‹ Le roman de RenartChapitre 8 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

dana aon prologue. Peut-être ce prologue a-t-il été ajouté, lorsque les différents récits furent rassemblés, dont quelques-uns du moins avaient déjà existé auparavant.

L'aventure de Kenart et de Chantecler, qui est racontée dans notre branche avec beaucoup de grâce et de naïveté, est un sujet très -ancien et très - fréquemment traité: v. l'Yse?tgrimus éd. Voigt p. LXXXI. Elle se retrouve encore chez Chaucer dans ses Cnnterhury Taies, sous le titre de Nun priesfs taie. Parmi les narrations latines qui s'y rapportent, celle de Perdue et Vulpis (Hervieux 2 p. 132) a la plus grande ressemblance avec notre aventure. Il faut surtout comparer avec notre branche II 446 ss. l'antithèse qui y termine le dialogue; Dolens vulpis ait 'Heu me quîd opus fuerat loqui?' Sespondit perdix 'Heu me domiire qvid necesse erat eut somnus non veneral?'

Le récit de Renart et de la mésange n'est pas auaai répandu. Au baiser demandé parBenart, on pourrait rapporter ce qu'on lit dans la I*" fable de l'additio prior aux Fables d'Odon de Cerington (Hervieux 2 p. 661). Cette fable, intitulée Ovis et lupus, pourrait cependant remonter à notre poëme. D'autre part, le second attentat que Renart fait sur le coc dans l'Ysengrimus V 132 ss. se rapproche de notre récit en ce que dans tous les deux Renart annonce la paix générale des animaux et qu'il s'enfuit devant les chiens.

Le steeple-chase de Renart et de Tibert (vv, 665 ss.) ne se retrouve que dans le poëme du Glichezare. Car les récits comparés par Benfey (Pantchatantra 1, 185) avec notre poëme ne me paraissent pas fort semblables.

Par contre , l'affaire qui se passe entre Renart et Tif^celin (S43 ss.) est des plus connues. Ce n'est que l'imitation d'une fable de Phèdre {I 13, édition de M. L. MiUlcr). Les paroles adressées par Tiécelin à la femme aux fromages (vv. 876 88.) rappellent\olles que Renart adresse à Chantecler 427 98.; de même la locution cheant levant se retrouve dans les deux récits (TO = 952).

Enfin le viol commis sur Hersent par Renart rappelle la fable qu'on trouve dans le Romulus de Marie de Frauce (Hervieux, Les fabulistes ktins 2, 540; G. Paria, Sotice sur

34 g 2. LES BRANCHES.

cet ouvrage p. 25). Mais dans le Romulus c'est l'ourse qui est trompée et violée par Renart. Ou a pensé à tort que la fable latine contenait la narration primitive, qui depuis se serait développée dans le roman de Renart. La tradition générale parle en effet des relations qui se noueut quelquefois entre la louve et le renard (J. Orïmm Eeinhart Fucks p. XXV note; Ruodlieb éd. Soiler Y 99), elle ne connaît pas la liaison du renard avec l'ourse.

La branche ïl ne fait pas allusion à d'autres parties du roman, mais dans le prologue elle cite plusieurs poëmes épiques d'un autre genre, le roman de Troie et le roman de Tristran (cette leçon des mss. BCKO doit être préférée à la forme Tristan qui se trouve dans les autres mss.). Un troisième poëme est mentionné au v. S : maie la divergence des leçons' ne permettent pae de le déterminer avec certitude. Jonckbloet, Étude p. 390, penae qu'on doit lire Romanz du Un et de la teste, ce qui se rapporterait au Con/lictus ovis et Uni, poëme composé par Mermannus contractus (Zeitschrift fur deutsches Aîterthum 11, 215. 238; cf. ib. 13, 434). Maia, comme il le dit lui-même, nous ne savons rien d'une traduction française de ce poëme, et il s'agit toi .sans doute d'un roman très-répandu, qu'on connaissait tout aussi bien que ceux de Troie et de Tristan. Peut-être le poète ae rapporte à un recueil de fables ésopiques, qui comme celui de Phèdre commençait par la fable du loup et de l'agneau. En tout cas, j'aurais dû mettre ce qui se trouve dans les classes a et (l: et de la besle^

La branche II aura été en vogue au commencement du 13''"" siècle. Eu 1211 Guillaume le clerc de Normandie y fait allusion dans son Bestiaire : v. mon édition du Besant de Dieu p. XL VU. En nommant Constant des Noes, qui se retrouve au v. 30 ss. de notre poëme, il ne laisse aucun doute sur l'objet de son allusion.

