‹ Le roman de RenartChapitre 18 sur 38 · XIV. XV · texte numérisé non relu

XIV. XV

La seconde partie paraît enseigner le principe populaire de ne pas vendre la peau de l'oura avant d'avoir tué la bête. Quant au petit conte qui sert à prouver cette vérité, on le doit probablement au poëte qui l'a si bien raconté. Les deux prêtres portent des noms fréquents en Normandie: Turgisus dérive du nom Scandinave Thôrgiîa , tandis que l'autre , que j'aurais peut-être dû écrire Eufengiers en suivant les mss. DN, paraît être tiré du nom Hrafngeirr (en ancien haut allemand Hrahangêr). Quant à la localité de Loncbuisson (v. 520), je l'ai cherchée en vain dans les cartes.

Toutefois la forme se'if 475 atteste que la branche a été composée dans les mêmes régions que la plupart des branches anciennes, c'eat-à-dire en Picardie. En parlant de la branche II, où la XV'°° se trouve insérée par tous les manuscrits excepté A, j'ai essayé de prouver que cette dernière n'appartenait pas à la collection primitive.

La classe a ne comprend donc dans cette branche que les mss. DEFGN. Le texte fi (BKLO) ne s'en éloigne guère, quoique le msc. L présente une quantité de legons particulières, dont une partie se retrouve dans la classe y. Celle-ci, qui consiste dans les mas. CHIMn, a un texte bien différent de celui des autres classes. On y a tâché de rattacher plus étroitement la branche XV à la branche II 842, en ajoutant plusieurs vera au commencement de la première ; pour la même raison le mot antrier 62 y a été remplacé par hut main ou jahui. De plus, les manuscrits de cette classe ont ajouté bon nombre de vers an texte dea autres classes : v. après 42. 66. 126. 160, 194; ils en ont substitué aux vv. 99. 100 d'autres, qui varient même dans les différents manuscrits de la classe.

Malgré cette infériorité du texte y, j'ai cru devoir en tirer quelques vers qui lut sont propres: les vv. 195—202. 209—220. 223. 224. En effet, sans ces vers, on ne saurait pas que c'est l'ibert qui parle au v. 205; les vv. 221 ss. passeraient trop brusquement au dialogue; les vv, 223/4 me paraissent très bien placés, sinon indispensables.

Je fais enfia remarquer que la leçon du msc, N au V. 19 aurait pu être conservée,

La braDche XVI est d'un intérêt particulier. L'auteur de cette branche se nomme au premier vera: il y a lieu de croire que c'est le même personnage de ce nom qu'on retrouve dans un document historique. M. Du Méril (Poésies populaires latines p. 25 n. 4) a été le premier à remarquer qu'on rencontre le nom de Pierre de S. Cloud au nombre des hérétiques dont la plupart furent brûlés à Paris en 1209: d'après le Dialogus Miraculorum (V 22) du moine Ces aire de Heieterbaeh, un Petrus de Sancto Clodovaldo, saeerdos et sexagenarius^ menacé du même sort, sauva sa vie en entrant dans un cloître.

Il y a donc toute probabilité, que la branche XVI a été composée avant 1209, Elle ne fait pas grand honneur ans qualités poétiques de Pierre. Comme les auteurs de plusieurs autres branches, il a combiné dang son poëme deux aventures, dont l'une ne se rattache à l'autre que par le hévos principal, Ken art.

La première de ces aventures (les vv. 1 — 720) semble être une imitation du commencement de la branche II: Renart parvient à se saisir du coc Chantecler, mais se laissant séduire par celui-ci à chanter, il perd sa proie. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'ici Chantecler est livré à Renart par son maître, un paysan que Henart, pris dans un filet, mord si fort que le manant finit par traiter son ennemi avec une soumission et une douceur extrêmes. A cette force merveilleuse Renart réunit un gofit très-fin pour les beautés de la nature: v. 44 as.

Le paysan se nomme Bertolt lî Mères (112); Pierre a probablement voulu faire croire que son conte contenait une version différente de celle de la branche II, qui parlait du vilein Constant des Noex. Aussi prétend-il avoir trouvé dans un livre le sujet de sonpoëme, l'estinre (88), Il connaissait aans doute encore d'autres branches que la II *°": le v, 36 imite la branche VIII v, 172 — 174; le paysan, qui préfère se passer de ncs poules que de sou coc (4(15 ss.) fait penser

aux propos de Lîetart (IX 1252 ss.)i le v. 710 se rapporte peut-être directement à IX 1784. Dans la suite le y, 1197 fait allusion à la branche I 302.

