ni prévôt, ni maire, pour lui faire rendre justice.
D’Ysengrin je ne sais que dire. Il a raison de prétendre que j'ai aimé sa femme, mais elle ne s’en est pas plainte. Le pauvre fou est jaloux, mais de quoi se plaint-il, si elle m'aime ? Est-il juste de me pendre pour cela ?
Sire, Votre Majesté est grande et j'ai toujours été un loyal serviteur. Maintenant je suis vieux, j'ai la gorge toute blanche, j'ai peine à marcher et l’on me fait venir à la Cour ! J’y viens puisque le Roi l’ordonne, mais qu’il me fasse brûler ou pendre, je ne peux pas me défendre. Je ne suis pas un puissant de la terre, et ce serait pauvre justice que de me pendre sans jugement.
— Renard ! dit le Roi, Renard ! Maudite soit l’âme de ton père et celle de la ribaude qui t'a porté sans avorter de toi | Traître, tu sais bien parler et plaider ! Qu'importe ? tu ne partiras pas d’ici que justice. ne soit tirée de toi. Rien n’y fera ta mine hardie, rien n’y changera ta Renardie ! Mes barons jugeront comment l’on doit traiter un larron, un félon tel que toi. Et si tu ne peux te justifier de toutes les accusations portées contre toi, il t'en cuira |
— Sire Roi, dit Grimbert, si votre baron s ile. devant
vous pour que justice soit faite, ou âccommodement conclu, ce n’est pas une raison pour le traiter comme vous traitériez un vilain. Renard est venu ici, avéc votre sauf-conduit, pour répondre à cé dont on l’accuse. Si quelqu'un se plaint de lui, octroyez-lui de répondre devant toute la Cour.
Avant que Grimbert eût fini sa harangue, sut pieds étaient dtessés déjà Ysengrin, Belin le mouton, T'ybert le chat, Brun l'ours, Ronneau le mâtin, Tiercelin le corbeau, Chantecler, dame Pinte, Epinart le hérisson, Petitpas le paon, Frobert le grillon qui criait plus fort 4e les autres, Rousseau l’écureuil, Couard le lièvre, tous ceux à qui Renard avait joué dé mauvais tours et qui auraient voulu s’en venger maintenatit.
Le Roi, à haute voix pour que tout le monde l'entendit, patla ainsi : |
— Seigneurs ! quelle justice ferai-je de ce larron sans foi ? - | |
Les barons répondirent :
= Nous vous approuverons tous, si vous le faites pendre haut et court. | — Vous avez bien dit, répliqua le Roi. Il sera pendu. Et tout de suite! S'il nous échappait, jamais nous ne le rattraperions — et nous pourrions nous en repentir ! | |
Sur un rocher, au somimet d’une montagne, on dressa la potence. Et voilà Renard bien près de la mort !
Le singe lui fit une grimace et lui donha un soufflet. Renard se retourna et vitune foule immense. Il était bousculé, tiré, poussé, pieds et poings liés. Couard le lièvre, de loin lui jeta une pierre. Renard secoua la tête en recevant cette
pierre, et Couard fut si éperdu de frayeur qu’il disparut dans une haie, pour mieux voir, dit-il plus tard, la justice qu’on allait faire.
Quand Renard vit dresser la potence, il dit au Roi :
— Sire ! laissez-moi dire un mot. Je suis pris, je suis lié, je vais être pendu. J'ai commis de très grands péchés dont j'ai là conscience souillée. Mais je me repens, ét.pour faire pénitence je voudrais prendre l4 Croix et aller Outre-mer. Si jy meurs je serai sauvé. Si je suis pendu maintenant, je serai damné et ce sera pour vous une pauvre vengeance, Je me repens ! |
Il alla tomber aux pieds du Roi qui eut pitié de lui.
Grimbert dit : |
— Sire, au nom du Dieu tout-puissant, écoutez-moi ! Pen. sez combien Renard est preux et courtois, vous pouvez un jour avoir besoin de lui, car vous n’avez pas plus hardi serviteur. Qu'il prenne Îa Croix et aille Outre-mer, il reviendra au premier appel. un
— Non ! dit le Roi, il reviendrait pire qu’il n’est. Tous sont ainsi. Même ceux qui partent bons. reviennent mauvais. Il fera comme les autres. Si je le laisse dois qu L ne revienne jamais !
…— Alors, dit Grimbert, æ il prenne la Croix et reste làbas ! | |
Renard écoutait. Îl était très content, mais pas très décidé À faire le voyage. On lui attacha la croix, à la place où elle devait être, sur l’épaule droite, on lui apporta l'écharpe et le bourdon.
