‹ Le roman de Renard, version moderneChapitre 9 sur 70 · COMMENT RENARD DÉROBA LES JAMBONS · texte numérisé non relu

COMMENT RENARD DÉROBA LES JAMBONS

— Ah! mon cher oncle, que vous êtes malin ! Oui! c’est ce qu'il faut dire — qu’on vous les a volés. Personne ne pourra vous en demander et vous garderez tout pour vous.

— Mais je vous dis qu’on me les a volés!

— Oui! oui! môn oncle ! si vous le dites toujours aussi bien, vous ferez croire à tout le monde qu'on vous les a vraiment volés.

— Ne voyez-vous pas, pleurnicha dame Hersent, l'énorme trou que les voleurs ont fait dans le toit pour les emporter ?

— Oui, dit Renard, le trou est assez réussi, on pourrait croire qu'il a été fait par un voleur. Mais vous auriez pu le faire moins grand ; on vous prendra cher pour le boucher. Enfin, le principal est que vous ayez mis vos jambons à l'abri, et personne n'y pourra plus toucher. |

— Neveu ! neveu ! je vais me fâcher si vous ne voulez pas croire ce que je vous dis! |

— Ah ! Ah ! cher oncle, vous ferez croire à plus malin que moi qu'on vous a vraiment dérobé vos jambons! Adieu ! Adieu! qu’ils vous profitent ! ne dites surtout à personne où vous les avez cachés ! Adieu !

Et Renard s'en fut, enchanté d’avoir trompé Ysengrin, d'avoir mangé ses jambons, enchanté peut-être par-dessus tout, de s'être moqué de lui.

C'était au mois de mai, quand la fleur monte à l’aubépine, quand Îes prés et les bois reverdissent, quand nuit et jour les oiseaux chantent. |

Renard était en grande détressé à Malpertuis — il n'avait plus tien à manget. Hertmeline, sa femme bien-aimée qui était enceinte de nouveau, criait la faim, et ses enfants pleuraient. |

Enfin il se décida à pattir en chasse. Il sortit, laissa vite la grande route et s’enfonça dans la forêt. Il la connaissait si bien, il l'avait si souvént parcourue qu’il n'avait pas besoin d’y suivré chemin ni sentier. Îl la traversa sans rien trouver, ét atriva dans un endroit où Il n’était encore jamais venu.

— Oh ! dit-il, quel joli pays! c’ést le paradis terrestre ! Des bois, üun ruisseau, des prés verts tout fleuris! Je n’ai jamais rien vu de si beau ! 11 ferait bon tester ici si l’on y avait à manger |

Mais besoin fait vieilles trotter, et il se mit à galoper à travers champs, quêtant amont, aval, sans voir oiseau, ni lièvre, ni lapin — rien.

Il s’engagea dans un chemin qui descendait vers une ferme. Quand il fut tout près de la ferme, il sauta hors du chemin

pour ne pas être découvert. Longeant les haies, kHumant le vent, il priait Dieu humblement de garder son corps de pri: son, et de lui,envoyer bon butin dont il pût faire joie à sa famille, à sa femme et à ses enfants.

En cette ferme habitait un vilain très riche qui s'appelait Bertoult. Sa maison était dans un vaste enclos où il y avait abondance de tous les biens de la terre, vaches et bœufs, moutons et chèvres et brebis, poules, poulets, chapons et arbres à fruit de toute espèce.

« Ah ! pensait Renard, si j'étais Ia dedans, je n'aurais qu’à prendre! »

Mais tout était entouré, jardin et maison, d’une palissade de gros pieux aigus et longs. Et un ruisseau courait encore autour. ne.

Bertoult, si riche, était avare et chiché, ne pensant qu’à gagnet, ne voulant jamais dépenser. Il aurait mieux aimé se laisser arracher la barbe poil à poil, que de manger un de ses chapons ou une de ses poules. Il les faisait vendre au marché, mais n’y goûtait jamais. Renard, lui, les aurait bien mangés gil avait pu les atteindre !

Le vilain, pour l’heure, était seul À la maïson. Sa femme était allée vendre son fil, les autres étaient dehors, à leur travail.

