‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 66 sur 70 · LA PARTIE D'ÉCHECS DE RENARD ET D'YSENGRIN · texte numérisé non relu

LA PARTIE D'ÉCHECS DE RENARD ET D'YSENGRIN

Un jour Renard et Ysengrin s’assirent devant un échiquier, rangèrent leurs pièces et mirent au jeu chacun un marc d’or fin.

La partie commença. Ysengrin était très fort aux échecs, il prit d’abord une tour avec un pion, et puis la Reine. Cela

continua si mal qu'avant l'heure de tierce, Ysengrin avait gagné cent livres. Et Renard n’eut plus rien à mettre au jeu. Alors il dità Ysengrin :

— Ecoutez ! je n’ai plus le sou. Je n’ai plus que ma peau à jouer, et je la jouerais volontiers, si vous vouliez, contre de l'argent. |

— Je veux bien, dit Ysengrin.

Ils jouèrent encore une partie et Renard perdit sa peau.

Ysengrin, enchanté, se fit apporter un long clou, en perça Renard et le planta dans l’échiquier. Et puis il s’en alla. Renard se mit à crier, à hurler, tant il souffrait dur «martyre.

Madame Fière, la Reine, entendant ces cris, accourut. Elle fut affigée de le voir ainsi cloué et eut beaucoup de peine à le dégager. Elle l’emporta dans sa chambre et le coucha dans son propre lit — mais ce fut en tout bien, tout honneur, car le pauvre Renard était si accablé de douleur qu'il était près de défaillir. Et puis, de rage, son sang tourna, il tomba en pâmoison. Il resta si longtemps pâmé que la Reine le crut mort. Elle s’écria :

— Renard ! veux-tu donc me quitter ?

Et elle poussa un grand soupir. Renard, entendant ce sou-

pir, ouvrit un peu les yeux et dit :

__ — Dame, pourquoi vous désoler ainsi? Faites-moi préparer un bain.

Le bain fut bientôt prêt, et l’on y mit Renard.

— Amie, dit-il, je crains de mourir de douleur. J'en ai grand chagrin parce qu’il faudra me séparer de vous et renoncer à votre amour.

L4 PARTIE D'ÉCHECS 27g

— J'ai perdu pour toujours ma joie ! gémit la Réine.

On retira Renard du bain, on le recoucha. Il était bien malade. Il demanda à se confesser.

— ÎIlen est temps, fit-il, amenez-moi Bernard l’Archiprêtre, c'est à lui que je veux dire mes péchés,

On alla vite chercher Bernard qui accourut avec tout ce qu'il lui fallait. Il s’assit au pied du lit, sur une chaise,

— Renard, dit-il, si vous vous repentez de vos fautes, vous pouvez faire une bonne fin. Soyez sage, repentez-vous, renoncez aux méchancetés et aux vices dont vous vous êtes souillé pendant si longtemps,

— Sire, dit Renard, en vérité je n’ai pas commis de bien grandes fautes. Quand j'ai aimé dame Hersent ma commère, cela n’a été que pour son plaisir et pour son bien. Quand j'ai aimé Madame Fière, je n’ai fait aucun tort à mon épouse. En vérité je n’ai jamais commis d’autre péché que de sauver la vie au Roi — maïs là je sais que j'ai péché gravement, en le sauvant.

— Renard! Renard! de l’Archiprêtre, tu es de petite naissance et tu as péché en aimant la Reine. Si tu veux faire une bonne fin, il faut jurer que tu renonces à cet amour.

— Mais, dit Renard, si je guéris je ne tiendrai pas mon serment, Je veux bien jurer pour avoir l’absolution, mais vous pouvez être sûr que je ne tiendrai pas mon serment si je guéris. Cependant, pour vous obéir, je veux bien jurer.

Alors on apporta les reliques et Renard jura, sur elles, tout ce que voulut l’Archiprêtre.

Quand il eut juré, ilse sentit plus mal, se plaignit davan-

tage, gémit et perdit connaissance. Madame Fière, avec un certain baume, lui frotta les pattes et le museau. Elle eut beau frotter, Renard ne bougea pas, resta sans connaissance, tout le monde le crut mort.