La seconde partie do la branche raconte le fameux partage de la proie, fable ésopique bien connue au moyen-âge: V, Ysengrimus p. p. Voigt p. LXXXVÏI, On ne saurait louer la manière dont Pierre l'a traité; il oublie même de remarquer que le lion et ses compagnons se sont emparés du boeuf, de la yache et du veau. Il introduit dans cette seconde partie comme dans la première, un paysan, que Renart, non content de le maltraiter, fait tomber dans une mare, où il se noie. Ce récit absurde est accompagné de détails répugnants.

£n mêlant des hommes aux contes fabuleux qui traitent des animaux, Pierre va bien plus loin dans les méprises qu'on peut reprocher aux auteurs des autres branches. Ceux-ci avaient fait grimper Renart sur les arbres d'où il jetait des pierres; mais ils se gardaient bien de faire passer des actions si bizarres bous les yeux de témoins humains. Il n'y a que Pierre qui fasse subir à ses paysans de la part des animaux un traitement aussi incroyable qu'humiliant.

Cependant — et c'est encore un trait qui distingue Pierre des autres poètes du roman de Renart — il reconnaît pleinement l'honnêteté et la fidéhté des paysans: pour s'en convaincre, il suffira de comparer aux réflexions qu'il fait aux vv. 407 ss. celles du prêtre de la Croix, qu'on trouve dans la branche IX 278 ss.

Le style de Pierre ne diffère pas moins de celui des autres branches. Il est très -prolixe; mais au lieu de répéter, comme le fait, entre autres, l'auteur de la branche IX, le même sujet par d'autres mots, Pierre aime à exprimer la même idée par deux synonymes liés par des conjonctions: p. e. au V. 2 s'est traveilliez et peties, 5 une risée et un gahet, 13 Si con Je cuit et con je pens, 38 il ne U siet ne ne plest (cp. 773. 1100), 39 chemin ne sentier, 634 par engin ou par savoir, 683 ou de lévrier ou de gaignon etc.

86 g 2. LES BRANCHES.

Comme lea autres poètes de co genre , Pierre emploie nombre de jurons, dont Joncltbloet (p. 179 ss.) a donné une liste fort Incomplète. Mais il a des formules toutes particulières: 210 jure les os et les ners, 338 par mes dois et par mes ners, 1140 foi que je dot a mes oirs, 1170 jure ses lex et sa teste; cp. 1370. Lo juron par mes ("ou bien ses) detiz (102. 160) se retrouve en effet dans la branche XIV, mais seulement dans le texte y. Pierre fait invoquer de nombreux saints, dont plusieurs ne sont pas mentionnés dans les autres branches: 868 s. Davi, 1297 s, Luce, 1206 s. Maart, 1268 s. Paternostre. Il fait deux fois allusion au trésor de l'empereur Otovien (821. 848), ayant dans l'esprit la tradition qui, plus tard, a été mise en vers dans le roman des Sept Sages (Bothe p. 306, uote). Il parle au y. 312 du petit lieu de Lançon (arrondissement de Vouziers, département des Ardennes); il cite au v, 90 Troie la petite, une localité célébrée peut-être en France comme en Allemagne par la poésie populaire. Au v. 1290 il donne à la reine le nom d'Orgueilleuse, qui dans la branche I 1899 ne qualifie que dame Fière la lionne.

Tous ces noms, toutes ces locutions qui n'appartiennent qu'à Pierre de 8. Cloud, sont à la rime: ce qui nous permet de supposer qu'il a été forcé à s'en servir. Il y a encore d'autres observations à faire sur l'emploi de la rime dans la branche SVI.

D'abord on y trouve plusieurs cas d'un enjambement inconnu aux autres branches. Au v. 610 on lit foi que dot sainte — Agnes; 876 de ceste champestre — vile. Ce dernier enjambement n'est pas le même que celui qu'on trouve dans la branche X v. 1072 d'une vile près ■ — champestre, où l'adjectif placé après le substantif est séparé de celui-ci par un adverbe.

Cependant — et c'est là le second point qu'il faut remarquer — Pierre, si peu scrupuleux qu'il soit à se faciliter la rime, n'est pas parvenu à composer son poëme sans que quelques rimes vicieuses ne s'y soient glissées, ÎTon

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