Je termine eu proposant les corrections que voici : 5 lire Tristran (0) 7 chancons (0) 8 la besie

' Le mgc. offre la leçon absurde: Botaana du lait-t de la

D,j,ii.db,GoogIe

(0) 159 qu'a veûe (0) 317 Dune loee l'en looit (0) 532 me gobai (0) 61Ï s'esearce «60 qui chaut 767 aborde 738 P. c. c. a molt g. p. 834 sa p. (0) 987 'Compère, traiez vos e» ca!' (leçon des classes (i et y; porte Biaus gperes Iraies vos sa 1219 Les un essart de verges dos (0 verge) 1249 Valcrues: faut-il lire Makreas,

cp. le Eeinaert 273 P

La III^°" branche est une des meilleures et sans doute une des plus anciennes. Les actions liumaines des animaux y sont décrites avec d'heureux détails, v, p, e. l'appareil de la cuisine de Benart, v. 167 ss. Plusieurs fois le poëte fait remarquer avec finesse, de combien de choses nécessaires à l'homme se passent les animaux: t. 89. 103. La vie humaine, qui constitue le fonds du tableau, est celle des paysans qui, au temps de Noël, mettent les bacons au sel 378. De même les allusions faites à la vie monastique portent le caractère d'une ironie pleine de gatté et d'esprit.

Ou peut distinguer trois parties du récit^ qui cependant se lient si étroitement l'une à l'autre que la division en plusieurs branches telle qu'on la trouve dans les mss. CM, est nécessairement erronée. La branche III forme un tout bien achevé.

Aussi n'y trouve - 1 - on point d'allusions à d'autres branches. La branche III n'est pas faite pour suivre immédiatement la branche II, puisque le sujet qu'elle traite se passe dans une saison tout à fait opposée à celle de la branche II: dans l'une c'est en été, dans l'autre c'est en hiver que les événements se développent à nos yeux. De plus, dans la IIP'"', Ysengrin ne se souvient aucunement de la fureur bien motivée dont il est animé contre Benart à la fin de la branche II.

Cependant le nom du personnage qui surprend Ysengrin sur la glace rappelle en quelque sorte celui du paysan à qui Benart a eu affaire dans le commencement de la branche II: là, c'était Constant des Noes, ici c'est Constant des Gi-anches; seulement ce dernier n'est plus un paysan, c'est un chevalier qui amèue ses chiens et même ses chasseurs.

La seule mention d'un fait historique, qui ne nous permet

I oo^^ le

pas encore de fixer exactement l'époque à laquelle la branche

a été écrite, se trouve au v, 237 et se rapporte à l'ordre de Tiron. Cette congrégation, dont la maison-mère ae trouvait prèa de Nogent-le-Rotrou, fut fondée par Bernard en 1113: V, Acta SS. Bolland. II, 14 avril. Ses posaeHsions furent confirmées par le pape Kugène III en 1147: v. le Cartulaire de l'abbaye de la S. Trinité de Tiron p. p. L. Merlet, Chartres 1882, p. 160. Après avoir eu des querelles avec les moines de Cluguy, l'ordre de Tiron se fondit vers la hn du siècle avec celui des Cisterciens : v. Helyot, Hist. des ordres monastiques, trad. allem. Leipzig 1753 VI p. 136. La congrégation interdisait toutes les viandes, tout comme Renart le prétend de sa maison: v. 257 as.

Toutefois le dialecte de la br. III fait croire qu'elle a été composée dans les provinces du Nord de ta France. La rime eus : leus (illos : lupos) 239 est picarde; la forme peïr se trouve au v. 249, mais sans être appuyée par la rime.

Le sujet de la branche III a été bien souvent traité, du moins en partie : v. l'énumération des différentes sources dans VYsengrimus p. p. E. Toigt p. LXXIX et chez Tylor, Besearckes into Early history of mankind, trad. allem. Lpz. 9. d., p. 458 88.; cp. encore R. Koehler, Orient und Occident 1864 II 301. Gattinger gel. Am. 1868 p. 1390. On pourrait même augmenter le nombre de ces fables, qui aujourd'hui même sont très répandues parmi les peuples d'une civilisation arriérée. Ainsi Ysengrin qui croit pêcher et qui est retenu par sa queue engelée, ae retrouve encore en Hongrie (Teza; Rainardo p. 72), en Grèce et même au Soudan ; on comprend facilement que près du Sahara c'est l'hyène qui remplace le lonp et que ce u'eat pas ta glace, mais des rameaux et des racines entrelacées aous l'eau qui ta retiennent. L'idée de cette pêche à la queue me parait être dérivée d'une fable de Phèdre (éd. L. Muller 1, VI f. 20), d'après laquelle l'ours plonge quelquefois sa queue dans la rivière et la retire chargée d'écrevissea qui s'y suspendent.

