‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 56 sur 70 · RENARD SORT DU COUVENT · texte numérisé non relu

RENARD SORT DU COUVENT

Quand Renard fut dans l’abbaye de frère Bernard, on lui donna un habit de moine, on lui fit manger du poisson pour l’habituer au régime du couvent et on lui enseigna la Règle de l'Ordre. En même temps on le soignait, et avant que quinze jours fussent écoulés, il était guéri.

Il retenait tout ce qu’on lui apprenait, il semblait avoir un vrai repentir et avoir fait sincèrement profession monastique. Tout le monde le tenait pour un han moine, tout le monde l’aimait. On l’appelait frère Renard. Mais çe qu'il en faisait

n’était que papelardise, Il n’attendait qu’une occasion pour s'en aller, | |

Il suivait très assiduement les Fr. il était toujours le premier à l'église, mais souvent il avait peine à tenir en place car il avait de grandes tentations quand il se rappelait les

poules qu'il mangeait autrefois. Il avait bonne mine, sous son habit de moine, il ne prenait que d’honnèêtes récréations, et s’il avait voulu prononcer ses vœux, il n’y aurait rien eu à dire contre lui.

Cependant il souffrait beaucoup, dans ce métier de moine. Il supportait mal de jeûner, de veiller, de chanter, de psalmodier.

Un jour, il avait entendu, bien dévotement, chanter la messe, il était sorti le dernier, tenant son psautier à la main, quand il vit apporter quatre chapons gras qu’un généreux bourgeois, nommé Thiébault le riche, envoyait aux moines.

« Dieu ! pensa-t-il, je n’ai pas encore fait vœu de ne jamais manger de viande. Celui qui me ferait faire un tel vœu serait un mauvais plaisant. Je ne peux pas me passer de viande. Dieu m'a créé ainsi, ce n’est pas ma faute. »

Le jour passa, la nuit vint. Renard n’avait pas oublié Îles chapons, il n'avait pensé qu’à eux, et sans plus se soucier d’obéissance, il alla les chercher, en mangea un et cacha les trois autres dans un trou qu'il recouvrit de paille, comptant les y retrouver le lendemain.

Personne ne s’aperçut du larcin. Le lendemain, après matines, Renard déjeuna d’un de ses chapons puis retourna au cloître. Il mangea encore le troisième sans qu'on s'en aperçût.

Mais quand il en vint au dernier, un frère qui passait par le garde-manger le vit et le dénonça.

Frère Bernard fut très courroucé, car Renard avait déjà mangé le çorbeau apprivoisé des moines et commis beaucoup

de larcins dont on comprit alors seulement qu'il était l’auteur.

On lui enleva ses habits et on le mit dehors. C'était tout ce qu'il demandait! Vraiment l'Ordre ne lui plaisait pas ! Et joyeusement il s’en alla, tout seul, par chemins, proférant des menaces contre ses ennemis, jurant sur sa tonsure de ne jamais pardonner à Ysengrin, pas plus qu’à Tybert.

Ronneau le mâtin, couché sous un buisson, de loin le vit venir et lui cria :

— Te voilà encore ! Nousaurions mieux fait de te pendre ! Le diable t’a tiré du couvent ! Les moines n’ont pas pu te ‘ supporter !

Renard n’était pas en humeur de . il passa sans rien dire.

La nouvelle se répandit vite que Renard était sorti du couvent et le Roï ne fut pas le dernier à l’apprendre.

Quand le Roï apprit que Renard avait quitté le couvent, il fit partout crier son ban :

« Qui pourra attraper Renard, sans tarder, sans en référer à quiconque, sans l’amener à la Cour, le prenne et le branche au premier arbre, jusqu’à ce que mort s’ensuive |! »

Renard, d’un poulailler où il venait d’étrangler la dernière poule qui y fût restée, entendit le héraut du Roi crier ce ban dans le village. Pendant plusieurs jours il évita la rencontre de toute bête vivante. Enfin ïl adressa à Dieu une fervente prière :

« Dieu qui m'as tiré de tant de dangers, qui m'as permis de faire tant de choses que je n'aurais pas dû faire, garde mon corps de male aventure et déguise-le Li telle façan que personne ne me reconnaisse |! »

Il baissa la tête, se donna un grand coup dans Îa poitrine, fit le signe de la croix et partit en quête de quelque nourriture.

