‹ Le roman de RenartChapitre 4 sur 38 · FILIATION DES TESTES · texte numérisé non relu

FILIATION DES TESTES

qui s'accordent avec les testes dea autrea manuscrits. Ce qu'il y a encore de singulier , c'est la manière de laquelle le msc. se rapproche tantôt de l'une tantôt de l'autre classe. Quanta l'ordre des branches, le manuscrit suit presque toujours le texte a; mais il n'en reproduit les leçons que dans les branches I. IT. V. V. XII, tandis que dans VI. II. XV. III. VII. IX on y trouve plutôt le texte (i. Dans la branche 1, le texte du nisc. a même beaucoup de ressemblance avec celui de C, quelquefois aussi avec celui du msc. a. Il faudra donc supposer que le scnbc avait sous les yeux plusieurs manuscrits, dont il se servait alternativement.

Je vais essayer de fixer pour chaque branche l'époque et la province dans lesquelles ces récits ont été composés, d'indiquer les autres branches âont leurs auteurs ont eu connaissance, et les sources d'un genre difTérent où ils ont puisé, enfin de caractériser les qualités littéraires qui leur sont particulières. Après ces remarques générales, j'en reviendrai aux différents manuscrits et j'essaierai de prouver qu'en effet le texte que j'ai suivi dans mon édition, est le meilleur. En dernier lieu je corrigerai ce texte partout où depuis sa publication j'ai cru devoir changer d'avis.

La première branche commence en exprimant l'intention de suppléer aux parties do la tradition de Renart que Pierre n'avait pas traitées. Ce Pierre ou, comme le poëte le nomme un peu familièrement, ce Perrot est sans doute Pierre de 8. Cloud, l'auteur de la br. XYI. Dans son Etude sur le ro* man de Renart, M, Jonckbloet a émis la supposition que c'était encore lui qui parlait dans la br. I. En effet, cette manière de s'exprimer en parlant de soi-même à la 3""° personne, se retrouve assez souvent dans les poèmes du moyenâge. Mais pourquoi le poëte se serait il fait des reproches au lieu de continuer purement et simplement? Et puis, comme nous le verrons plus tard, la composition et le style de la br. XVI diffèrent tellement de la composition et du style de la br. I

i.t^nOO^^Ie

12 § 2. LES BRANCHEB.

et dus suivaate:^, qu'il paratt impossible d'attribuer tous ces réoita au même poëte. En émettant cette opinion, je puis encore m'appuyer sur le jugement que M. P. Meyer a porté sur les recherclioB de M. Jonckbloet dans son livre sur le roman d'Alexandre le Grand, vol. II p. 231.

Il se peut cependant que le poëmo qui forme la br. I (que je distingue ici et dans la suite d'avec les branches I* et I") ait subi un remaniement, qui toutefois aurait laissé intacte la plus grande partie de l'ancien poëme. Le fameux 'Plaid', le procès intenté au renard devant le lion par Isengrin et Ghantecler, la citation de Reiiart qui a dea suites si funestes pour les messagers du roi, enfin le départ de Renart pour la cour - tout cela est raconté avec un art si parfait et un enjouement si heureux que cette partie du récit a bien mérité de passer, par l'intermédiaire des traductions néerlandaises et allemandes, dans le fonds commun des poésies classiques de toutes les époques et de toutes les nations. Mais à la fin de la branche, dans les vers 1423 et suivants, on croit sentir un certain affaiblisse ment de la force poétique de l'auteur. On trouve dans les derniers vers de la br. I le même manque d'heureux détails et les mêmes inventions forcées et invraisemblables qui impriment un caractère tout particulier à la continuation de cette branche, à I*. Ce sentiment est renforcé par un argument qu'on peut tirer de l'histoire de la tradition de Renart. Tout ce qui suit l'arrivée de Renart à la cour du lion ne se retrouve qu'avec de profonds changements dans les poèmes qui ont suivi le nôtre; de même tout cela est étranger aux versions qui l'ont précédé. '

On pourrait même croire rencontrer dans la branche I elle-même des indications relatives au poëme dont nous ne poesédoos que le remaniement: ce poëme serait l'estoire que

1 LsB contes qui peuvent être oomparég à la branobe du 'Plaid' ont été énumâréa par E. Voigt dans son excellente édition de rigetf grimus (Hal)e 1884) p. LXXX; mais on ne semble pas encore avoir remarqué que l'aventure de l'ours pris an chêne fendu rappelle oello du singe raooDEée dans le premier épisode du Pantoliatantra (ttsdnctioa de Benfej, Leipzig 1859 II p. 9).