La Reine fit une très laide grimace, tant elle était affigée.

Le Roi, entendant du bruit, vint voir ce qui se passait.

— Renard! s’écria-til, je t’ai perdu — jamais je ne retrouverai tel baron |

Et il pleura abondamment.

Les Seigneurs de la Cour vinrent le consoler, lui représentant qu'il ne convenait pas à un grand Roi — comme il était — de se désespérer tellement pour la perte d’un simple baron. Mais lui, sans écouter ce qu'ils disaient, continuait à pleurer.

On porta le corps, en grande pompe, dans la salle où se réunissait la Cour.

Le soir, dame Fière fit apporter des cierges, plus de cierges qu'il n’y en avait jamais eu à funérailles de Comte ou même de Roi. Et quand ils furent allumés cela fit la plus belle illumination qu’on pôût voir. Grimbert, vêtu de deuil, assis à côté de la bière, dit au Roi: ‘

— Sire, maintenant il faut chanter les vigiles des morts.

— Oui, dit le Roi, venez Bernard, amenez vos acolytes et chantez les vigiles des morts pour Renard que voilà trépassé.

Bernard alla chercher Tybert le chat, Hubert le milan, Epinart le hérisson, Frobert le grillon, Chantecler le coq, Ronneau le mâtin, Ferrant le cheval, Brun l'ours, Bruyant le taureau, Ysengrin le loup, Brichemer le cerf et Beaucent le sanglier.

Ils revêtirent les habits sacerdotaux et revinrent dans la salle chanter les vigiles des morts.

Quand les lecons furent chantées et les vigiles terminées, ils allèrent se dévêtir. Et pendant toute la nuit, dans la salle éclatante de lumière, ils menèrent joyeuse vie, jouant à la main chaude, buvant, chantant, plaisantant, se disputant.

Enfin le jour parut, chacun rentra chez soi pour s'habiller.

L’Archiprêtre fit sonner les cloches et l’on porta le corps à l’église. On le déposa devant l'autel de Sainte Copée. Les reliques de la Sainte étaient sous l'autel ; c'était là qu’on célébrait sa fête, le jour anniversaire de sa mort. Elle guérissait épilepsies, maux de dents et autres maladies, elle faisait de nombreux miracles, — mais le plus beau de tous se produisit quand on eut apporté le corps de Renard.

Le cadavre était posé devant l'autel. Tous les barons de l'Empire étaient là, par ordre du Roi, aucun n'aurait osé refuser de venir. Ïls étaient assis autour de sa Majesté. Ils avaient revêtu leurs plus riches habits pour lui faire honneur.

Bernard, pâli par les macérations et les jeûnes, fit un sermon :

— Seigneur, dit-il, j’ai lieu de m’étonner grandement. Hier, Renard était vivant — aujourd'hui il est mort ! Chacun devrait être net de péché en cette vie qui finit toujours par la mort. Vous qui voulez commettre méchancetés ou malices, pensez que ni forteresse, ni tours, ni murs, ne vous protègeront contre la mort ! Tousnous mourrons, tous nous devons nous efforcer de bien vivre. Renard qui est trépassé a mené, en son temps, la vie d’un saint apôtre et d’un martyr. Puis-

sions-nous faire une aussi bonne fin que lui, etaussi bien nous repentir de nos fautes! Jamais on n’a pu lui reprocher ni perfidie, nifolie — ila été sans malice, sans orgueil, sans méchanceté — jamais on n'a vu prince aussi vertueux. S'il a volontiers fait l'amour, il ne faut pas Le lui reprocher. Il n’y a Roi ni Comte qui n’en fasse autant et cela n’a jamais été défendu. Il a donné son cœur tout entier, en même temps à Hermeline, à Hersent, à Madame Fière. Il est mort, je peux le dire maintenant.