Toutes les bêtes étaient mécontentes. Celles qui l'avaient frappé pensaient qu’elles pourraient le payer cher s’il n’était pas pendu. nu
Voilà Renard en pèlerin, écharpe aucol, et à la main bourdon de frêne. Le Roi lui dit de pardonner à tous ceux qui lui avait fait du mal et de renoncer à la ruse et à la fourberie — pour assurer son salut. Il obéit — il obéira, tant qu'il sera devant le Roi ! — il rompit le fétu et pardonna à tous ses ennemis. Et un peu avant l’heure de none, il quitta la Cour sans saluer personne, sauf le Roi et son épouse Madame Fière lOrgueilleuse qui était si courtoise et si belle. Elle dit gentiment à Renard : |
— Sire Renard, priez pour nous ! Nous prierons aussi pour vous |
— Dame, répondit-il, votre prière me sera précieuse. Heureux celui pour qui vous daignez prier ! Et béni-serait mon voyage si vous me donniez votre anneau |
La Reine lui tendit son anneau. Personne ne s’en aperçut. Renard le prit et dit tout bas, entre ses dents :
« Pourrier au monde je ne donnerais cet anneau ! »
Et puis il prit congé du Roi.
S'en allant, au grand trot, il passa près de la haie où messire Couard était caché, et comme il avait grand’faim, il y entra. Couard, de frayeur, sauta sur pieds, mais il n’était plus temps de fuir.
— Messire Renard, dit-il, je suisbien content de vous voir sain et saui. Je souffrais tant de toutes les souffrances que je vous ai vu endurer !
— Situas souffert de mes souffrances, dit Renard, Dieu veuille que je me repaisse. des tiennes !
Couard frémit et voulut s'enfuir, mais Renard le saisit et dit :
— Corbleu. Sire Couard, reste là | tu ne € n'échappe pas, mes enfants te mangeront.
Et il létourdit d’un coup de bourdon.
La Cour du Roï se tenait en un grand val obnd entre quatre rochers aigus qui pointaient vers le ciel. Sur le plus élevé Renard monta, tenant Couard par les pattes, la tête en bas, pour le porter à ses enfants. — mais, Dieu en avait disposé autrement. M CR
Renard vit à ses pieds: le Roi, la. Rene. tous les ns toutes les bêtes, qui parlaient de lui, sans savoir qu’ilemportait Couard. Il arracha sa croix et s’écria, aussi haut qu il put crier : : , fe |
— Roi ! reprenez votre. chifond Que Dieu confonde le museau qui m'encombra de cette friperie et: du bourdon et de l’écharpe ! |
Alors, aux yeux de tous, if se torcha le 7 avec: lacroix et la leur:jeta sur la tête. Puis il cria au Roi: ° . 1:
— Sire ! Ecoute-moi bien ! Le sultan Noradin: m'a thargé de te saluer ! Les païens te craignent tellement qu' ‘ils ont tous fui en me voyant venir |. :1 :.: ; ”
Tandis qu'il “Lisantarie et se moquait ainsi, l oublia Co qui tout à.çoup.bondit, et fit trois sauts jusqu’à la Cour. En: très piteux état, côtes écorchées par leibourdon, il se jetæ aux. pieds du Roi et lui. conta la diablerie de Remard. 4 : :
— Sire, s'écria-t-il, je me mets sous votre protection !
— Dieu ! dit le Roi, comme je suis trahi et bafoué par ce Renard ! Seigneurs ! vous tous qui êtes ici, courez-lui sus ! Et Corbleu ! s’il vous échappe vous serez tous pendus !
Ils s’élancèrent, Ysengrin, sire Belin le mouton, Brun, Tybert, Pelé le rat, Chantecler, dame Pinte, Ferrant le cheval, Ronneau, Blanchard le chevreuil, Tiercelin, Frobert le grillon, Petit-pourchas le furet, Beaucent le sanglier, Bruyant le taureau. Tardif le limaçon marchait en tête et portait l’oriflamme qui flottait au vent.
Renard les vit venir, il était cerné de tous côtés, i ne pouvait s'enfuir. Il se réfugia dans une grotte, et tous y entrèrent derrière lui, jurant qu’il n’y aurait enceinte, mur, fossé, barrière, forteresse, donjon, tour, buisson, tanière qui pussent l'empêcher d’être pris et conduit au Roi pour. être pendu.
Renard était serré de près, les poils de sa pelisse-volaient ‘sous les dents de ses ennemis, il n'avait plus aucun espoir de leur échapper quand il trouva enfin un couloir étroit où il se faufila et qui le conduisit dehors.
Bientôt il fut à Malpertuis où il ne craignait plus rien, ni siège ni assaut. Vienne qui veut !.et qui ne veut l'aimer le haïsse ! il est en sûreté |
Hermeline sa chère femme qui l’aimait de tendre amour et le respectait, accourut au-devant de lui avec ses trois fils, Malebranche, Percehaie et Rovel, le plus beau des trois. Ils lentourèrent, le soutinrent, le dorlotèrent, le pléignirent, lavèrent avec du vin blancses plaies qui saignaient, et le firent asseoir sur un coussin. Puis le dînet fut servi. Renard était si.
las, si fatigué, qu'il ne mangea que le croupion d’une geline. Dame Hermeline le fit bien baigner, bien ventouser, bien sa'gner, tant qu'enfin il retrouva sa belle santé d’autrefois.