Par une fente, entre deux pieux de 14 palissade, Renard aperçut les chapons qui se chauffaient au soleil, le coq Noïiret qui clignait de l’œil, les poules et les poulets qui grattaient dansda poussière. Il fit le tour de l’enclos, cherchant, regardant, furetant, et découvrit enfin, au bas d'un pieu usé de

pourriture, un trou par où sortait l’eau du jardin quand il avait plu.

Se glissant dans cette rigole, il put entrer. Il se cacha sous la haie d’épine et ne bougea, ne remua, bien coi, guettant le coq qui n'avait rien vu, rien entendu, non plus qu'aucune des gelines. |

Tranquillement, à travers le jardin, le coq Noiret allait, venait, piquait du bec, grattait, appelait ses poules. Enfin, par aventure, il passa près de la haie, devant l'endroit où se cachait Renard. Renard, brusquement sauta sur lui. Il le manqua. Noiret, à temps sauta de côté. Et il s'enfuit en criant très fort. Renard, furieux de l'avoir manqué du premier coup, le poursuivit. Noiret criait de plus en plus fort et fuyait.

Bertoult le vilain, entendant crier son coy — et les poules et les poulets criaient aussi à qui mieux mieux — Bertoult sortit de sa maison et vit Renard. Vite il rentra et vite il ressortit, tenant deux filets. |

Renard s'était caché sous un chou. Le “a qui n'était oiseleur ni chasseur, tout de travers jeta ses filets sur les choux et puis cria, hurla, en injuriant Renard. Mais Renard ne se montra pas. Enfin à grands coups de bâton il frappa ses choux, tant qu’il les mit en bouillie et que Renard, pour éviter d’être assommé, fit un saut à la volée et retomba, juste au milieu d’un des filets. Il était pris! Il se tourna, se retourna, mais plus il se tournait, se retournait, plus il s’empêtrait, plus le filet s’entortillait autour de lui.

— Ah! je te tiens! dit le vilain.

Et il levait le pied pour le mettre sur la gorge de Renard,

quand brusquement Renard lui saisit le talon avec ses dents. Il serra si bien que le vilain changea de couleur et tomba tout de son long, pâmé de douleur. Renard savait qu'il serait assommé s’il chait, il ne lâcha pas et serra.

Quand le vilain revint de pâmoison, il voulut se débarrasser de Renard. Avec ses gros doigts durs il lui prit le museau pour lui faire desserrer les dents. Renard, brusquement, happa la main du vilain — que voilà pris, pied et main dans les dents de Renard !

Ah! pauvre vilain, tu aurais mieux fait de laisser courir Renard ! et tu as été bien fou de t’attaquer à lui!

Renard, durement le menaçait :

— Je te tiens ! je vais te tuer!

Le vilain dit en pleurant, en soupirant :

— Sire Renard, au nom de Dieu, lâchez-moi! Et puis vous pourrez m'ordonner ce que vous voudrez, je vous obéirai — je serai votre homme jusqu’à la mort.

— Pauvre insensé, fit Renard, vilaine ordure, que de Tout à l'heure tu croyais me tenir, tu m'injuriais! Tu as tendu ce filet pour me prendre, mais le jeu a mal tourné et te coûtera cher! Tu es à ma merci!

Le vilain pleurait toujours. -

— Sire Renard, je ferai tout ce que vous voudrez — vous n’avez qu’à ordonner ! Lâchez-moi !

. — Tais-toi, traître ! Tu es pris, je ne te lâcherai pas. |

— Sire Renard, pour l'amour de Dieu ne me faites pas le pire que vous pourriez me faire ! J'ai mal agi, je m'en repens. J'ai eu tort, mais-je suis prêt,: pour expier ma faute, à faire

tout ce que vous voudrez. Je serai à vous, moi et tout ce qu: m'appattient. Je suis riche, il y a de quoi vous régaler chez moi. Je serai votre homme lige ; récevez mon hommage. Ce n'est pas rien qu’un homme aussi puissant et aussi riche que moi devienne votre vassal !

= Allons ! dit Renard, ne pleure plus, vilain. Cette fois tu n'auras pas grand mal, mais ne recommence pas! Par Dieu et par sa Sainte Mère, tu le paierais cher ! Mais avant que je te lâche tu vas me jurer que jamais toi ni les tiens ne me ferez dommage. Dès que je t’aurai lâché tu me rendras hommage et tu te mettras, toi et tout ton avoir, à ma disposition.