Dans la branche III les différentes classes des manuscrits n'offrent pas beaucoup de divergence. Pour la classe a, il faut tenir compte de la perte qu'elle a subie par la mutilation

du DISC. A, auquel mauqueut 2 feuilleta, à ce qu'il paraît. En outre on n'y trouve pas les premiers vers et cette omission ne peut être due qu'au de^ein du scribe, qui voulait rattacher la branche III immédiatement à la branche II. La classe a comprend encore les msa. DEFG.

La classe (i se compose des mss. BHLO, la classe y des mss. CMn. Ces deux classes se rapprochent beaucoup l'une de l'autre. Mais il faut faire abstraction des changements manifestes et nombreux propres au msc. L et d'autre côté il importe d'observer la place singulière du msc. fl", qui se rapproche beaucoup plus de la classe a que le reste des manuscrits des classes ^y: v. les notes des v^. 55. 77. 79. 92. 131. 158. 220. 343. 420. 461. 462.

La classe y a omis un certain nombre de vers qui ne portent nullement l'empreinte d'une interpolation et qui, en partie du moins, me paraissent même être indispensables au conteste : 183/4. 201/2. 207—10. 385/6. 409—12. 497/8. En revanche la classe y a ajouté deux vers superflus à la an de la branche.

Les classes (i et y ont des leçons communes qui détériorent le texte offert par la classe a. Ainsi on y lit deux vers intercalés après le v. 6, qui amplifient inutilement le sens légèrement ironique des vers suivants; les mas. BO ont retenu encore au y. 7 le mot douer, que les autres manuscrits ont remplacé par veitdre, parce qu'ils portent dotier au premier vers de l'interpolation. Aux vv. 65/6 la classe a offre l'assonance morrfe.'^orjre, que les autres manuscrits (excepté 0) ont diversement altérée : la plupart des mss. écrivent force: escorce, ce qui donne un sens peu satisfaisant; C seul porte tel este: la coste, leçon encore inférieure dans le premier vers. Au v, 66 la leçon prisent de la classe « vaut beaucoup mieux que la variante pincent des autres mss.: rien ne fait croire que les marchands doutent encore de la mort de Renart. Au v, 67 ss. les classes fiy augmentent les deux nombres qui se trouvent dans la classe a: mais le msc. B montre encore une fois la transition du texte primitif, en gardant le mot bien au v. 69, qui est remplacé par sols dans tous les autres mss. de cette classe. Au v. 113

la leçon tantes est sans doute meilleure que les différentee variantes des classes {i et y. lit cil remen&s si sera v'res z co que ie emport est ttostres. Dans les classes fiy, y compris le msc. 0, le v. 317 de mon texte est remplacé par les trois vers que voici: En vos aroit bêle persane Quant auriez vestu la gone Par desus la pelice grise; ces vers me paraissent tirés de la branche I* 2019. 20. Enfin au vers 461 la leçon de la classe a {hese) est irréprochable, celle dos classes ^ ai y {haie) est fausse : en changeant la rime, de sorte qu'elle répond à la leçon faussée,- ces mes. font preuve du dessein de remanier le texte. lit: Et touz les chiens en vne lesse Or est .y. a malesse.

Néanmoins il y a dans les mss. des classes [i et y quelques leçons que je préférerais maintenant à celles du texte imprimé. Au V. 35 il faudrait lire avec HO d'aus plus d'une arcie. 55 li] faut-il lire uns avec BCHMOn? 95 trois] HO Usent II, ce qui s'accorde mieux avec le v. 131. 201/2: BHLO ont une leçon excellente: Ou par prière ou par menace Mais il ne set lequel il face. 228: j'aurais dû adopter dans mon texte cil, leçon confirmée par EO. 230 ce fust uns lerres me plaît maintenant mieux que la leçon de mon texte ijue fussiez lerres, quoique les mas. HO correspondent ici aux mss. de la classe a. 234 au mengier] lire as tables avec les mss. des classes !iy(0) 281 trot] II, la leçon de CHMn, est coniîrmée par le poëmc du Glichezare v. 677. 415 cuida bien] lire conmence a avec les mss, des classes (iy{0).

Dans l'introduction de la branche IV le poëte se présente au lecteur en sa qualité de jongleur échappé d'une école ecclésiastique: au besoin, il pourrait faire un sermon sur les vertus de quelque saint. Les gens ne l'estiment guère, mais il croit que, tout fou qu'il est, il pourrait leur donner une leçon de sagesse.

Le récit qui suit ne manque pas de justifier les prétentions qu'il fait à l'attention du public. On y trouve des phrases très plaisantes (v. p. e. les vers 52 ss. 104. 106 etc.) et des locutions proverbiales (116). Une certaine prolixité (p. e. dans les vv. 184/5) parait provenir du désir de rassurer le lecteur sur la vérité du conte; le poëte

n'hésite pas à répéter des vers entiers (151 = 295. 156 — 8 ^= 204—6). Plusieurs fois il s'adresse à ses auditeurs afin de ranimer leur attention.