Sire Noble le Roi, à la tête de son armée, vint devant le château de Renard.
Il vit que l'enceinte était très forte, et les murs, les tours, les donjons très épais, très solides, si hauts qu’une flèche n’y pouvait atteindre. Il vit les créneaux au-dessus de la porte, le pont levé et les chaînes tirées. |
Le château était assis sur une roche. Le Roi approcha, mit pied à terre, et sa suite mit aussi pied à terre. On tendit les . pavillons, chacun se logea comme il put, et le siège commença.
Dès que Renard eut repris ses forces, il monta sur la tour, vit Hersent et Ysengrin campés sous un pin et leur cria :
__ — Amis ! que vous semble de mon château ? En avez-vous jamais vu d'aussi beau ? Dame Hersent, j'ai foulé votre vendange, et sile cocu qui vous nourrit n’est pas content, je m'en moque | | |
Et toi Tybert, que j'ai fait prendre au collet, qu'est-ce
qu'on t'a donné avant que tu en sortes ? Cent coups, je l’espère, sans rien t’offrir à boire. |
Et toi Brun, vieil ours, je t’ai joué un bon tour quand tu as voulu manger mon miel ! Tu y as laissé tes oreilles !
Et toi Chantecler, tu chantais vraiment clair quand je te tenais par la gorge. Mais tu as été plus rusé que moi et tu m'as échappé.
Et toi Tiercelin, je me suis bien joué de toi — j'ai mangé ton fromage — il était bon — et si tu n'étais parti à temps, je t'aurais mangé aussi.
Je vous ai tous bernés, et je compte recommencer avant longtemps. |
Et toi, Roi ! regarde l'anneau que la Reine m'a donné | !
— Renard ! Renard ! répondit le Lion, votre château est fort, mais pas si fort que je ne l’assiège, et-je ne m’en irai qu'il ne soit pris. Moi vivant, je le jure ! le siège n+ sera pas levé que le château ne soit rendu — et vous pendu! . ,
— Sire, c'est ainsi qu'on fait peur aux lâches ! Mais avant que mon château soit rendu, il vous sera vendu bien cher ! J'ai des vivres pour sept ans. J’ai des poules et des chapons, du gros bétail aussi, belles brebis et vaches grasses, sans compter les oies et la provision de fromages. En mon château, j'ai une belle source claire et je n’ai pas besoin qu’il tombe chez moi une goutte de l’eau du ciel. Adieu ! je rentre. Travaillez ! Je vais dîner avec ma femme, et si vous jeûnez je men moque! | E
Le lendemain matin, dès l'aube, le Roi fit venir ses barons : | 2 —
— Or ça ! dit-il, donnons Passaut, car "je veux dénicher ce larron !
À ces mots, tous nec Et ce. “e un bel assaut qui dura jusqu’au soir. La nuit les arrêta.
Le lendemain ils recommencèrent, mais ils ne purent faire seulement tomber une pierre des murailles.
Pendantune bonne demi-année le siège continua, sans que Renard perdit un pois vaillant. Et tous les assauts que le Roi donna ne firent pas pour un denier de dommage.
Un soir, fatigués. après un rude assaut qu'ils avaient donné, les assiégeants dormaient profondément. Renard sortit sans bruit de son château. Il les vit tous dormir, qui sous un chêne, qui sous un frêne, qui sous un ‘hêtre, qui sous un ormeau, et il les attacha, par la patte ou par la queue; chacun à son arbre. Il lia le Roi lui-même, très solidement, par la queue, puis il alla vers l'endroit où la Reine dormait, couchée sur le dos. Entre ses jambes il se glissa, et elle, pensant que ce fût son Seigneur, le laissa faire. Quand il eut fait, elle ouvrit les yeux, et reconnaissant Renard, poussa un grand. cri, :.
: Déjà l'aube était passée, et le jour clair, a ce cri réveilla les dormeurs. Ils furent très étonnés de voir Renard le roux avec la Reine, et chacun s’écria:
« Debout ! Debout. ! attrapez-le ! »
Sire Noble sauta si brusquement que sa queue s’allongea d'un demi-pied, .mais elle ne rompit pas. Il tira, tira vainenement, il était bien attaché. |
Etes autres tiraient, tiraient vainement ! ::
Mais Renard avait oublié d’attacher Tardif le limaçon, le porte-enseigne qui tira son épée et courut délivrer les autres en coupant leurs liens.
Tous se lancèrent à la poursuite de Renard.
Au moment où il entrait dans sa tanière, Tardif le saisit par un de ses pieds de derrière, le ramena dehors et le remit entre les mains du Roi qui accourait.
Alors ce fut un grand frémissement et une grande clameur dans l’armée. Tous tombèrent sur lui, le battant, le déchirant — il était en mauvaise passe | et on le conduisit à la potence pour le pendre, sans que le Roi voulût entendre Pr de rançon. Ysengrin dit du Roi : |
— Sire, pour l'amour de Dieu ! ro moi ! que je me venge ! |
Le Roi n'en voulut rien faire et il dit, après qu'on eût bandé les yeux de Renard :
— Renard, vous allez être puni de l’outrage que vous avez fait à la Reine. Vous l'avez surprise cette nuit, couchée sur le dos et vous étiez bien près de me honnir — mais je sais qu'il n’en a rien été. Nous allons vous mettre la corde au cou.