l'auteur cite dans les vv, 11 et 875; cp. encore le v. 346. Maie lee vers qui en parient, se lient si étroitement k ceux qui les précèdeot ou à ceux qui les suivent, qu'il faudrait en ce cas-là supposer que le texte eût été refondu en entier. C'est probablement la tradition de Renart qui est désignée par le titre d'estoire dans la br. I oomme dans II 18. 134. X 4: que cette tradition soit orale ou qu'elle soit fixée par des oeuvres littéraires, elle suffit, pourvu qu'elle soit généralement connue, à témoigner la vérité du récit. Ce n'est que dans les branches d'une date plus récente que le mot estoire s'applique à un conte isolé, qu'il devient synonyme de branche: V. les branches IX 7. 13 XIII 1 et XII 1, où il est question d'une novele estoire.^ Les anciennes branches, en s' appuyant sur k tradition généralement connue, imitent ou parodient plutôt l'épopée héroïque, qui aime à citer des preuves prétendues authentiques.

Il sera donc permis de n'attribuer an remanienr de la branche originale que le prologue et la conclusion de la branche conservée dans nos manuscrits.

La br. I renferme des passages qui font allusion à d'autres contes de Renart, qu'on retrouve en partie dans les branches que nous possédons. Ainsi les vers 30 et suivants se rapportent à la br. II 1027 ss., les vers 36 ss. à V 289 ss. La confession de Renart 1029—1096 est parsemée de nombreuses indications de ce genre: les vv. 1055 ss. rappellent la br. III 375 ss.; les vv. 1057 ss. font allusion 4 un conte qui peut être comparé à la br. IV et dont nous parlerons plus tard; les vv. 1050 ss'. 1061 as. racontent d'Isengrîn ce qui arrive à son frère Primaut dans la br. XIV 647 ss. 540 ss. Les autres allusions (vv. 1042. 1047. 1065. 1079 ss.) se rapportent à des événements dont nos branches ne donnent pas le récit. Comme il existait sans doute des traditions orales sur les aventures de Renart (v. la br. XXV

' La titre d'estoire, appliqué à la tradition générale dee faila et gestos de Rpnart , ae retroute dans le pogme flamaod nur \a Eeinaert, qui a été composé ver» 1380 et qui se nomme lui-mSme Reinaeris historié (v. 7798 de mon édition).

14 g 2. LES BUANCHË8.

13), noua n'avons pas besoin de suppoaor que ces récifs se trouvaient dans des ouvrages littéraires qui ae sont perdus.

L'époque à laquelle la br. 1 a été composée, pourrait bien être indiquée dans le v. 160: Oan le premer jor d'avril qae pasques fu. Le jour de l'âques est le premier avril en 11T9, 1 184 et 1263 : la première de ces dates conviendrait. Mais peut -on prendre au sérieux les indications de dame Hersent?

Une autre supposition que j'ai émise dans mon Examen critique des mss. du roman de Renart p. 23, se rapporte au V. 1521. Coradin, à qui Renart prétend avoir eu affaire, est le même personnage que Malek Moaddam , fils de Malek Adel, sultan de Damas, qui en 1204 dirigea une expédition contre Acre, qui en 1219 fit abattre les murs de Jérusalem et qui mourut en 1228.' Ce serait donc de 1204 à 1228 que la br. I aurait reçu sa forme actuelle. Il faut le dire cependant, le nom de Coradin n'est pas celui qui se trouve dans les meilleurs manuscrits, puisqu'on lit Loradina dans ABHLa et Noradins dans CM, Noraudim dans 0. Ce dernier nom est celui du fameux Noureddin mort en 1173, qui est cité encore dans le Chevalier au Lyon de Crestien de Troies v, 594. Je suis porté à croire que les mss. CMO ont conservé la leçon de l'original, d'autant plus que la date qui eu résulterait, s'accorderait très bien avec une autre, fournie par la br. IV. En ce cas - li, le nom de Noradtn se serait déjà trouvé dans l'original et le remanieur auquel nous devons la forme de la branche qui se trouve dans les manuscrits CMO, l'aurait simplement conservé.

C'est dans la partie septentrionale de la France que la br. I aura été composée; ce n'est du moins que là que l'on connaissait le salut 'welcomme 777. Aussi le dialecte de la branche eat-il plein de picardismes.