Sire Roi ! faites crier par tout l'empire que ceux qui aiment ne sont pas les plus mauvais. Je leur donne absolution de leur péché, et si je pouvais encore leur donner des rentes, par-dessus le marché, volontiers je les leur donnerais, Comme pénitence je leur imposerais de manger de la viande chaque jour de la semaine. Pour ceux qui ne voudraient pas faire l'amour, hommes, femmes ou bêtes, qu'ils soient liés, pieds, mains, corps et têtes avec des chaînes de fer et jetés aux grands tourments d'Enfer. Et ceux ” le feront seront en joie au paradis | Amen | |

Quand lArchiprètre eut fini son sermon, il commença

office. Il récita le confiteor et dit comme oraison pour Renard :

— Ah ! Renard ! vous avez ont maint él, au bois, en forêt, en plaine, pour vous emplir le ventre et apporter aux vôtres cogs, gelines, chapons ou oisons. Maintenant vos prouesses sont réduites à néant ! Votre famille éplorée n'aura plus ce que vous saviez lui procurer, n’aura plus vaillant une pomme, puisque vous n'êtes plus à pour Paider !

Alors Brichemer commença lépître :

— Renard, vous avez étranglé, un peu chez tout le monde, maintes poules et maintes oies. Maintes fois vous en avez graissé vos moustaches et fait claquer vos mâchoires. Maintes fois cela vous a valu des coups sur le dos ou sur le croupion. Maintes fois vous avez trompé les blancs moines et les avez fait lever — cela leur était dur — tard coucher et matin lever, pour vous épier. Vous leur avez volé mainte volaille, mais nous vous absolvons. Renard ! tu as beaucoup volé, je t’absous ! Je prends tout le péché pour moi, c’est ainsi que j'absous mes amis. Amen !

Ainsi finit l’épître, et Ferrant le cheval commença l’évangile :

— Hari grascia ! évangile sequencia selon le goupil Renard! Ecoutez-moi ! Monseigneur Bernard l’Archiprêtre et vous grands et petits ! vous Roi ! vous tous barons ! Renard, nous le savons est mort. Le voilà mort ! Dame Hersent, l'épouse d’Ysengrin qu'il a si souvent culbutée, est très chagrinée. Bien souvent aussi il en a fait autant à dame Fière. Mais il s’est repenti et son âme ira au Paradis. Elle y entrera à reculons pour aller là où les ânes iront quand ils quitteront ce monde. Les poules lui feront son lit, mais il n’aura pas le droit d’y toucher et ce sera sa pénitence pour en avoir tant mangé en sa vie.

L’Archiprêtre acheva de chanter sa messe. Quand elle fut finie, le Roi dit à Brun: :

— Ami, creusez vite sous ce pin la fosse où nous ensevelirons Renard.

Et puis il ajouta :

— Chantecler, prenez l’encensoir et encensez. Brichemer et Belin portez la bière. Ysengrin portera la croix. Chèvre, prenez un tambourin et tambourinez. Ferrant chantera une chanson gaie en s’accompagnant sur sa harpe. Couard, T'ybert, Hubert porteront les cierges allumés. Les Souris sonneront les cloches et le Singe fera des grimaces. Pour mettre le corps en terre on ne trouverait pas meilleur que Bernard.

On obéit au Roi. Brun l'ours, avec ses grosses pattes, creusa la fosse. Le corps était enveloppé d'un drap, la tête restait à découvert. Bernard qui avait déjà mis beaucoup de morts en terre, montra à Brichemer comme il fallait prendre celui-là, par les épaules, à Belin comment il fallait le prendre par les pieds. Doucement ils le déposèrent dans la fosse. Et vite l’Archiprêtre l’aspergea d’eau bénite pour que le diable ne püt avoir aucune prise sur lui.

Quand Brun commença à rejeter la terre pour le recouvrir, Renard ouvrit tout à coup les yeux. Il était temps de les ouvrir ! Il était resté très longtemps pâmé, il ne savait plus où il en était ; ilse demanda ce qui se passait, il eut peur, il crut qu'il était enchanté ou déjà enterré vif. Mais quand il vit le Roi et les barons, il reprit courage. Il sauta à pieds joints hors de la fosse, attrapa Chantecler qui lâcha son encensoir, et se jeta dans le bois.

Le Roi furieux cria :

— Braves gens ! courez après lui!