Alors Ysengrin le saisit par la tête et le frappa, Brun lui enfonça ses dents dans la cuisse, Ronneau le prit à la gorge, Tybert avec ses ongles pointus lui déchira la peau, tandis que Tardif lui taillait des croupières. Toutes les bêtes voulaient lui donner un coup, mais toutes ne pouvaient pas approcher, tant la foule était serrée de ceux qui se ruaïent sur lui.
C'est quand un homme est dans le malheur qu’on voit qui est son ami. Grimbert seul pleurait et priait pour Renard,
mais il ne savait comment le secourir car il n'était pas assez fort. . a .
Pelé le rat. se glissa entre les pieds de tous, dans la foule, et se jeta sur Renard, mais Renard l’étrangla net, sans que personne s’en aperçüût.
Déjà Renard avait la hart au col quand Grimbert parla, très haut pour que chacun pût l'entendre.
— Renard ! vous voilà aujourd’hui arrivé au ne IL faut que vous en passiez par là. Ne voulez-vous pas vous confesser et faire votre testament puisque vous avez trois beaux entants. | |
— Vous avez raison, répondit Renaïd, il est juste qué chacun aït sa part. | ï
. Mon château, que personne ne prendra ; jAroAE, sera pour mon fils aîné.
Mes autres forteresses je les laisse à ma chère femme.
: À mon fils Percehaie je laisse le jardin de Robert Fressoie où il y a tant de souris et de rats.
À mon troisième fils Rovel je laisse le jardin de Martin Lovel et le courtil derrière la grange avec toutes les poules qui y sont. Il aura là des victuaillés, au moins pour un an.
Je n'ai pas autre chose à leur donner,
— Votre fin approche, dit Grimbert, ne me laisserez-vous rien, à moi votre cousin ? |
— Si ma femme se remarie, vous lui red tout ce que je lui laisse et le garderez pour vous. Maintenant, si Monseigheur le Roi y consentait, je me ferais moine ou ermite et j'endosserais la haïire. J'ai assez vécu dans le siècle.
Ysengrin s’écria :
— Traître maudit ! Quelles fariboles nous contez-vous encore ? Vous feriez vraiment un beau moine ! Vous avez mérité. la corde ! et qui vous sauverait de la mort ne serait pas de mes amis.
— 'Sire Ysengrin, dit Renard, tel ne pèche qui le regrette.
— Allons ! dit le Roi, qu'on le pende sans tarder davantage. | |
Tandis qu’il disait ces mots, le Roi vit, en bas, dans la plaine, une grande troupe de gens à cheval. C'était Hermeline, la femme de Renard, qui venait à travers champs, menant grand deuil, et ses trois fils la suivaient. Ils s’arrachaient les cheveux, ils se tordaient les bras, ils poussaient de tels cris qu’on les entendait d’une lieue. Ils s’avançaient, en désordre, aussi vite que pouvait marcher un sommier chargé d’or qu ils amenaient pour racheter Renard.
‘Renard n’était pas encore confessé quand ils rompirent la presse et tombèrent aux pieds du Roi. Dime Hermeline dit :
— Sire !: grâce pour mon Seigneur ! Je vous donnerai tout cet or si vous lui faites grâce !
Le Roi regarda ce trésor, il lui sembla qu’il y avait là beaucoup d’argent et beaucoup d’or. Il eut ds envie de lavoir et cependant il dit : nu
— Dame, la cause de Renard est mauvaise ! Hi a. commis plus de méfaits qu'on ne pourrait vous en raconter ; il ne veut ‘pas s’amender et il a mérité d’être pendu. Tous mes barons veulent qu'on le pende — et je leur ai promis de le pendre.
— Sire, au nom de Dieu en qui vous Tee païdonnezlui cette fois ‘encore !
Le Roi, considérarit combien était gros le trésor d'or et d'argent qui était une charge bien leurde pour le sommier, dit : | |
— Je lui pardonne ! mais au premier méfait dont il se rendra coupable, sans rémission il sera pendu.
Alors on lui enleva ses liens et on l’amena devant le Roi.
—— Renard ! dit Noble, faités attention ! je vous pardonne, mais à la première faute vous serez pendu. | © — Sire, que Dieu me garde de jamais rien faire Fou le mériter.
Tous se taisaient, très mécontents de voir encore échapper Renard, quand tout à coup, dans le silence on entendit une voix claire et haute qui disait : |
— Voyez ‘quel crime ce Renard vient encore de commettre ! :
Tous se retournèrent du côté d’où venait cette voix:et virent, au-dessus de la foule, au bout du bras tendu de Tardif le limaçon, le cadavre de Pelé, le pauvre rat que Renard venait d’étrangler. |
Quand Renard: vit que son dernier crime était découvert, sans attendre autre chose il s‘emfuit, mais ilne put aller loin, tous se précipitaient pour lui barrer le chemin, et sa seule ressource fut de grimper dans un grand chêne qui se trouvait là.