Comme la branche a son prologue particulier, on ne s'attendra pas à la trouver liée à celles qui la précèdent dans les msB. En effet, sauf les allusions à la scène racontée dans la branche II 1032 ss. (w. 285. 465) rien ne fait penser aux autres branches.

Il y a une indication qui permet de fixer la date après laquelle la branche IV a été composée. Au v. 366 Ysengrin au fond du puits est comparé à ceux qni furent pris devant Halape. Or, l'événement auquel le poète se rapporte ici, est sans doute le même dont parle Roger de Wendower dans ses Mores historiarum (éd. Coxe, English hist. soc, Londres 1841): Eodem denique anno (1165) Noradinus quidam Turcorum princeps potentissimus , in finibus Atitiochenis Hareng castrum obsedit; quo audito Boamundus Antiochenus princeps, Eeimundus cornes Tripolitanus , Salamannus Ciltciae praesul et Thoros Artneniorum princeps obsidionem solvere cupientes ad locutn accedunt et Noradinum in fugam propelltint; quem cum temere fugîentem insequerentur, reversus contra nostros ipsttm inseqttentes et fada irruptions in ipsos, nobiles cepit memoratos et eos vinculis constrictos apud Salapiam custodiae mancipavit; castrum etiam, qtiod prius obsederat, mUitaribus copiis circutncingens levt negotio subjugavit.

Le sujet de notre branche se retrouve assez souvent. En latin, la narration de Benart tombant dans un puits et s'en échappant après y avoir fait descendre Ysengrin à sa place, appartient à la Disciplina clericalis de Petrus Âlfonsi, et par conséquent aux différentes versions, dont deux en langue française: dans ces sources, elle ee rattache à un conte, qui répond à notre branche IX. D'après la Disciplina clericalis, c'est l'image de la lune prise pour un fromage qui fait descendre Ysengrin dans le puits: cette forme du conte est appuyée encore par l'allusion de la branche I 1059. 60. Notre branche a été imitée, non seulement en allemand par le Glichezarcj mais encore en anglais par l'auteur d'un poëme

40 g 2. LES BRANCHES.

du 13'°"' siècle intitulé The vox and the wolf: v. Mâtzner, AUenglische Sprackproben, p. 130 as. et Ten Brink, Geschichte der englischen Litteratur I p. 322, Plus tard, vers 1380, la GontiDuation du Reinaert flamand, v. 6271 sa. raconte la même aventure, mais le rôle d'Ysengrin y a passé à son épouse Erswyn (== Hersant).

L'éditeur du poëme anglais a déjà fait remarquer que cette narration si pleine d'allusions à la vie monastique n'est • autre chose qu'une fable très simple racontée par les fabulistes greca et latins, la fable du renard et du bouc, qui tombent tous les deux dans la même fosse: te renard se sauve en montant sur les cornes du bouc. V. Phèdre éd. L. Muller IV 9. Un conte beaucoup plus court, et dont l'origine remonte à la même fable, se retrouvera dans la branche XVIII.

Dans la branche IV lea différentes claasea des mss. a (ADEFGO) et ^ (BKL) ne s'éloignent guère l'une de l'autre; mais la classe / [CM) offre un texte amplifié par un grand nombre de vers interpoléa; on en retrouve une bonne partie dans le msc. H, qui présente deux copies de la branche, dont l'une est plutôt un remaniement, et dans le msc. I: v. les notes des vv. 150. 158. 174. 180. 182. 208. 226. 240. 250. 292. 302. 304. 315. 317. 336. 340. 372. Le v. 315, 15 fait allusion au sujet de la branche VII, la confession de.Renart devant Hubert le milan. Méon a inséré plusieurs vers après 144. 264. 266, qu'il a tirés du msc. 0.

Le texte de mon édition pourrait être corrigé au v. 98 on y admettant la leçon de B (postiz an lieu de peiinisj-^ en écrivant v. 164 gui es tu (Oy); 224 qtte fes tu C^)\ 249 en lisant avec L Or m'a tant ame nostre sire. La leçon proposée dans ma note au v. 314 Haouis répondrait à la forme Hawi du Reinaert v. 1847, que la version latine do ce poëme rend par Havigis (867). Au v. 415 j'aurais dû remplacer le la par las. Le v. 470 est donné par les mss. de la classe jï comme il suit: Atant s'en rêva en sa terre: cette variante offre une rime plus exacte.

La branche V sert plutôt d'introduction à la branche V', mais d'après la tradition conservée par le Glichezare, elle

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