Il arriva devant une maison qui était la maison d’un teinturier. Ce teinturier avait préparé une grande cuve de teinture jaune. Après avoir bien remué sa teinture, il était allé chercher son aune, pour auner le drap qu'il voulait teindre. Il avait laissé sa cuve découverte, et la fenêtre était ouverte.

Renard entra dans la cour, cherchant pâture, ne trouva rien et monta sur la fenêtre. Ne voyant âme dans la maison, il joignit les pieds et sauta dans la chambre. Il tomba dans la cuve, alla jusqu’au fond, remonta et se mit à nager. Il essaya de grimper sur le bord, glissa et retomba. Il essaya encore et retomba, le bord était trop élevé. Et chaque fois qu’il retombait, c'était grand bruit dans la cuve, et des éclaboussures de teinture jusqu’au plafond.

Le vilain qui aunait son drap, entendant du bruit, prêta l'oreille. Il ne comprit pas quel pouvait être ce bruit, il jeta son drap par terre et courut à sa cuve pour voir ce qui se passait.

I vit une bête dans sa teinture ! Il leva son aune à deux mains pour l’assommer. Renard cria :

— Hé ! arrête ! Ne m'assomme pas | je suis teinturier comme toi — meilleur que toi et je pourrais apprendre quelques bonnes recettes, Tu m'as l'air d’être un pauvre teinturier ! Tu ne sais même pas mélanger de la cendre à la teinture pour avoir une couleur nette et pure. Je temontrerai comment il faut faire. Tu n’entends rien au métier !

— En voilà une bonne ! dit le vilain, Qu'est-ce Le tu fais là-dedans ? |

Renard répondit :

— Je trempe et je détrempe cette teinture — c’est ainsi que l’on fait à Paris, Maintenant elle est bien à point, aide-moi à sortir et je t'expliquerai comment il faut t'y prendre pour finir. |

Renard tendit sa patte. Le vilain le tira si brsquement qu'il lui arracha presque le bras du corps.

Qnand il fut dehors, Renard ditau vilain :

—: Retourneé à ta teinture, vilain ! moi je n'y entends rien. J'ai sauté maladroitement, dans ta cuve et j'ai failli m'y noyer. Dieu m'a aidé puisque j'en suis sorti. La teinture a fait bonne prise, me voilà jaune et reluisant, personne ne me reconnaîtra. Adieu, vilain | ue

Il s’en alla, riant aux éclats, se regardant, s 'admirant.

Mais tout à coup, il ne rit plus, près d’une haie il venait de voir Ysengrin et il avait grand peur.

« Las! pensa-t-il, je suis mort ! Ysengrin est fort et gras, moi je suis maigre et épuisé de faim. Après tout, jaune comme

je suis, il ne me reconnaîtra pas, si je contrefais ma voix. »

Quand Ysengrin vit venir vers lui cette bête jaune, il se signa plus de cent fois en s’enfuyant, la queue entre les jambes. Mais il n'alla pas loin. Il s'arrêta, se retourna pour regarder cette bête qu’il n'avait jamais vue. Renard le salua en disant :

— God help ! moi pas savoir parler françai:.

— Dieu vous garde ! dit Ysengrin, de quel pays êtesvous ? sun

— De Bretagne, moi vouloir retourner chez moi, mais aller d’abord à Paris pour apprendre tout le français.

— Et savez-vous un métier ?

— Oui, moi très bon jongleur, mais hier moi battu et mon vielle volé. Si moi avoir un vielle, moi te dire belle chanson, de Merlin, du roi Arthur ou de Tristan, du Chèvrefeuille, de Saint Brandon. Moi savoir toutes les chansons.

— Comment t’appelles-tu ? demanda Ysengrin.

— Moi avoir nom Galopin, et vous comment ?

— Ysengrin. Mais dis-moi, n’as-tu pas rencontré par chemins un garçon roux qui s'appelle Renard ? Dame Dieu, faites que je le rencontre ! Il a quitté depuis quelques jours le couvent où le Roi l'avait enfermé, lui faisant grâce de la corde qu'il avait méritée cent fois. Si je le tenais, je le tuerais bien vite ; le Roi l’a permis et même ordonné au premier qui le rencontrerait. C’est un traître, un larron, un menteur, un félon !

— Moi pas vouloir lui ressembler !