Le Roi vint, en personne, au pied du chêne, et ordonna à Renard de descendre.
— Sire, je ne descendrai si vos barons ne me jurent — et si vous ne m'en livrez otages — qu'ils ne me feront nul dommage, car je vois beaucoup d’ennemis autour de moi.”
Comme le Roi, très irrité, ne répondait pas tout de suite, Renard ajouta :
— Ne restez donc pas ainsi, assis sur votre den: sans rien dire ! Contez-moi plutôt l’histoire d’Ogier le danois ou quelqu’autre. Qui sait une histoire ? Qu'il La conte ! Je l’entendrai volontiers, de là-haut !
À ces moqueries, le Roi frémit de colère. L fit spores deux haches et l'on commença à couper le chêne. Renard descendit un peu. Il tenait à la main un gros morceau de bois, il descendit encore un peu, et le jeta sur le Roi qu'il atteignit derrière l’oreille. Le Roi tomba, les barons accoururent pour le recevoir dans leurs bras, et tandis qu’ils ne pensaient qu’à le secourir, Renard sauta. à bas de l'arbre et s'enfuit.
Tous poussèrent de grands cris, mais personne ne voulut quitter le Roi blessé, Et puis n’était-ce pas chose impossible que d’attraper cet enfant du Diable ? Aussi Renard rentra-t-il tranquillement à Malpertuis. . | 2
Les barons emportèrent le Roi, très grièvement blessé, en son palais. Le siège fut abandonné, et le Roi resta longtemps entre les mains des meilleurs «idecins avant de retrouver la santé. oi
Ainsi fut levé le siège de Malpertuis et l’armée se retira, en grand désordre, derrière la litière où l’on emportait le Roi blessé. .
* Renard fut libre d’ A de venir, et se remit à he car l ne craignait guère tous ces barons qu'il avait offensés et qui n'avaient pas su se venger.
__ Mais quand trois mois furent écoulés, il dou que Noble était guéri de sa blessure, et il n’osa plus sortir. Car cette fois il avait manqué de respect au Roi, en la personne de la Reine, et, bien que sa Majesté:eût feint de n'avoir pas vu ce qu'elle avait parfaitement vu, Renard pensait que s’il venait à la rencontrer, seule par chemins; elle. pourrait prendre de lui telle vengeance que jamais on ne retrouverait trace ni morceau de Renard. À e
Il avait bien aussi frappé le Roi, F la vue de toute l’armée, mais de cela, s sans doute, le Roi aimait mieux ne | pas se souvenir,
Peu à'peu, cependant, la crainte ane de son cœur. Il n'y resta que l'envie de se moquer encore de ces barons dont il s'était si souvent moqué. Pour pouvoir reparaître à la Cour, il résolut d'accepter le combat qu'avait demandé Ysengrin. ‘il
pensait en sortir vainqueur car il était passé maître en l’art de l'escrime.
H partit pour la Cour. Il ne s'attendait pas à y être bien reçu, mais il espérait que le plus fort de la haine de ses ennemis était calmé.
Quand il arriva, la Cour était en fête. Les barons dansaient, ballaient, sautaient au bruit des tambourins. D’autres chantaient, à belle voix, à longue haleine, ou jouaient de la citole. Les chants s’accordaient aux chants, à la danse, et c'était, dans tout le palais, belle musique mélodieuse. -
Quand il entra dans la salle, les chants et les danses peu à peu s’arrétèrent, à mesure que ceux qui chantaient et dansaient le voyaient. Et puis une clameur s’éleva, la foule se pressa autour de lui.
Tiercelin le corbeau, sautillant, croassant, battant des ailes, se précipita le premier. Ysengrin, Brun et Tybert, montrant les dents, grognant, se hérissant, approchèrent lentement. Bruyant le taureau et Brichemer le cerf, baissant la tête, tournèrent vers lui les pointes de leurs cornes.
Alors il regretta d’être venu et fit un pas en arrière vers la porte. Mais Grimbert, son fidèle cousin, le prit par la main et lui dit:
— Naie pas peur ! Si tu fais mine d’avoir peur et de fuir, tous vont se jeter sur toi et te déchirer. Avance hardiment |
Renard, avança. Ah ! il n'avait pas l’air d’un vilain ! La tête haute il marcha vers le Roi et s’agenouilla devant lui.