Le vilain répondit :

— Qu'il en soit ainsi ! Je jure que jamais moi ni les miens ne vous ferons dommage -— je jure que je vous fais don de moi et de tout ce que je possède.

— Vilain, tiendras-tu loyalement tes promesses ?

— Je ferai tout, loyalement, comme jui dit.

— Je te crois, dit Renard, tu as la réputation d’être aussi sage ét aussi vertueux qu'un prêtre. J'ai beaucoup entendu parler de toi. +

Ce disant, il le laissa aller. |

Le vilain qui était loyal, se leva à grand’peine, s’agenouilla devant Renard et lui rendit hommage en pleurant, lui mouillant les pieds de ses larmes. Tendant la main vers la croix de Péglise, il fit le serment d'hommage comme il devait être fait. Puis il demanda encore pardon à son Seigneur de lavoir offensé et dit :

— Sire, rnainitenant, qué voulez-vous que je fasse ?

— Viens ça, vildin, èt débarrasse-moi d’abord de ce filet.

Quand Renard fut débarrassé du filet, il dit :

— Ami, tu as juré de faire, selon ton pouvoit, tout mon vouloir. Tu en seras quitte pour moins que tu ne crains. Apportémoi ton coq Noiret que j'ai manqué tout à l'heure, ét je ne te demanderai pas autre chose. “

— Que dites-vous, Seigneur ? C’est un vieux coq qui serd bien trop dur ! Si vous voulez, à la place je vous donnerai trois poulets tendres — ils seront meilleurs que ce vieux coq coriace.

— Vilain, jé ne me soucie pas de tes poulets, c’est ton coq qué je veux.

— Sire, à votre commandement! Je suis votre homme lige, et vous aurez le coq puisque c’est lui que vous voulez.

Bertoult alla chercher son coq. Ïl le chassa, le pourchassa par le pourpris, et tant chassa qu’il l’attrapa.

— Tenez, Sire, le voilà ! j'aurais mieux aimé vous donner deux où trois dé ces chapons ! C'était un bon coq qui, menu et souvent, l’une après l’autre, contentait ses poules. Mais, puisque c'est lui que vous voulez, il est jnste que vou l'ayez. |

—— Vilain, dit Renard, ne te chägrine pas. Puisque tu m'as donné cé coq, je te tiens quitté de l'hommage que tu m'as juré.

+ Sire, dit le vilain, que Dieu vous en récompense !

Renard prit le coq entre ses dents et s’en fut. Il s’en allait à Malpertuis pour le manger avec sa chère Hermeline et sés enfants.

Mais il ne savait pas ce qui lui pendait à l'œil.

En arrivant à la lisière du bois, il entendit que le coq se plaignait. Il le regarda et vit qu’il pleurait. Il lui demanda :

— Pourquoi pleures-tu, coq ?

— Parce que maudite est l'heure où je suis né! Me voilà bien récompensé d’avoir si longtemps servi ce sale vilain lépreux ! Il m'envoie maintenant à la mort!

— Tu as tort de te plaindre, répondit Renard. N’est-il pas juste que le Seigneur dispose à son gré de son vassal ? Oui, un vassal doit savoir mourir pour sauver la vie de son Seigneur. C’est la plus belle des morts ! Tu as racheté ton Seigneur du trépas. Sans toi je l'aurais tué, il serait déjà froid. Prends courage ! Il faut bien mourir une fois, personne ne peut t'en garantir — et je t'assure, il vaut mieux mourir ainsi qu'autrement. Quand tu seras mort pour ton Seigneur, tu t'en iras avec les Anges, là-haut, en compagnie de Dieu et tu auras la vie éternelle.

— Renard, fit le coq, je le crois et je n’ai pas peur de la mort, mais je suis attristé quand je pense que mes chères poules n’auront pas cette consolation à leur dernier jour. Pour m'égayer un peu, ne voudriez-vous pas me chanter quelque chose ? Si j'entendais une chanson, je ne me soucierais plus de la mort, et j'irais, sans regret, m’asseoir à côté de Dieu, au milieu des Anges.