Tous se précipitèrent à la poursuite de Renard. Il fuyait à grande allure, s’enfonçant dans la forêt.

Chantecler se rappelant qu’autrefois il s’était échappé de la gueule de Renard en le faisant parler, voulut le faire parler encore. Mais Renard se rappelant que c’était en parlant qu'il l’avait laissé jadis échapper, ne voulut rien dire et ne répondit mot.

Renard fuyait et tout à coup il rencontra un vilain qui coupait des branches pour chauffer son four. Le vilain tenait attaché à sa ceinture, par une chaîne de fer, un énorme mâtin maigre et affamé. Voyant venir Renard il lâcha son chien sur lui. Renard se trouva pris entre le chien et les gens du Roi qui accouraient, Tardif en tête tenant l’oriflamme. Sans lâcher son coq, le mâtin le serrant de près, il se lança à traversbois.

« Si je lâche Chantecler, pensait-il, tout en courant, je ne trouverai probablement plus rien aujourd’hui pour mon souper. Mais si ce mâtin m'attrape, je sentirai que ses dents sont pointues. Je tiens plus à ma peau qu’à ce coq. Voilà de l’autre côté Tardif qui arrive avec beaucoup de monde. S'ils me prennent, ils me ramèneront au Roi et je serai en mauvaise passe car il doit être furieux contre moi. »

Il lâcha donc Chantecler et lui dit :

— Par mon chef ! il faut que je te lâche. Quand tu seras à la Cour, dis bien au Roi que je ne t'ai ni blessé, ni maltraité.

— Oui ! oui ! dit Chantecler.

Et il s'envola sur un arbre.

Renard reprit la fuite, mais le chien d’un saut l’atteignit et lui retroussa la peau du dos jusqu’au croupion. Il allait l'étrangler quand arriva Tardif qui voulait le prendre vivant et l’arracha

aux dents du mâtin. Il fut garrotté et emmené au milieu de la troupe que Noble avait envoyée à sa poursuite.

Le Roi, en le voyant, jura comme un forcené qu'il le ferait torturer, brûler, écorcher, rouer, tirer à quatre chevaux, écarteler.

— Sire, dit Renard, qu'on me juge. Jamais un homme noble n’est condamné sans jugement. Si quelqu'un m'accuse, laissez-moi me défendre. Ceux qui me mettaient en terre ne me voulaient pas grand bien ! Pour quel crime me faisaientils enterrer vif ? M’avait-on pris en flagrant délit de vol? C’est Chantecler qui a ourdi cette trahison, c’est lui qui a voulu me faire mettre en terre tout vivant. Je le soutiendrai et je le lui ferai avouer, les armes à la main. |

—— Renard ! Renard! dit Chantecler, les choses ne se sont pas passées comme vous dites, et vous ne vous en tirerez pas à si bon compte que vous pensez ! Sainte Copée ! Aussi vrai que c'est Renard qui vous a tuée, je n’ai pas fait ce qu'il me reproche.

— Vous mentez, traître ! dit Renard. A force de mensonges vous m'avez fait mettre en terre, et vous l’avoueréz avant ce soir | -

Chantecler dit au Roi :

— Sire, octroyez-moi la bataille — et fire ne celui qui s'avouera vaincu — pendre ou écarteler. ::

— Je l’octroie, dit Noble, et le vaincu sera mis à mot, par pendaison ou autrement. |

: Alors on les plaça en face l’un du MANS on les fit jurer, et le combatcommenç. PE.

Renard attaqua le premier, en sautant sur Chantecler à qui il donna un grand coup de patte.

Chantecler lui lança un vigoureux coupde bec qui lui fit à la joue une profonde estafilade dont le sang se mit à couler abondamment dans ses yeux, sur son museau, jusqu'à terre. |

Chantecler lui dit : | — Fou, de t'être attaqué à moi ! Je te montrerai çe que je sais faire. Avoue-toi vaincu, tu vas être pendu !

Renard essuya le sang sur sa face — il en avait plein les yeux — et répliqua :

— Traître ! ce sera toi qui t'avoueras vaincu !