:— Sire ! dit-il, que Dieu vous garde ! vous et votre com-
pâgaie |
‘ Le Roi, furieux et étonné de son audace, lui répondit :
— Ah! Renard! que tu as bien le visage d’une méchante bête ! Tu es plein de venin comme un crapaud ! Mais, Renard ! tant va la cruche à l'eau qu'elle se casse, et je crois que la tienne est cassée ! Voilà Brun, Ronneau, biichemer, Tybert, Tiercelin, la Mésange, Chantecler, dame Pinte qui tous ont à se plaindre de toi. Voilà Ysengrin à qui tu as fait honte et vilenie. Je ne veux plus supporter ta renardie ! Quand tu as pris la Croix pour aller en Terre-Sainte, nous t’avons tout pardonné. Mais Dieu sait ce que tu as fait de ta Croix ! Quand tu nous a attachés par la queue, pendant notre sommeil, tu es allé vers la Reine qui dormait, couchée sur le dos, et j'ai failli voir ma honte, comme Ysengrin a vu la sienne. La Reine s’est éveillée à temps, elle a crié, elle t’a repoussé et tu n'as rien pu faire. Je regardais, j'ai bien regardé, tu n'as rien fait. Et je rends grâces à Dieu qui m'a permis de si bien voir. On t'a mené au pied de la potence, et je t’ai pardonné encore, à la requête d’Hermeline qui a su toucher mon cœur par l’importance du trésor d’or et d'argent qu’elle m'a apporté. Pendant qu’on te menait pendre, tu as tué traîtreusement Pelé le rat. On me dit que ç’est toi qui m'as jeté cet énorme morceau de bois qui m'a fendu la tête. Je n’en crois rien. Je pense que ce morceau de bois est tombé de l'arbre parce que Dieu l’a voulu — car on ne peut, en bonne raison, süpposer que tu aies osé, toi ! t'attaquer à Moi!
— Sire, répliqua Renard, je pourrais ae ben à, ces accusations. Vous avez compris qué je n'ai; nf, touché Madame la Reine, ni porté la main sur vous. Je suis venu
simplement pour dire que je suis prêt à soutenir par serment et par bataille que je ne me suis jamais attaqué à la femme d'Ysengrin, que je ne lui ai jamais fait violence et que, tout ce que j'ai eu d'elle, elle me l’a donné de son plein gré !
— Tu mens, dit Ysengrin, et nous aurons bataille !
+— C’est mon plus grand désir, dit Renard,
Et il tendit son gage. Le Roi le prit.
Ysengrin donna le sien. Les barons étonnés pensaient qu'il fallait que Renard fût bien fort en escrime pour affronter ce combat.
Le Roi demanda les otages.
Ysengrin donna les sicns: Brun, Tybert, Chantecler et Couard.
Renard choisit Bruyant, Beaucent, Épinart le hérisson et son fidèle cousin Grimbert.
Le Roi fixa le combat à quinze joue de là, sans ajournement et dit: : |
— Jusque-là, vivez en paix — et rentrez chacun chez vous.
Renard n'était pas aussi vigoureux qu'Ysengrin, mais il comptait sur sa science de l'escrime. Il savait se couvrir, et rompre pour attaquer au bon moment. Il connaissait maints tours, maintes ruses et feintes, il espérait casser bras ou jambe à Ysengrin avant d'en venir au corps. à corps.
Pendant ces quinze jours, Ysengrin resta chez lui. Fort de son bon droit, il attendait impatiemment le jour de la bataille et regrettait qu’elle tardât tant.
Tous deux se munirent des meilleures armes. pot
L'écu d’Ysengrin était de couleur vermeille ; il avait une
cotte rouge sous son armure, des chausses et des jambières ajustées. Il tenait en main un solide bâton de néflier. :
Renard n’était pas moins bien équipé. Ses amis lui avaient procuré un écu rond — comme il les aimait — de couleur jaune. Sa cotte était très courte, son bâton était a
Au jour fixé ils arrivèrent à la Cour. T - Renard s'était fait raser cheveux et barbe. Ysengrin en fut très dépité, mais il dédaigna de se faire couper ke moindre poil.
. Hermeline et ses trois fils menaient grand deuil pour Renard. Ils priaient Dieu de lui venir en aide, de le garder dé male aventure et de le sauver de là mort en cette bataille. Ils priaient très dévotement pour leur époux et pou leur père qu ‘ils aimaient tant et qui les aimait.
Hersent, elle, priait pour que son Seigneur ne sortit pas à son honneur.de la bataille et fût vaincu par Renard, son cher Renard qui lui avait fait connaître de si doux plaisirs! Jamais elle ne s'en serait plainte! : | ‘
Quand la foule fut rassemblée au lieu du combat, le Roi fit avaricer Bricheimer pour être juge de la bataille et pour veiller à ce que tout allât selon les règles. Brichemer s’adjoignit trois barons de haute naissance : Léopard, Beaucent et Bruyant. Tous quatre se réunirent en conseil et Brichemer dit:
— Je serais étonné que Renard eût osé faire tout ce dont il est accusé. Il y a tant de plaintes contre lui que je n’en sais’ plus le nombre. Mais Ysengrin les a toutes prises À son corñpte et il a donné son gage pour tous les plaignants. Voyons s’il n'y aurait pas moyen de lui faire retirer sa plainte et d'empécher ce combat. |
— Vous avez raison, répliqua Beaucent.
Ïls retournèrent devant le Roi, et Brichemer dit :
— Sire, nous voudrions que les deux champions s’accordassent. Votre honneur sauf, ce serait une bonne chose que de mettre entre eux la paix.