— Tu ne lui ressembles pas. Il est roux, tu es jaune et beaucoup plus beau que lui. Tu es même si beau que, si tu

veux venir à la Cour avec moi, je te présenterai au Roi et à la Reine qui est une gente dame. Je suis sûr que tout le monde t'aimera.

— Moi dire merci. Si avoir vielle, moi te chanter bon chanson.

— Je sais où il y a une vielle excellente, dit Ysengrin. C’est chez un vilain qui en joue chaque soir à ses voisins et à ses enfants. Si tu veux venir à la Cour avec moi, je ! te donnerai cette vielle.

— Moi vouloir, dit Galopin.

Les voilà partis. Ysengrin contait et recontait comment Renard lui avait fait honte et dommage. Renard répondait en son charabias.

Ïls arrivèrent enfin à la maison où il y avait une vielle. Ils entrèrent dans le courtil en se glissant prudemment le long des murs. Ils entendirent le vilain batifoler avec sa femme. Femme et vilain longtemps batifolèrent, et puis le sommeil les abattit, ils s’endormirent. Ysengrin n’entendant plus rien, alla mettre l'œil, puis l'oreille à un trou du mur qu’il connaissait. Il aperçut la vielle pendue à son clou. Les deux vilains dormaient, soufaient, ronflaient. Un grand mâtin était couché devant le feu, mais Ysengrin ne le vit pas, les montants du lit le lui cachaient.

— Frère, dit Ysengrin, attends-moi là, je vais te décrocher cette vielle.

: — Toi me laisser tout seul ! gémit Cons

— Es-tu donc si couard ?

— Moi pas couard, mais moi avoir peur.

Ysengrin ritet dit :

— Je n’ai jamais connu jongleur courageux, prêtre hardi, ni femme sage.

Galopin repartit :

— Si ce fameux Renard être là, lui pas peur !

La fenêtre n’était pas fermée au verrou: Ysengrin la poussa, entra, alla droit à la vielle, la décrocha et la passa à son compagnon. Et tout cela si doucement qu'il ne réveilla ni les vilains, ni le mâtin qui dormait devant le feu.

Dès que Renard tint la vielle, brusquement il referma la fenêtre et assujettit le bâton qui empêchait qu'on pût l'ouvrir du dedans. Ysengrin resta prisonnier. |

Au bruit que fit la fenêtre en se fermant, vilains et chien s’éveillèrent. |

— Or ça! cria le vilain, il y a un voleur là-dedans !

Il se leva et courut jeter dans le feu une poignée de foin pour y voir clair. Ysengrin l'attrapa à belles dents par une fesse. Le vilain se mit à hurler et le mâtin attrapa Ysengrin, à belles dents, par une fesse. ..

— Au secours | Au secours ! hurlaitle vilain, il y a un diable céans !

Sa femme se mit à crier, les enfants se mirent à pleurer, et tous les vilains du village, armés de bâtons et de haches, accoururent à la rescousse. Ysengrin lâcha le vilain, le mâtin lâcha Ysengrin. Le vilain courut au-devant de ceux qui venaient à son secours ; Ysengrin en s’enfuyant, ke heurta si rudement qu’il le fit choir dans un fossé plein de boue, tout à

plat. La boue était très profonde, et les autres vilains eurent grand’peine à l'en retirer avant qu'il s’y noyât.

Ysengrin ne retrouva pas son compagnon.

La plaie du vilain mit plus d’un mois à guérir.

Renard s'était sauvé dans la forêt. Il y resta, couchant tantôt ici, tantôt là, si joyeux d’avoir une vielle, et la travaillant si bien qu’au bout de quinse jours il en jouait mieux que les meilleurs maîtres.

Un jour il rencontra Hermeline, sa ——. Avec elle était un jouvenceau, un certain Poncet, cousin de Grimbert le blaireau, qu’elle voulait épouser. Déjà elle l’eût épousé si elle eût trouvé un jongleur pour jouer et chanter à sa noce. II n’y avait rien à lui reprocher ; tout le monde disait que Renard était mort. Tybert l'avait vu, pendu haut et court, à la potence — à une grande potence très haute, avait-il dit. « Je l'ai bien vu, avait-il ajouté, au bout de la corde, c'était bien lui, il avait les pattes liées derrière le dos. » Hermeline avait. répondu : :

— Je vous crois. Il en avait tant fait cn le Roi avait :#

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