— C'était pour cela que tu pleurais ! dit Renard. Pourquoi ne le disais-tu pas ? Ne fais pas cette vilaine figure, je vais te chanter la meilleure chanson que je sache.

Et Renard entama une petite chanson nouvelle.

Noiret sentit que les dents de Renard se desserraient et que sa bouche s’ouvrait un peu. Brusquement il battit des ailes et s’envola sur un ormeau.

— Ah ! coquin ! cria Renard, tu m'as trompé !

— Renard, dit Noiret, tu aurais mieux fait de te taire. Tu

-le sais maintenant, tu ne le savais pas tout à l'heure. Pour avoir trop chanté, mal t'est advenu. Une autre fois, tais-toi si tu peux. Aujourd’hui tu as manqué ton coup — va chercher autre chose à manger !

— Hélas ! fit Renard, le proverbe dit vrai : entre la bouche et la cuiller arrivent bien des accidents. Il ne faut pas trop chanter. Il ne faut pas non plus parler en mangeant, comme Caton l’enseignait sagement à son fils. J'ai regret de l'avoir oublié. Adieu ! je n’ai plus rien à attendre de toi !

— Va-t'en, puant roux, dit Noiret, puisses-tu être bientôt brûlé ou pendu ! Tu m’aurais brisé les os si je n'avais pas su me tirer de tes dents!

Pendant qu’ils parlaient ainsi, arrivèrent quatre lévriers qui chassaient un sanglier à travers la campagne. Derrière venaient les autres chiens et les veneurs sonnant du cor. Ils sonnaïient, ils criaient et mettaient tout le pays en émoi de leur sonner, de leur crier.

Renard se cacha dans un terrier, les lévriers passèrent sans lâcher le sanglier, les autres chiens et les chasseurs suivirent.

Quand ils furent loin, Renard sortit de son trou et rentra dans la forêt. C'était l'endroit qu’il aimait le mieux et où il se sentait le plus en sécurité. Mais la faim le tenaillait et aussi

la tureur de s'être laissé twomper par le coq.

— On dit que je suis rusé ! Et je me fais rouler par un méchant coq de rien du tout ! Si on le savait à la Cour, comme on se moquerait de moi ! Bien malin sera le coq qui me trompera, après cette leçon que j'ai reçue |

RENARD ET CHANTECLER

Mais Renard eut beau dire, il se laissa duper encore par un autre coq.

Ce fut, cette fois, Chantecler, le coq de messire Constant Desnos, qui se moqua de lui.

La ferme de ce Constant Desnos était, comme toutes les riches fermes, entourée d’une solide palissade que doublait une haie d'aubépine. -

Par la brèche que laissait un pieu brisé à mi-hauteur, Renard sauta dans le courtil et retomba dans un carré de choux.

Au bruit qu'il fit en retombant, les poules eurent peur et s'enfuirent. Chantecler qui était allé gratter un peu plus loin, justement revenait. Fièrement il vint au devant d'elles et leur demanda pourquoi elles s’enfuyaient. :

Pinte la plus sage de HARREr Pinte qui pondai les gros œufs, dit :

RENARD ET CHANSECERR | "

— Nous avons eu peur !

— Peur ! avez-vous vu quelque chose d'extraordinaire ?

— Oui !

— Et quoi ?

— Une bête sauvage -— et nous avons eu peur !

— Vous avez rêvé, dit Chantecler, ce n’est rien, je vous le garantis, n'ayez pas peur !

— Par ma foi, dit Pinte, je lai vue.

— Comment vue ?

— Qui, j'ai vu remuer la haie or la bête a sauté, et trembler le chou derrière lequel elle est cachée.

— Taïis-toi, sotte, répondit le coq. Penses-tu donc qu'il y ait putois ou goupil assez hardi. pour entrer ici ? Renard lui-même n’oserait — et d’ailleurs il ne pourrait, nous avons trop bonne clôture neuve, N'ayez pas peur !