C'était aussi la pensée du Roi qui répondit :
. — Seigneur, appelez Ysengrin. C’estde lui que cela dépend. Il ne m'appartient que de maintenir le droit de chacun — le reste vous regarde. Mais j'aimerais, comme vous, qu'ils s'accordassent sans bataille. Si vous,pouviez les'mettte en paix, je serais content — je préfère Ja paix à la guerre.
Brichemer alla trouver Ysengrin et lui dit à l'oreille que le Roi s’étonnait et se fâchait que l’on ne 7 mettre la pair entre Renard et lui. |
— Ne me parlez pas de paix, s'écria otre Qu'on me brûle à l'instant si je m'accorde avec lui ! Je veux qu'il. ne se risque plus à couvrir de honte son compère, et à violenter sa commère | ME |
Brichemer lui représenta que tont cela déplaisait fort au Roi et qu'il serait sage de consentir à un accommodement.
.— À Dieu ne plaise, dit Ysengrin, que je fasse jimais paix ou accommodement. Dites au Roi que, sage ou fou, je. ne veux pas de paix ! Chacun dira ce qu’il voudra, maison verra qui fera le mieux sur le champ de’ bataille, et Dieu décidera qui a tort, qui a raison. Dites au Roi que jé. réclame: ‘mon — — il y aura bataille quoi qu’il advienne ! L Le Roi fut très irrité quand Brichemer lui rapporte cette: réponse.
— Alors, s'écria-t-il, qu'ils se battent ! Pour rien au monde je ne les en dispenserais maintenant. Mettez-les sur le champ de bataille !
Ils entrèrent dans le champ, se tenant parla main. Le Roi envoya son chapelain, Belin le mouton, chercher le reliquaire sur quoi ils devaient jurer.
Le Roi fixa la formule du serment et Brichemer dit :
— Seigneur ! écoutez-moi! et si je parle mal, corrigezmoi ! Renard jurera le premier. Il jurera qu'il n’a jamais fait tort à Ysengrin, ni à Tybert le chat, ni à Tiercelin le corbeau, ni à la Mésange, ni à Ronneau, ni à Bruyant, ni à Chantecler.
Renard ! tous vous entendent! Jurez!
Renard se mit à genoux, retroussa ses manches, étendit la main droite sur le reliquaire et jura, par les Saints dont les reliques étaient là, qu'il n’avait nul tort à se reprocher. Il baisa les reliques et se releva.
Ysengrin, indigné de l'entendre mentir ainsi, devant Dieu et devant les hommes, s’agenouilla à son tour.
— Jurez-vous, dit Brichemer, que Renard a fait un faux serment et que vous l'accusez justement ?
— Je le jure! dit Ysengrin.
Il baisa les reliques, se releva et s'en alla un peu plus loin faire oraison, priant Dieu de lui accorder vengeance. Il baisa la terre, se releva, empoigna son bâton, le soupesa, le tourna, le retourna dans sa main, arrangea la courroie, prit son écu, cracha dans ses mains, salua la foule et marcha sur Renard.
Renard étaittrès savant en nécromancie, mais il ne retrouva
plus les mots qu'il aurait fallu dire en ce moment ; il les avait oubliés! Il ne se laissa pas effrayer pour cela; il saisit son bâton, le fit tournoyer avec assurance, passa sa main dans la courroie, et quand il eut pris son écu, il sembla fort comme une tour. Tenant son écu au-dessus de sa tête, il attendit Ysengrin de pied ferme. Ysengrin lui cria :
— Renard, tu es en mauvais point ! Que je ne sois qu’un lâche si je ne me venge de l’affront que tu m'as fait !
— Sire, dit Renard en se moquant, tenez-moi quitte, tous les chevaliers de ma parenté vous rendront hommage, € et j'irai pour vous en Terre-Sainte.
— Renard ! quand tu sortiras de mes mains, tu ne seras plus en état de plaisanter |
— Voire! dit Renard. Attaquez donc au lieu de toujours menacer.
Alors Ysengrin fonça sur lui.
Renard tenait son écu au-dessus de son font. un pied en avant, le museau couvert. Ysengrin se mit à le harceler. Renard d’abord ne fit que se défendre, et puis tout à coup il lança à Ysengrin, derrière l'oreille, un coup bien assené dont toute la tête lui sonna. Ysengrin chancela et faillit tomber. Quand il se vit couvert de sang, il fit le signe de la croix et pria Dieu de le protéger. Il commençait à croire que sa femme l'avait trahi et il restait tout étourdi sans plus trop savoir où il en était.
Renard ne bougea pas, ds une autre Occasion de le frapper, et il lui demanda pourquoi il tardait tant à revenir se battre.
Ysengrin revint à la charge, avança un pied, rompit d'un pas et lança un coup à la tête de Renard. Mais Renard savait chasser les mouches avec son bâton ! Il para le coup et Ysengrin recula. Renard lui dit:
— Sire Ysengrin ! Dieu qui voit tout, sait qui a tort, qui a droit. Faisons la paix avant que vous soyez déshonoré.