Et d’un furieux coup de patte il lui entama la hanche, si profondément qu’il en sortit un ruisseau de sang. Mais Chantecler, sans perdre courage, lui sauta sur le dos. le frappa des ergots, le pinça du bec, le piqua, le mordit, lui déchira les oreilles, lui lacéra les paupières.

— Ah! Ah! sire Renard ! lui disait-il, cela va mal! Tu ne sortiras pas vivant d'ici. Dame Cobpée est vengée. Tu auras besoin d’Epinart, le médecin du Roi, pour mettre du plantain dans tes plaies ! Ou plutôt, tu n'auras plus jamais besoin de médecin après la bataille !

Renard, sentant qu’il ne pouvait plus résister, fit le mort. Il se laissa tomber et ne bougea, pour coups de bec que . Chantecler lui donnât. Il ferma la bouche et retint sa respiration. Alors Chantecler le prit par la queue et le traîna dans un fossé. Renard savait que tout le monde le haïssait et qu'il n'avait de secours à attendre de personne. Il savait que pour

or ni argent il ne pourrait s’en tirer si l’on découvrait qu'il n'était pas mort. |

Tous s'empressèrent autour de Chantecler, le félicitèrent puis retournèrent auprès du Roi.

La Corneille et le Corbeau, quand tout le monde fut parti, s’approchèrent du corps de Renard. La Corneille dit :

— Ilest mort, nous pouvons être tranquilles.

Et tous deux sautèrent sur lui. Rouart, le corbeau, le premier lui planta son bec dans la chair. Mais Renard, d'un coup de dents, lui arracha une cuisse qu’il emporta, le plus vite qu'il put, à Malpertuis, où il arriva en très mauvais état.

Rouart dit tristement à la Corneille :

— Comment ferai-je, gentille amie, pour retourner à la Cour.

— Je vous porterai dans mes bras, dit la Corneille.

Elle retroussa ses manches, prit Rouart dans ses bras et alla trouver le Roi. Elle lui raconta ce qui venait de se passer et il entra dans une violente colère. |

Une fois de plus il fit contre Renard les plus terribles imprécations.

RENARD PEND RONNEAU 287

RENARD PEND RONNEAU

Quand Renard fut guéri des blessures que lui avait faites Chantecler, il sortit et se miten quête de quelque nourriture. Il arriva au bord d’un large et profond fossé. Ce fossé était plein de ronces touflues et l’on n’en voyait pas le fond. Sur ces ronces il y avait merveilleuse abondance de mûres. Renard n’en avait jamais tant vu à la fois.

— Oh! oh ! fit-il, ce serait un bon logis que ce trou, pour qui aimerait les mûres !

Il fit le tour du fossé pour essayer d’en attraper quelquesunes. Mais il ne put les atteindre. Il n’était pas content, sa langue tremblait de convoitise. Enfin il sauta dans le fossé. Ce n’était pas une bonne idée — il roula jusqu'au fond, sans pouvoir se retenir et il se fit grand mal. Il eut beaucoup de peine à ressortir. Quand il fut sorti, ils’assit au bord du fossé et dit :

« Comment !je n'aurai pas de œs mûres ! Si! je resterai jusqu’à la nuit s’il le faut. »

Il se pencha, mais il ne put les atteindre. Il ramassa des pierres et les lança dans le buisson de ronces. IL en lança plus de trente, mais toutes les mûres qu’il abattait tombaient dans le fossé — et il n'avait pas envie d'y redescendre — il avait eu trop de peine à en sortir après s’y être fait tant de mal. Alors il s'en alla, disant :

ces LE ROMAN DE RENARD

— Je suis fou de rester là ! J’avais oublié que je ne mange pas de mûres ! J'avais oublié que j'ai fait vœu de n’en plus manger jamais |

Mais il était encore de très mauvaise humeur quand il vit, dans la forêt, Ronneau couché au pied d’un arbre. Un vilain l'avait battu, et tant frappé de son bâton qu'il avait failli le tuer. Le pauvre chien ne pouvait plus remuer pied mi patte. Il salua Renard.

