COMMENT FINIT L AMOUR DE SAINTE-BEUVE
il eût fallu qu'elle lui écrivît pour donner ou pour accepter des rendez-vous ; ils ne se voyaient donc pas. L'aveu même de Sainte- Beuve à Fontaney nous en donne l'assurance à la fin de 1831. Pour 1832, Sainte-Beuve, nous le répétons, aurait-il pris tant de soins, aurait-il fait tant d'eftbrts auprès de Victor Hugo dans le seul but de faire lever son exil et de rentrer dans la maison d'Adèle, s'il avait eu facilité, ou au moins possibilité, de la voir au deliors?
Cette raison est assurément moins valable en 1833, où les prévenances de Sainte-Beuve pour Victor Hugo ont subi, on l'a vu, de fortes intermittences et où les révoltes se sont succédé jusqu'à la rupture. C'est, de plus, en février de cette année-là. au cours des représentations de Lucrèce Borgia, que se produisit le grave incident que l'on sail, l'amour de Victor Hugo pour Juliette, après onze ans de félicité conjugale. (Que le mari qui en peut compter douze lui jette la première pierre!)
^jine Yictor Hugo fut, selon l'usage, une des plus promptement informées.
N'est-ce pas Sainte-Beuve lui-même qui lui en donna l'avis charitable? La chose n'est pa»
iuvraiseiiiblaJile. Us avaient encore l'occasion de se rencontrer chez Charles Nodier, aux soirées de l'Arsenal. D'ordinaire ils ne pouvaient, sous les yeux des habitués qui tous les connaissaient, échanger que des salutations et des pai^oles banales. Mais quatre mots rapides, pour une si sérieuse nouvelle, sont bien vite sflissés à l'oreille, la curiosité sur-le-champ excitée et un rendez-vous offert et accepté afin d'en savoir davantage.
Quoi qu'il en soit. qu'Adèle et Sainte-Beuve se spipnt revus seulement en 1833 ou dès Tannée précédente, la question intéressante n'est pa,s de savoir à quelle date a été repris entre eux l'amour ébauché, mais ce qu'a été cet amour. Est-il resté aussi sincère qu'autrefois pour lui ? A-t-il été jusqu'à la faute pour elle?
Non^ l'amour de Sainte-Beuve n'était plus à cQwp sûr le même; ce n'était plus cet amour piX)i?t>û4v, cet amour craintif et plaintif, si pur et si loyal qu'il avait pu en faire au mari la douloureuse confidence; c'était un amour volontaire, exigeant, presque agressif, impatient de sa, revanche, impatient d'une victoire qu'il avait annoncée et escomptée.
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Mais elle, Adèle, n'avait pas changé. Sainte- Beuve retrouvait en elle la même nature de simplicité, de bonté, de droiture. Froide peutêtre, — on Ta dit, — de tempérament, elle n'était certes pas l'roide de cœur : elle soullVait avec tous les souffrants, à plus forte raison avec ceux qu'elle aimait et dont elle était aimée. Cette fois encore, Sainte-Beuve dut la toucher par le récit de tout ce qu'il avait tenté pour se rapprocher d'elle, de tout ce qu'il avait souffert loin d'elle, lui demandant d'être ce qu'elle avait été déjà : la consolatrice.
Quel sentiment éprouvait-elle alors ])Our lui? C'était toujours de l'amitié, mais cela pouvait être devenu de l'amitié amoureuse ; elle avait eu le roman de la jeune fille avec toute sa poésie, elle pouva.it rêver d'avoir le roman de la femme. Seulement, et contre fe secret désir de Sainte-Beuve, le laissa-t-elle aller au delà de ce qu'admettait sa nature calme?
Nous l'avons dit, l'amour romantique, l'amour selon le verbe de Victor Hugo surtout, a généralenient la forme de l'amour pur. Il' est permis de penser qu'Adèle Hugo pouvait voir l'amour à travers dona Sol et Marion; Gatarina,
dans Angelo, « reste à la fois fidèle à son amour et à son honneur, à son amant et à son mari. » Pour éclairer les relations reprises avec Adèle retrouvée, nous ne pouvons mieux faire que de nous aider du témoignage de Sainte- Beuve lui-même. Ce témoignage, nous Tavons deux fois, écrit précisément dans la période où nous sommes, de 1832 à 1834. Nous l'avons dans le roman Volupté; nous Tavons dans les poésies les plus anciennes en date du Livre d'amour.
« Volupté, dit Sainte-Beuve, est très peu un roman... Les âmes que je décrivais et montrais à nu étaient des âmes vivantes. M™* de Couaën n'est pas une invention*. » Couaën. c'est Victor Hugo; Amaury, c'est Sainte-Beuve (un heureux Sainte-Beuve adoré de trois femmes -!)
M'"" Victor Hugo est reconnaissable à tous les les traits de M'"® de Couaën; brune comme elle, comme elle rêveuse, distraite, mystique, ingénue; comme elle, la plus tendre mère.