Il retourna au tas de fumier, mais il n’était pas tiès tranquille, il regardait à. droite, à gauche, et enfin il se jucha sur da crête d’un toit où il se tint fièrement campé, un œil ouvert et l’autre clos, un pied en l'air, sur une patte. Et là, il commença à sommeiller ; et puis il s’endormit tout à fait. |

Il ft un songe. Il vit, dans le courtil, je ne :sais quelle chose étrange qui s’avançait vers lui et lui faisait revêtir, de force, une pelisse rouge qui était blanche par dessous, Il entrait, tête en avant, dans ce manteau, par le collet qui était très étroit et le serrait si fort qu'il s’éveilla épouvanté.

« Saint Esprit ! dit-il, garde mon corps de prison et sauvemoi! » |

A grande allure courant, il s’en revint vers ses poules, appela Pinte à l'écart et lui dit :

— Pinte, je suis très effrayé ! J'ai peur d’être pris par quelque oiseau ou par quelque bête sauvage.

— Allons ! dit Pinte, il ne faut pas parler ainsi, beau sire ! Il ne faut pas faire comme le chien qui crie avant d’avoir reçu la pierre. Pourquoi avez-vous peur ? Qu’avez-vous ? Vous êtes tout pâle!

— Pinte, j'ai songé un songe étrange, et c’est pourquoi je suis si pâle. J'ai peur. J'ai vu venir je ne sais quelle bête qui portait une pelisse rouge et me Îa faisait, de force, revêtir. L'entrée du col était garnie de petits os pointus, très blancs, très durs. Le poil était tourné en dehors. J’entrai dans cette pelisse, la tête la première, jusqu’au cou — et j'y eus le cou si serré que je me suis éveillé, le cœur battant. Je suis vite venu te demander ce que tu en penses.

Pinte, en quiil avait grande confiance, lui répondit : s

— Plût à Dieu que ce songe ne fût que mensonge ! Voilà ce que j'en pense : cette chose que vous avez vue, portant une rouge pelisse, c'est Renard, avec sa pelisse dont le poil est tourné en dehors. Le col qui vous était si étroit et vous serrait, c’est sa gueule par où vous entrerez. Les petits os pointus, blancs et durs, sont ses dents qui vous mordront et vous retiendront. Voilà ! cela arrivera sûrement avant que midi soit passé. Et si vous voulez me croire nous nous rapprocherons de la maison, car il est caché là, derrière ce chou.

Chantecler dit :

— Pinte, tu es folle. Je n’ai plus peur maintenant, je n'étais

RENARD ET CHANTECLER 31

pas bien éveillé tout à l’heure. Penses-tu qu’une bête puisse m'attraper dans notre enclos ? Tu ne sais pas ce que tu dis — tu es folle.

— Sire, fit-elle, Dieu le veuille f mais que je ne sois plus jamais votre amie si tout n’arrive comme je lai dit.

— Allons ! Allons ! ma belle, n’en parlons plus, tout cela n'est que rêveries.

Ayant dit, il retourna à son fumier, en plein soleil, et se remit à sommeiller.

Renard avaitentendu la noise de Pinte et de Chantecler. Il se tint coi, et quand il crut que Chantecler dormait, il s’approcha tout doucement, patte après patte, à petits pas, en tapinois, tête baissée, et puis brusquement il sauta, croyant bien happer son dormeur. Mais le dormeur ne dormait pas, il sauta à temps de côté, et Renard le manqua.

Renard ne se tint pas pour battu et dit :

— N'aie pas peur, Chantecler ! je voulais te souhaiter le bonjour, et tu te sauves ! As-tu oublié que nous sommes cousins germains ?

Chantecler, sans répondre, vigoureusement chanta. Renard lui dit : |

— Te rappelles-tu Chanteclin, ton bon père ? Jamais coq ne chanta si bien. Il avait une voix si forte et si claire qu'on l’entendait d’une lieue. Oui ! quand il chantait à perdre haleine, il fermait les yeux et on l’entendait d’une bonne lieue !

— Renard mon cousin, dit Chantecler, quel tour veux-tu me jouer ?

— Aucun, dit Renard, tu es mon cousin, nous sommes du même sang, très proches parents, et j'aimerais mieux perdre une patte que de te faire du mal. Je voudrais seulement t’entendre chanter. |

— Situ veux m'entendre chanter, éloigne-toi un peu de moi.

Renard sourit, s’éloigna un peu et dit :

— Chante, cousin, que je voie si mon oncle Chanteclin était vraiment ton père.