Quant aux qualités épiques de cette branche, je ne fais

I Le nom de CorHdin que Je^ Frnncs donnèrent à Mnl^k Hoaddam, »e retrouve aueai dans le poëmp haut- allcmniii) do Oiiillaume d'Autriche [Zeitsckrift /Hr deiilsches Alleribum I p. 219 'KBiiig Koiiradinue van Jérusalem') et dans la Teeslei/e de Jan de Clere d'Anvers. Ces deux poSmes datent da commencement du XIV^° siècle.

remarquer que (leux pointa. Le poète ne craint pas de répéter lea mêmes locutioua et presque les mêmes vers : cp. 235. 6 ^= 277.8 = 981.2; 279. 80 = 1319. 20" 1515. 6; 301 = 343; 555 = 579; 733-6 = 1001-4; 784 cp. 792; 871. 2= 104."). 6; 1276 = 1393; 1387 = 1394. Il aime en outre à ajouter (les appellatifa aux noms propres des animaux, par ex. Nobles H lions 7. 16. 569. 995. Hersent la love 10, Brun li ors 55 etc. Isengrin et Renart sout presque lea seuls qui s'eu passent. On aurait tort de penser que lea uoma propres n'étaient paa asseïï connus à cette époque-là et qu'on aurait demandé une explication de ces termes inusités. C'est plutôt une application du style épique: les noms appellatifs sont pour ainsi dire des titres qu'on aime à rappeler : cf. Marsilies li reis, li cuens Gvenes. La mêine imitation du style de l'épopée a fait donner à Noble le titre d'empereur, qui dans le cycle Carlovingien appartient à Charlemagne.

Dans la continuation de la br. I (I*) les allusions à l'épopée héroïque sont beaucoup moins fréquentes. Le ton y est bien plus burlesque et loin de la gracieuse ironie qui règne dans la br. L Cette branche n'attribue aux animaux d'actions humaines que celles qui se prêtent au peraifflage. Le lion envoyant aea lettrea royaux à Renart, celui-ci se confessant — voilà des satirea apirituellea lancées contre une royauté hautaine et impuissante, contre l'hypocrisie effrontée; en lisant ces passages on se rappelle les institutions humaines et on s'amuse à lea voir livrées à la dérision sous le masque dea animaux. Mais à quoi ne penserait-on pas en voyant Renart qui lie les aoimaux aux arbres par la queue, qui monte sur un chêne et qui de là abat le roi d'un coup de pierre ?

Cependant l'auteur de la br. I* imite la br. I. Renart prétendant vouloir ae faire ermite pour échapper au gibet (^vv. 2007 as,), rappelle l'intention que Renart a conçue de ae croiaer 1388 ss. Ii'arrivée de la bière chevaleresce avec le corps de Pelé le rat 2106 sa. ne fait que répéter l'apparition de Chantecler et de Pinte 279 as. La fin de la br. I' (2201. 2) est la même que celle de la br. I 1619. 20.

16 g 2. LES BRANCHES.

A. en juger d'après quelques sllusiona, le poète de la br. I* a connu encore d'autres branches. Les tv, 1663 sb. se rapportent à la lin de la br, II, dont le commencement est mentionné dans les vv. 1669 ss., tandis que les vv. 1683 es. rappellent la br. II 843 ss. Les vv. 1673 sa. paraissent avoir été tirés de la br. X 957 ss. Les vv. 1691 ss. ne pourraient pas être rattachés à la br. XIII 1354 as. à cause de la différence des détails. Enfin, ce qui est raconté dans les vv. 1657 ne se retrouve nulle part ailleurs.

La br. I* fait encore allusion au cycle épique de Guillaume d'Orange, en citant au v. 1997 le nom de Tibaut qui n'est pas encore chrétien: v, Jonckbloet Étude p. 386. Elle parle dans le v. 2166 des contes d'Âuchier et de Lanfroi: ces noms se retrouvent avec une légère altération dans le roman d'Alexandre par Lambert li Tors et Alexandre de Bemay (éd. Michelant 2, 14: Je tte voua commanc mie de Landri ne d'Augier) et ailleurs encore (Birch - Hirschfeld, [/fiicr die den Troubadours hekannten epischen Stoffe p. 68), sans que nous connaissions les poëmes d'oii ils sont tirés.

L'origine picarde de la br. I* est prouvée par le nom d'Arras: v. 1976.

La branche I'' qui a reçu dans quelques mss. le titre de Smart tainturier, est bien plus intéressante que la br. I'; maie elle aussi porte un cachet très distinct de celui de la br. I, malgré quelques points de ressemblance comme p. e. les répétitions (cp. 2373—6 = 2463—6; 2343 = 2741 ; 2785. 6 = 2841. 2), Cette seconde continuation de l'ancienne branche du 'Plaid' est une vraie orgie de la poésie particulière aux jongleurs. Sous le type de Renart on découvre les traits de ce genre singulier de poètes ambulants: leur manque de courage (v, 2520), leur astuce, le plaisir qu'ils prennent à tromper en amusant et en flattant les bourgeois et les nobles représentés par Isengrin. Le langage déguisé de Galopin appartient à un genre comique qui sans doute a été mainte fois mis en usage par les jongleurs, pour un public pareil à celui de nos théâtres qui se réjouit d'entendre baragouiner sa langue par un étranger. Il y a même, sur plusieurs

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