— Sire Renard, soyez le bienvenu, fe ne peux me kver en votre honneur, tant j'ai été maltraité.

— Ne bougez pas, fit Renard, mais dites-enoi, doux ami, qui vous a maltraité ainsi ?

— C'est un vilain qui m'a battu, je ne sais nu ‘en pourou réchapper.

Renard comprit, au son de sa-voix, que Romneau était ‘imès grièvement blessé et il en ‘fut enchanté, car fl n’avait pasoubhié tout Je mal que Saint Ronneau avait voulu lui faire autrefois.

H alta chercher la œrde d’un puits qu’il oomnaissait près de BR, y fi un nœud coulant, et revint. Îl xegarda de tous xôtés pour s'assurer que personne ne venait, ne vit personne £t pasa Je nœud coulimtauiour du:œou de Rannean. Puis il jeta la corde par-dessus une branche et tira. Quand ül vit le chien end'air il lmi dit =

— Que Dieu vous assiste d onde chose ! Vous êtes ancraché hien haut! Cammemt diable | Pensez-vous :manterau.ciel ? Vousêtes fon, vous devriez avoir honte de faire le:saint |! @ù.aver-vous donc si bien servi Dieu que vans veuillez aller tout droit le rejoindre ? |

RENARD PEND RONNEAU | e89

Ronneœu ne répondit pas, il ne pouvait pas, lé nœud le serrait trop fort. Renard le prenait par les pieds et. aHgit le secougr quand il vit venir de Roi et sasuite. Il eut grand peur et prit la fuite au plus vite, sans attendre Îes écuyers qui Shevauchaient engvant. Le Roi et ses barons venaient ensuite. Quaad ils virent Ronneau pendu ils s'arrétèrent. Le Roïde ât aussitôt dépendre et on le concha doucement sur bite Ronnsau Qquurit les yeux st dit :

Merci, mon:Dieu ! j'ai failli mourir 1 : *

Quand le Roi l’entendit parler, il descendit de cheval, s'assit à côté de lui, lui prit la tête, l'appuya contre sa poitrine et pleura, tant'il avait pitié de lui. H lui demanda :

— Beau doux ami, comment vous trouvez-vous ?

— Ÿaibeaucoup souffert, dit Ronneau, mais qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas. Comment vous appelez-vous ?

— Ami, dit le Lion, je suis le Roi.

Ronneau leva la tête, le regarda et le reconnut ‘enfin. —Sire, dit-il, vous êtes trop bon ! re PT à ?

— J'arrive à es mon doux ami, mais qui vous a mis en cet état ? |

— Sire, c’est Renard et je crois que je suis perdu.

Il soupira, gémit, son visage perdit toute couleur.

— Seigneurs, ‘dit le Roi, quelle perte pour nous ! Ah! si je tenais ce Renard ! |

— Ne pensez pas à lui maintenant, dirent les barons, faites plutôt faire une litière pour ramener Ronneau.

On fit une litière, on y étendit le chien sur une couche d'herbe.

— Ronneau, dit le Roi, cela me fend le cœur de vous voir aussi malade |

Il recommanda à ses gens de veiller à ce que le blessé fût bien installé. On chargea la litière sur les chevaux et on s’en alla par le fond de la vallée, tout doucement, sans se presser, à la nuit tombante. Et l’on suivit si exactement les instructions du Roi que Ronneau ne souffrit pas, maïs au contraire se trouva très bien.

Enfin on arriva à la maison du Roi, on mit pied à terre devant la porte. Brichemer et Brun montèrent Ronneau dans la grande salle. Il était pâle, il n’avait plus de couleurs. Le Roi manda ses médecins. Il les pria de s’occuper de Ronneau et d’en prendre aussi grand soin que s’il se fût agi de luimême. D’autres médecins vinrent de Nîmes, de Montpellier, de plus loïn encore ; ils mirent toute leur science à soigner Ronneau, ils pansèrent ses plaies, et avant la fin du mois il était guéri. Le Roï qui l’aimait beaucoup fut très content, les barons manifestèrent une grande joie.