Chantecler chanta, un œil fermé, mais l’autre ouvert, ne perdant pas de vue Renard. Renard dit :

— Ce n’est rien, cela ! Chanteclin chantait autrement ! à longs traits, les yeux fermés. Ah ! on l’entendait celui-là !

Alors Chantecler, fermant les yeux, à perdre haleine se mit à chanter. Renard bondit, l’attrapa par le cou et s'enfuit.

— Ah ! cria Pinte, mon doux sire, je vous l'avais bien dit, et vous vous moquiez de moi ! Votre orgueil vous a perdu. Hélas ! voilà que Renard vous emporte ! Je suis morte ! Vous perdant, je perds tout ce que j'aime !

L'heure venait de rentrer les poules. La bonne femme qui les soignait ouvrit la porte et appela Pinte, Bise, Roussette. Aucune ne vint — et tout à coup elle vit Renard qui emportait Chantecler. A plein gosier elle cria :

— Haou ! Haou ! au goupil ! au goupil !

Les vilains qui étaient dans la maison, vite sortirent et accoururent.

— Las ! soupira-t-elle, quel malheur !

— Comment ? firent-ils, qu’avez-vous perdu ?

RENARD ET CHANTÉCLER 33

— Mon cod, que le goupil emporte.

Constant Desnos, en grande colère, cria :

— Sale vieille ! pourquoi ne l’as-tu pas attrapé ?

— Partous les Saints, je n'ai pas pu, il ne m’a pas attendue!

— ]l fallait l’'assommer ! |

— Avec quoi ? je n’avaisrien pour l’assommer.

—— Par où est-il parti ?

e— Par là !

Renard avait déjà sauté par-dessus la clôture. Constant lâcha son mâtin Malvoisin, ses autres chiens, et les voilà tous, chiens et vilains, courant sus au goupil. Les vilains criaiént :

— Ïl emporte le coq ! Il emporte !

Chantecler leur répondit d’une voix étranglée :

— Oui! malgré vous !

Et les vilains criaient toujours :

— ]l l'emporte ! Il l'emporte !

Et Chantecler chaque fois, d’une voix étranglée, leur répondait : |

. æ— Malgré vous ! Malgré vous !

Tant que Renard trouva le jeu fort bon, et à son tour, quand les vilains crièrent : « Il l’emporte ! Il Pemportel » leur répondit d’un air narquois : |

‘= Malgré vous ! Malgré vous !

Ah ! Renard ! tu as donc oublié déjà la ruse de Noiret ! Si péu qu'il eût desserré les dents pour parler, Chantecler en profita, et avec un grand bruit d'ailes, il s’envola sur une branche de pommier. Et là, riant très fort, il dit à Renard : |

— Que t'en semble ? Le proverbe a raison — il n’est si sage qui ne fasse folie.

Renard, tremblant de dépit et de honte, dit :

— Maudite soit la bouche qui parle quand elle devrait se taire !

Chantecler répondit :

— La male goutte crève l'œil qui se ferme quand il devrait rester ouvert ! Maudit soit ton cousinage, Renard ! je n’en veux plus !

Et Renard s’en alla bien vite, car les chiens et les vilains arrivaient.

Dans une plaine, entre deux collines, au delà d’un ruisseau, Renard vit un pré où un hêtre était planté. C'était un très joli endroit. Renard franchit le ruisseau et vint gambader sous le hêtre. Puis il se coucha dans l’herbe fraîche. La place aurait été excellente pour se reposer, et il n’en aurait pas cherché d'autre s’il avait eu de quoi manger.

Près de là, Tiercelin le corbeau, poussé par la faim, était sorti du bois et, cherchant aventure, était venu volant, audessus d’un plessis. Dans ce plessis il vit des fromages que l’on faisait sécher au soleil. Il y en avait bien un millier, et

la vieille femme qui devait les garder était rentrée dans la maison. C'était le bon moment! Tiercelin fondit sur les fromages, en prit un et l’'emporta.

La vieille femme, à cet instant, sortit de la maison, vit Tiercelin emporter le fromage, et lui lançant pierres et cailloux lui cria :

— Vassal! veux-tu laisser ce fromage !

