COMMENT RENARD DÉROBA LES JAMBONS
dent ; il était recru de très pesante fatigue et souffrait cruellement de la faim.
Il aurait mieux aimé un de ces jambons que tous les r rognons et toutes les rates d’un troupeau. Mais Ysengrin ne parlait pas de jambons.
Hersent qui avait toujoürs voulu du bien à Renard — hélas ! elle ne lui en voulait que trop, et Ysengrin bientôt, à son grand dam, le sut — Hersent prépara en hâte les rognons. Renard les mangea, mais toujours il pensait aux jambons et feignant de les apercevoir tout à coup au plafond, il dit :
— Quels beaux jambons vous avez là, mon che oncle | Vous ne devriez pas les laisser aïnsi, à la vue de tous. Un voleur est bientôt venu, bientôt reparti, et adieu jambons ! Et puis, si quelqu'un de vos amis, de vos parents, vous en demandait une tranche, il faudrait bien la donner. $i j'étais vous, je voudrais tout garder pour moi, je cacherais ces jambons et je dirais qu’on me les a volés.
— Mon neveu, rusé serait le voleur qui me déroberait mes jambons ! Ne parlons pas de ceux qui m’en demanderaient — je n’en donnerai à personne, Je laisserais mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs mourir. de faim plutôt que de leur en donner une bouchée. | sn |
— Vous avez raison, dit Renard, mais cependant vous êtes bon, vous pouvez vous laisser attendrir pour une tranche et puis pour une autre tranche. Tranche après tranche vos jambons s'en iront, et qu’en restera-t-il pour vous ? Si j'étais vous, je dirais qu'on me les 2 volés et je les cacherais en lign
où moi seul pourrais aller en manger quand lenvie m'en prendrait. Mais faites à votre volonté, vous avez plus de sens qu'un pauvre goupil tel que moi.
Et Renard s’en fut. Il n’alla pas loin ; il se tapit dans un buisson et y resta jusqu’à ce que la nuit fût devenue bien noire. Alors il sortit de sa cachette, à petits pas menus s’approcha de la porte d’Ysengrin, écouta et entendit que tous ronflaient dans la maison. Sans bruit, légèrement, il sauta sur le toit, écarta le chaume à l’endroit où il savait qu'’étaient suspendus les jambons, les dépendit et les emporta chez lui.
Hermeline sa chère femme et ses petits goupils furent enchantés de voir venir si belle proie; ils se rassasièrent à belles dents et cachèrent ce qui resta, dans leurs paillasses, pour le manger le lendemain, quand l'appétit serait revenu. |
A la pointe du jour, Ysengrin s’éveilla. Il vit son toit percé, et vide la place où pendaient la veille ses jambons. Il se frotta les yeux, pensant avoir mal vu. Mais il eut beau se frotter les yeux, toujours il vit le toit percé et vide la place des jambons. Et tandis qu’il hurlait sa détresse, que dame Hersent pleurait, que les louveteaux sanglotaient, entra Renard qui leur demanda, d’un air patelin, pourquoi ils menaient tel deuil, et s'ils avaient perdu père ou mère, frère ou sœur, fils ou fille.
— Mes jambons! cria Ysengrin. ”
Renard, faisant semblant de s’apercevoir qu’ils n’étaient plus là et que le toit était percé, se mit à rire:
— Ah! mon oncle! voilà bien ce qu’il faut dire!
— Mes jambons! mes jambons! cria Ysengrin, on me les
a volés! à |