Le Roi, pour témoigner sa satisfaction, branlait la tête.

Le Roi Noble était malade.

De la colère qu'il avait au cœur pour tous les méfaits de Renard, il avait eu le sang tourné. Il s'était mis au lit, avait eu un grand frisson et puis était tombé en fièvre quartaine. Il était très malade et avait failli mourir. Cela l'avait pris à la Saint-Jean, cela durait depuis une demi-année bientôt.

Il avait envoyé chercher tous les médecins de la terre. Ils n'étaient pas tous venus, mais cependant il en était tant venu que le compte en était perdu.

Il avait demandé aussi aux nobles hommes de venir le voir — des Rois même étaient venus — personne n'avait pu le guérir. |

Alors Grimbert le blaireau pensa que son cousin Renard était très savant. Il aurait été très content de le réconcilier avec le Roi, et un beau jour il se mit en route pour Malpertuis. Avant que none fut sonnée, il arriva.

Renard, du haut du mur, le vit venir ; il fit aussitôt enlever la barre de la porte, et l’accueillit joyeusement.

— J'avais grand désir, dit Grimbert, de vous parler. Le Roi Noble est malade. Cela le tient dans tout le corps. Il est si abattu qu’il passe ses journées à soupirer et à geindre. Il sent qu'il est en grand danger de mort. Vous savez qu’il est très

irrité contre vous, mais si vous pouviez le guérir, vous regagneriez sa faveur. C'est pour vous dire cela que je suis venu, sans en parler à personne. Personne n’en sait rien, personne ne m'a vu, et je retourné vite à là Cour pour que personne ne s’aperçoive de mon absence.

Le lendemaia, Renard rassembla les siens, leur recommanda de bien garder le château, de ne laisser entrer qui que ce fût, sous quelqué prétexte que ce fût, de veiller joùr et nuïît pour éviter toute sérprise, et puis il partit. Ori ferma la porte derrière ha?,

Il s’en alla, chevauchant à travers 14 khnde, priant Dieu instamment de lui faire trouver le remède qu’il fallait pour guérir le Roi. À la nuit tombante, très fatigué, il se cottis dans un pré et dormit jusqu’à l'aube.

Au jout levant il repartit, faisant encote maintes dévotes oraisons, et bientôt il entra dans ün jatdin qu’il connaissait, où il savait trouver des herbes ptissantes, de ces hétbes précieuses qui güérissent toutes les fiialadies. Il arracha botifié quantité de ces herbes, les lava à une fontaine qui coukait dans le jardin, les écrasa nn peu entre deux tuiles et les mit dans ani petit baril qu'il avait apporté. Il S'en alla, le barillet attaché à l'arçon de sa selle. Travérsant la lande, il rentra dans sa chère forêt. Là, sous üh pin, dorfiant, il trouta ùn pèle-: tin. Ce pèlerih avait ufié tiéhe aurhôniète attachée & 4 téinture. Renard, doucement, la lui enleva. I] lui enleva aussi son manteau, s’éfi afubla, süspendit l’aumônière à sa ceinture et répartit à grande allute vers le palais du Roi. Îl mit pied à terre devant le perron.

À la nouvelle de Parrivéé de Renard, tout le monde accou-

rut pour se moquer de lut. Quelques-uns. lui jetèrent de la boue, mais il leur fit la grimace en ns et monta dans ls salle.

Le Roi était pèle, car il avait grand mal de tête. IL fat très rité quand il vit entrer Renard, et devint plus. pâle encore. Renard le salua courtoisement :

— Que Dieu garde ls meilleur Roi du onde! Sire, j'arrive de Rome, de Salerne et d'outre-mer, où x suis allé chercher remède à votre maladie.