— Que je soistondu, répondit Ysengrin, si je n'ai assez de force pour te confondre |
Ils en revinrent aux mains. Ils tenaient leurs écus serrés. Ysengrin lança un coup sur le casque de Renard et le manqua. Renard glissa son bâton sous l'écu d’Ysengrin et le fit tomber. Ysengrin se baissa pour le ramasser. Alors Renard leva son bâton et frappa Ysengrin si violemment qu'il lui brisa le bras gauche. |
Abandonnant leurs écus, ils se prirent à la gorge et restèrent longtemps debout, luttant corps à corps, sans que l’un pût abattre l'autre, car Ysengrin navait plus qu'un bras. Il souffrait grande douleur et, tant qu'il pouvait, déchirait Renard de ses longues dents aiguës. Enfin Renard lui joua un tour d’Anglais. Il lui donna en croc-en-jambe, le fit tomber à la renverse, se jeta sur lui en travers, lui brisa les dents, lui cracha au visage, lui mit son bâton dans les yeux, lui arracha les moustaches et lui cria : |
.— Sire Ysengrin, vous êtes bien niais de vous battre pour une femme ! |
Ysengrin ne bougeait plus et pensait tristément :
" — Fou qui met sa confiance en une femme, et croit ce qu’elle dit! Toutes les femmes sont trompeuses, je ne croirai
plus jamais la mienne. Des femmes viennent les querelles entre amis. Femme fait haïr père et mère, femme fait tuer son compère, par fenime maint homme est honni! La femme est l’abrégé de tous les maux. Fou qui s’y fie !
Tandis qu'Ysengrin se plaignait ainsi, Renard lui lançait de la poussière dans les yeux, le frappait sur le museau, lui arrachait poil et cuir, et laissa échapper son bâton. Puis, voujant en finir, il chercha les yeux d’Ysengrin pour les lui crever avec ses doigts. Maïs sa main s’égara et il la lui mit dans la gueule. Ysengrin mordit de toutes ses forces et trancha la chair jusqu’à los. Renard se pâma, à demi, de douleur, et Ysenyrin, lui glissant son bras derrière le dos, réussit à reprendre le dessus.
Voilà Renard en grand péril Ysengrin le'serrait entre ses genoux, tant et tant que le pauvre Renard ng voyait plus ciel ni terre. Îl avait juré un faux serment, son jour était venu ! Il avait beau implorer tous les Saints, rien n’y faisait, Ysengrin l'assommait, l’étouffait. Il geignait, il ouvrait la gueule, sa langue pendait, il ne pouvait plus se défendre, il souffrait grande angoisse et grand mal, mais il aimait mieux mourir que savouer vaincu. Enfin il devint plus froid que glace, il ne bougea plus, pour coups ou morsures qu’il reçût, et Ysengrin le laissa, pâmé, sur la place. |
Noble alors ordonna qu’on le pendit. Tybert Ini banda les
yeux, Ronneau lui lia les pieds et les mains, tous Îles barons, très joyeux, voulurent aller le voir pendre.
Mais Renard n’était pas mort. Il revint de pâmoison, et pour
prolonger un peu sa vie, à grands cris il demanda un confes-
seur. Grimbert, son cher cousin, qui avait grand deuilau cœur, obtint que l’on tît venir Belin, le chapelain du Roi.
Pendant que Belin confessait Renard, frère Bernard, rentrant à son abbaye de Grand-Mont, rencontra Grimbert qui pleurait. Il lui demanda ce qu'il avait.
— Beau sire, répondit Grimbert, je pleure parce que le Roi a ordonné que Renard fût pendu, sans rémission et on va le pendre à l'instant.
Le frère fut bien affigé et alla aussitôt trouver le Roi.
Le Roi le voyant arriver se leva, car il n’y avait au monde frère qu’il aimât tant. Il le fit asseoir à côté de lui. Frère Bernard le pria, au nom du Dieu tout-puissant, de lui donner Renard vivant. Noble le regarda de travers. Bernard dit :
— Sire, c’est votre devoir. Celui qui ne pardonne pas les injures qu’il a reçues ne peut aller vers Dieu. Jésus-Christ a pardonné à ses bourreaux, et vous devez prendre exemple sur lui. Donnez vie sauve à Renard, ayez pitié du pécheur si vous avez un peu l'amour de Dieu. Laissez-moi l'emmener et le Seigneur vous récompensera. Donnez-le-moi, j'en ferai un moine, etil servira ce Dieu qui est mort, qui a été mis en croix pour notre salut. Dieu ne veut pas la mort du pécheur ! Qu'il se confesse ! et si vous lui accordez la vie, je suis sùr qu’il se repentira, qu'il renoncera à la renardie. Ne me le refusez pas, Sire ! donnez-le-moi, en récompense de ce que j'ai pu faire pour vous.
Noble, qui ne voulait rien refuser au frère Bernard, le lui donna.
Et le frère l’emmena en son abbaye pour en faire un moine.