Elle était comme folle de rage. Tiercelin lui répondit :

— Vieille! si on te demande où il est, tu diras que je lai emporté. Mauvaise garde nourrit le loup! Surveille mieux ceux qui te restent. Celui-là, tu ne le reverras plus — j'en graisserai joyeusement mes moustaches. Je l'ai choisi parce qu'il était bien gras, bien jaune, il sera bon et tendre. Adieu la vieille !

Il s’envola et s’en vint droit au hêtre sous lequel Renard était couché. Et les voilà tous deux — Renard, Corbeau — l’un en haut, l’autre en bas, mais ce n’était pas la même chose, l’un avait à manger, l’autre mourait de faim.

À coups de bec Tiercelin entama son fromage et se mit à grignoter le jaune le plus tendre. Son bec frappait comme une pioche, et un petit morceau de ce jaune tomba devant Renard.

Renard vit tout de suite qu'il s'agissait de fromage. Il secoua la tête et leva les yeux pour voir d’où tombait ce fromage. Il aperçut Maître Corbeau assis là-haut, le beau fromage dans ses pattes.

— HE! Tiercelin! Par tous les Saints, est-ce toi que je vois là? Dieu te garde, mon compère, et qu'il ait âme de

ton père Rouard qui chantait si bien | J'ai souvent entendu dire qu'il n'avait pas son pareil en France. Toi-même, dans ton enfance, tu as travaillé la musique. Chantes-tu encore ? Chante-moi quelque chose !

Tiercelin ouvrit un large bec et poussa un croassement.

— Cest bien ! dit Renard, tu as fait des progrès. Essaie de monter d’un ton.

Tiercelin, qui se piquait d’être bon chanteur, se remit à croasser,

— Dieu! dit Renard, comme ta voix est claire et pure maintenant, Si tu ne mangeais pas de noix, tu aurais la plus belle voix du monde. Chante encore un peu.

De toutes ses forces Tiercelin croassa. Il y mit tant de cœur que sa patte se desserra, et le fromage tomba, droit devant le nez de Renard.

Le traître frémit et trembla de convoitise, mais il ne toucha pas au fromage, car il aurait voulu, s’il avait pu, avoir aussi Tiercelin. Il se leva avec effort, boitant, tenant une patte en l'air, comme s’il avait été blessé. I] fit mine de s'éloigner et dit, en gémissant, en pleurant : |

— Ah! je n'ai pas de chance ! Ce fromage sent si mauvais que sa puanteur va me tuer. Le médecin me défend de manger du fromage, l'odeur n’en est pas bonne pour les plaies. Hé! Tiercelin, pour l'amour de Dieu, descends me délivrer de ce fromage! J'ai eu, l’autre jour, par male aventure, la jambe cassée dans un piège, je ne peux pas m'en aller. Il faut que je reste [à jusqu'à ce que je sois guéri et que je mette emplâtre sur emplâtre pour rajuster mes os.

Tiercelin crut qu’il disait vrai et descendit. Mais une fois qu'il fut à terre, il n’osa plus avancer et fit quatre sauts en arrière.

— Viens, dit Renard, n’aie pas peur! Quel mal peut te faire un pauvre blessé ?

Et brusquement il bondit pour lattraper. Mais il le manqua, quatre plumes seulement lui restèrent entre les dents.

Tiercelin, perché sur le hêtre, se regarda pr devant, par derrière.

— Ah! fit-il, j'aurais dû me méfier! Ce maudit traître roux m'a arraché quatre beaux tuyaux — deux à l'aile droite et deux à la queue!

Et furieux il s’envola sans écouter Renard qui s’excusait, espérant encore le faire revenir. Il lui cria :

— Garde le fromage ! Tu ne m'auras pas, moi! J'ai été bien fou de te croire pour t'avoir vu pleurer.

— Va-t'en! lui répondit Renard, moi je reste !

Mangeant le fromage, s’en régalant, il se consolait du grand chagrin qu'il avait éprouvé à laisser échapper le corbeau. Tiercelin était déjà loin que Renard lui criait encore, la bouche pleine :

— Je n'ai jamais mangé si bon fromage!

Et ce fut un très bon remède pour sa patte cassée ! Il regretta seulement qu'il n’y en eût pas davantage.

Quand il eut fini, il alla boire au ruisseau et retourna à Malpertuis.

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