Le Roi, sans l'écouter davantage, s’écria :

— Renard, quelles sornettes nous racontes-tu ? Sois le mal venu, fils de ribaude ! Par mon chef ! te voilà pris } Comment as-tu osé paraître devant moi? Je te tiens et je ferai justice de tot | : |

—- Sire, répliqua Renard, est-ce ainsi que vous me Ho pensez d’avoir été chercher le remède qui dait vous guérir à Par Dieu, j'ai eu bien du mal à l'avoir ! Sire, écoutez-moi et retenez votre colère ! J'ai pris beaucoup de peine pour vous, j'ai beaucoup voyagé, j'ai parcouru la Maurienne, ka. Lombardie, la Toscane, sans jamais coucher plus d’une nuit au même endroit. I] n'y à médecin outre-mer si ailleurs que je n’aie consulté pour vous. À Salerne enfin j'en ai trouvé un qui m'a donné le rémède dont vous obtiendrez guérison.

— Dis-tu vrai ? s'écria le Roi.

— Oui, Sire ! Voici le remède. Par le Pape, je vous hdi sain comme une pomme si vous suivez mes conseils. : |

— Vraiment, dit Noble, tu me guériras ?

— Oui, Sire, et je vous aurai vite rémis sur pied.

Disant cela, il posa à terre le barillet dans lequel étaient les herbes qu'il avait cueillies quelques instants auparavant.

Mais voilà que Ronneau le mitin s'écria :

— Sire, écoutez-moi ! croyez-vous vraiment que ce farceur soit allé à Montpellier ou à Salerne ? Il dit qu'il est devenu médecin ! Il mériterait d’être pendu, il n’a pas quitté le pays !

— Sire, reprit Renard, ce chien est fou, il radote ou il a trop bu. Il y a trois mois, je vous le jure, que j'ai quitté le pays, et je suis rentré hier”

Alors Tybert le chat se leva. 1l était ennemi de Renard, mais il détestait encore plus Ronneau. Il s'écria :

— Méchant chien de basse-cour ! qui t'a permis de traiter de félon un haut et noble baron comme Renard ? Il y a un mois, je passais devant son château, j'ai rencontré dame Hermeline et je lui ai demandé des nouvelles de son mari. Elle m'a dit qu'il était parti pour Salerne, emportant plus de cent livres d’or afin de payer les remèdes qui devaient rendre au Roi la santé.

— Sire, ajouta Renard, il dit vrai, et vous savez qu’il me hait à mort. S'il avait quelque chose à dire contre moi, certes il ne le cacherait pas. Mais il est sage et véridique, on doit le croire sur parole.

— C'est juste, dit le Roi. Tybert, ne parlons plus de cela, et toi Renard, soigne-moi vite ! Ce que tu ordonneras sera fait. Et qu’on dise ce qu’on voudra, je me mets entièrement entre tes mains. Voilà ce que je ressens : J'ai un tel mal aux yeux que je n'y vois goutte. J'ai un si grand mal de tête qu'il semble qu'on me la fende. J'ai la bouche si amère que rien n’a

plus de saveur. J'ai grand mal par tout le corps, et si grand mal dans la poitrine que j'ai peine à tirer mon vent. Et je ne peux pas dire la moitié des douleurs qui me tourmentent.

Renard répliqua :

— Vous serez guéri avant trois jours. Donnez-moi de votre urine, j'y verrai quel est votre mal.

On apporta un urinal. Noble s’assit et le remplit copieusement.

Renard dit :

— L'urine est bien sortie.

Il prit l’urinal, le leva vers le soleil, le regarda, le tourna, le retourna.

— Sire, je vois que vous avez une fièvre aiguë, j'ai le remède pour la guérir. |

Il lui prit le bras, lui tâta le pouls, lui mit la main le long des côtes, sur la poitrine, sur les flancs.

— Sire, dit-il, il s’en faut de peu que je ne sois venu trop tard ! Voulez-vous guérir ?

— Je ne désire rien autant. Je donnerais la moitié de mon royaume pour être guéri.

— Vous êtes tombé en bonnes mains. Faites fermer les portes, que personne ne sorte, et qu'on me donne ce que je demanderai. Avant la fin de la semaine votre tête sera guérie, le mal que vous avez par tout le corps aura disparu et la fièvre quartaine qui vous donne mauvaise haleine sera partie.

— Vous aurez, dit le Roi, tout ce dont vous aurez besoin.

— Sire, pour vous remettre en santé, il taut que j'aie d’abord la peau du Loup.

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